1967-2007 – Vents d’Ouest

Photo d’archives mise en avant

Pavillon des Indiens du Canada – 1967
Archives de la Ville de Montréal – VM97-Y_1P208

Cette série de notes à propos du totem le Nid de l'Aigle a débuté par une coïncidence. Voici quelques souvenirs personnels se cachant derrière une histoire en devenir [09/24].

Deux moments d’art totémique

Pavillon du Canada (Katimavik et Arbre des Canadiens)
Collection personnelle de Roger Laroche 1967
Ouvrir original dans Mémoire des Montréalais

Un lecteur de cette série de notes me posait cette question très pertinente : « Qu’est-ce qui motive votre recherche sur le Nid de l’Aigle? » Il est toujours agréable de se faire poser de telles questions, surtout quand on a déjà une note en chantier pour y répondre rapidement, mais parfois on se fait devancer. J’écris ici à la première personne, ce que j’ai tenté d’éviter dans les notes précédentes, le temps de prendre une pause afin de répondre plus personnellement.

Fac-similé – Partie de l’ile Notre-Dame – Plan souvenir officiel Expo 67
Éditions Maclean Hunter 1967
Collection personnelle de l’auteur

La photo du pavillon des Indiens du Canada [414] mise en avant nous ramène à Expo 67, il y plus de cinquante ans; j’avais treize ans. Remarquez le mât en arrière plan. Il voisinait également le pavillon du Canada [406] reconnu facilement par sa pyramide inversée Katimavik (lieu de rencontre en Inuktitut).

C’est en 2007, pour le 40e anniversaire d’Expo 67, que le totem Kwakiutl du parc Jean-Drapeau est restauré par Stanley Clifford Hunt. Il est le fils d’Henry Hunt, qui avait sculpté ce mât d’une hauteur de 21,3 mètres. Une rencontre personnelle avec les membres de cette famille allait alors changer mon destin, sans que je le sache encore, à ce moment.

C’est un peu plus tard dans l’année qu’un élément de coïncidence allait se présenter, illustré par ces deux photographies éloignées de 12 ans, chacune capturant un moment précis de l’existence d’un mât totémique, un à Montréal et l’autre à Québec. C’est tout récemment qu’est apparue cette idée de les présenter en regard, une sous l’autre, comme deux moments bien différents du cycle de vie d’une oeuvre d’art totémique: un travail de restauration en haut, le résultat d’un démantèlement en bas.

Aujourd’hui, une question me revient sans cesse. En dépit d’un rapport d’expertise rédigé en 1990, cinq ans avant ce « démantèlement » du Nid de L’Aigle, aurait-il été possible de trouver une autre avenue pour le conserver, quitte à l’entreposer et à réfléchir, comme on a su le faire pour les mâts Nisga’a conservés au Museum of Anthropology (MOA) de Vancouver et au Royal Ontario Museum (ROM) de Toronto?

Si on ne connaissait pas l’histoire de ces deux photos, elles auraient vraiment l’air similaires, comme dans ce jeu qu’on voit souvent dans les journaux. Identifiez les différences!


1967-2007 – Restauration du mât Kwakiutl

Le génie du lieu – Affiche commémorative
Atelier Chinotto – 2008
Voir l’original sur archive.org

Comme les mâts totémiques sont un élément se profilant fréquemment dans le paysage de la Côte Nord-Ouest, nous avons rarement l’occasion de les observer grandeur nature dans leurs lieux d’origine. Ce mât kwakiutl qui domine l’horizon au-dessus de l’île Notre-Dame dans le parc Jean-Drapeau, je le voyais de temps en temps lors de mes marches dans le parc, mais sans y penser plus.


Fac-similé – Bilan 2005-2006 Ville de Montréal page 34
Lire dans BAnQ Patrimoine québécois / Revue et journaux

Soucieuse de la qualité culturelle du cadre de vie, dont la présence du patrimoine urbain, la ville de Montréal prévoit déjà son plan de mise en oeuvre pour 2007 dans son Bilan 2005-2006. Il faut célébrer le quarantième anniversaire de l’exposition universelle Terre des Hommes.

Face-similé
Procès-verbal
Ville de Montréal
25 avril 2077
Lire le document original

Suivant ces prévisions, le Service de l’art public de la ville de Montréal se fait octroyer un budget de plus de 160 000 $ en avril 2007 afin de restaurer le mât Kwakiutl, autant pour son apparence que pour sa structure. On annonce cette activité dans La Presse du 6 juillet. On planifie même une cérémonie d’élévation en septembre 2007.

Oui, une cérémonie d’élévation après l’avoir couché pour le restaurer, pour respecter la coutume, une cérémonie à laquelle le Nid de l’Aigle n’eut jamais eu droit à Charlesbourg, comme le fait remarquer M. Cayouette dans son article Le Totem du Nid de l’Aigle.

Attiré par ce projet de restauration, je me rends à quelques reprises sur le site de l’ancien pavillon des Indiens du Canada pour observer le travail minutieux des sculpteurs.  C’est à ce moment que j’ai eu le privilège de rencontrer la famille Hunt. Pouvant enfin observer de près le mât étendu, l’esthétique des emblèmes se succédant sur ce tronc gigantesque m’a fasciné. La Ville de Montréal a d’ailleurs profité de cette occasion pour faire créer une une affiche commémorative intitulée Le génie du lieu, mais le génie c’est aussi celui des sculpteurs à l’oeuvre.

On m’accueille cordialement, même si on doit avant tout se concentrer sur leur travail minutieux. Les membres de la famille prennent bien soin de cette ancestrale bille de cèdre rouge de Colombie-Britannique. Dans les traditions kwakiutl, les mâts totémiques sont une affaire de famille, de prestige et de fierté.

« We are number one » clame spontanément un des deux fils, se substituant à son père pour répondre à une de mes questions ayant trait à la maxime qui devrait figurer à l’honneur sur le panneau d’interprétation… Dans l’espoir de leur faire plaisir et d’être courtois, je leur dis que nous en avons un à Québec. Je leur promets de revenir avec des photos, mais sans savoir ce qui m’attendait…


Ballade dans un jardin disparu

Mât totémique « Le nid de l’Aigle », au Jardin zoologique de Québec à Charlesbourg
Marius Barbeau – 1954
Ouvrir la fiche d’archive MCH 2004-456

Originaire de la région de Québec et me rappelant du mât du Jardin zoologique, ces échanges avec les Hunt m’incitent à m’interroger sur ses origines, d’autant plus que celui-ci a toujours été l’emblème de ce magnifique lieu de conservation de la faune et de la flore.  C’est l’appareil photo en bandoulière que je retourne à Québec…

Je me pointe sur les lieux ; « Je vais photographier le gros totem du zoo », me dis-je avec enthousiasme ! Ces retrouvailles seront très intéressantes. Je suis conscient qu’on ne peut plus visiter le Jardin zoologique depuis sa fermeture en mars 2006 – on en a parlé jusqu’à Montréal. 

Le moulin à vent au parc zoologique de Charlesbourg Omer Beaudoin 1952
BAnQ – Collection patrimoine québécois – Images – E6,S7,SS1,P91405

Mais il y a désormais un nouvel accès au Parc des Moulins, inauguré six mois plus tard ! Ça devrait permettre d’approcher ce géant de mon enfance et de rapporter quelques photographies afin de répondre aux questions de Stanley Clifford Hunt, ce qui l’aiderait probablement à m’aider pour identifier les origines de ce mât totémique que je ne connaissais pas à l’époque.

Venant de constater que le mât totémique de Montréal avait subi les ravages irréversibles du temps, celui de Québec souffrait probablement aussi de son âge, après tout. Mais cette visite fut une amère déception : l’étang devant lequel est planté le mât totémique est au-delà des limites de ce nouveau parc, ce sera pour une prochaine fois, me dis-je.

Mais je découvrirai à mon retour à Montréal que je ne suivais pas tellement l’actualité puisque le mât avait été démantelé en 1995. Je demeurais à Québec encore à ce moment, mais j’avais la tête sans doute trop remplie par un projet de migration à Windows 95 au siège social d’une grande papetière, ironiquement une compagnie spécialisée dans l’abattage du bois de pulpe et la fabrication de papier journal, dont je n’étais pas consommateur semble-t-il, pour que cette nouvelle m’échappe.


Charade 1 : À qui appartient ce zèbre?

Salle des archives du Art Gallery of Ontario (AGO)
Claude Lanouette 1 juin 2019

Cela fait de nombreuses années que je fouille sur le web et plus récemment depuis l’automne 2018 dans des contenants d’archives à BAnQ au pavillon Casault à l’université Laval, plus récemment à Toronto aux archives de la Ontario Art Galery (AGO) et du Royal Ontario Museum (ROM). Mon voisinage, mon réseau amical et ma famille sont très patients, imaginez le sujet de mes conversations… Ah? Non, il est parti aux archives. Ça les repose un peu!

Fac-similé
Guide du jardin zoologique 1966
Société Zoologique de Québec
BAnQ P625

Fouiller dans des contenants bien catalogués est le pain quotidien, c’est normal. Mais permettez moi d’ajouter aussi un principe de proximité. Avancez ou reculez de quelques dossiers et vous tombez sur du matériel documentaire inattendu, que vous ne cherchiez pas initialement; ça devient une nouvelle piste, dans certains cas.

Mur psycho-pop d’une Lanouette
Collection personnelle de l’auteur

Par exemple, en fouillant dans un contenant d’archives de la BAnQ, le Guide du Jardin zoologique de Québec et son gros zèbre sur un fond zébré, tel qu’il se présentait en 1966 me plonge soudain dans un souvenir familial des années folles de l’Expo 67. Tout était psychédélique et pop, les signes de cette nouvelle culture hippie culminant pendant Woodstock en 1969. Même le papier peint de notre maison de banlieue reflétait cela!

Comme nous ne demeurions pas loin du jardin, on s’y rendait de temps à autre, mais le souvenir du totem était encore vague. J’aurais dû conserver mon exemplaire du guide, mais on ne connaît pas l’avenir!

C’est pendant ce voyage de retour à Montréal que je devrai effectivement commencer à jouer au chercheur dilettante pour comprendre ce qui s’était passé avec ce fameux totem. C’est comme si je devais jouer à cette populaire charade À qui appartient le zèbre, qui ne peut se résoudre qu’en traitant méthodiquement tous les indices. Je devais faire la même chose avec le Nid de l’Aigle, pour comprendre pourquoi il est disparu. Et encore pire, apprendre qu’il s’appelait ainsi, car je ne le savais même pas.

En 2007 je partais de zéro, pour ainsi dire, et encore aujourd’hui je n’ai pas trouvé tous les morceaux et résolu entièrement l’énigme de la disparition du Nid de l’Aigle. C’est ce que nous tentons de faire avec cette série de notes : jongler avec des inconnues et replacer les pièces d’un immense puzzle que peu de personnes ont eu la patience de reconstruire. Beaucoup de matériel inédit, de documents textuels et iconographiques n’ont pas été vus du public, tirés d’archives numériques et de contenants de fonds d’archives que j’apprend encore à explorer.

Fac-similé
La Presse du 27 octobre 1984
Supplément La semaine des sciences
Ouvrir dans BAnQ

Au moment de retourner à Montréal, pendant que la famille Hunt était encore sur les lieux, et après avoir envoyé quelques courriels, presque aléatoirement, pour tenter de comprendre cette disparition, on me confirme que le mât présent sur ce site depuis 1933 a été abattu en 1995. Zut!

Le temps court, le départ des Hunt me presse, je n’aurai pas le temps de leur fournir une réponse suffisamment intelligente, et je ne pourrai m’excuser auprès d’eux pour une erreur qui me semble irréparable. Aujourd’hui, avec une certain recul, je pense par exemple à la destruction du cadeau de la ville de Paris, qui était à Place de Paris – Regard sur l’histoire – et je peux croire que cet incident diplomatique est similaire. Mais la comparaison s’arrête là pour le moment.

Ainsi informé, je retrouve l’article paru le 3 mars 1995 dans Le Soleil et quelques articles associés. En 2007, les archives électroniques n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. J’entreprends une recherche sommaire afin d’établir les origines de ce mât, pour tenter de prendre connaissance des circonstances entourant son acquisition, son arrivée et son installation au jardin zoologique. Je dépose un premier rapport maladroit à une des personnes au courant de ce dossier avec qui j’avais pris contact et je me rends compte que j’ai bien du chemin à faire pour comprendre ce qui s’est passé.

Cette partie de mon aventure ne se termine pas tellement bien avec la famille Hunt, lorsque je leur apprends la nouvelle. Imaginez la tête qu’il font! Même si on ne doit pas tirer sur le messager, je ne suis plus à l’aise lors de mes visites subséquentes sur le site où s’effectue la restauration. J’aurais bien aimé participer à la cérémonie d’élévation, mais je ne reçois pas d’invitation, cela se comprend. J’ai surtout l’air d’un ignorant en matière de culture autochtone à ce moment, mes cours en ethnologie de l’Amérique ne m’ont pas préparé à une telle situation. J’en ai pris mon parti et j’ai continué à réfléchir à cette question de la disparition pendant plus de dix ans. J’ai repris le collier en novembre 2018 et en voici le résultat.

Une partie de la trentaine de contenants de fonds d’archives examinés à BanQ Québec
Claude Lanouette 15 novembre 2018

Cela aura été une recherche en dilettante, étant trop occupé par ma profession pour y consacrer suffisamment de temps afin de vraiment éclaircir les origines du Nid et les décisions administratives ayant conduit à son démantèlement. En résumé, depuis plus de dix ans, je parcours les archives numériques et les contenants de papiers. Et pour vous donner une idée de ce qui s’en vient, nous verrons bientôt que dès 1990 on a songé à restaurer le Nid, puis à l’automne 1994 le vent a tourné et on a décidé de mettre fin à ce projet.

Le ministère opérant le jardin avait accordé un budget de 5 000 $ pour le démanteler… « Cinq mille piastres! ». Bien peu d’argent et d’efforts pour tenter de le mettre à l’abri, comme on le verra. Étant à la retraite, j’ai décidé de publier mes notes – ce n’est pas encore un mémoire, mais il y a d’autres projets pour approfondir cette première recherche et potentiellement laisser d’autres personnes fournir de l’information pour élucider les questions en suspens.

Pour donner un aperçu du travail en cours, la note couvrant la période 1990-1995 de cette histoire est en rédaction. Intitulée temporairement « Le déclin du Totem », on y verra des extraits de correspondances provenant de ministères, de compte-rendus de réunions de différents comités, mais ils seront caviardés. Une recherche en histoire n’est pas destinée à accuser ni démasquer des individus ni à ternir des réputations. Ce sont des fonctionnaires en poste et des personnes ayant la capacité de prendre des décisions administratives en réunion dans des organismes de gestion. Quant aux décisions publiées dans les médias, je n’y puis rien.

Considérons ces notes comme une première version de travail permettant éventuellement de bien rétablir les faits.

Retour au Pavillon des indiens de 1967

Il n’est pas possible de terminer cette note sans revenir sur quelques souvenirs personnels retrouvés très récemment et les assortir également à ce qui a été dit sur le pavillon des Indiens du Canada. En plus, comme on le verra, Montréal peut être fière de ses 2 mâts Kwakiutl.


1967 – Expo 67 est un virage vers la technologie

Reculons de 50 ans, à la fête du centenaire de la Confédération. En fouillant dans la boite de diapositives grand format 6 x 6 prises par mon père, j’ai retrouvé ces deux instantanés. Aurais-je imaginé que ce mémento apparaisse sur une note de recherche éditée sur un ordinateur portable 50 ans plus tard et dont le brouillon est souvent relu sur une tablette?

Bien des souvenirs on refait surface en écrivant ceci, dont ce voyage en autobus scolaire avec les élèves de ma classe, alors que ma mère avait eu cette magnifique idée de glisser une banane très mûre – trop mûre – dans mon sac de voyage tout neuf à l’effigie d’Expo 67, bien sûr. Sa prévoyance s’avéra désastreuse pour ce beau guide officiel de l’Expo 67 que j’avais lu tant et tant de fois en rêvant de ce voyage. Non, il ne sent plus la banane, mais ceci nous mène tout droit à la page 183, au pavillon des Indiens du Canada.


Un mât et des artistes

Fac-similé – Expo 67 Guide officiel – Les indiens du Canada – page 183
Collection personnelle de l’auteur

Pour créer l’atmosphère propre à un tel pavillon, l’on a fait appel au talent de peintres et de sculpteurs qui ont exprimé dans les éléments d’exposition l’idée d’un dialogue entre les lndiens et leurs concitoyens canadiens et aussi entre les lndiens et les autres peuples de la Terre des Hommes. Les difficultés que les plus anciens des Canadiens rencontrent dans le monde moderne sont ici l’objet d’une réflexion sur la volonté d’affirmer des valeurs que les ancêtres tenaient en haute estime.

Comme on le voit sur la page jaunie du guide officiel que je conserve depuis, cette esquisse de l’architecte J. W. Francis fait une belle place au mât totémique élevé à ce moment et restauré en 2007, 40 ans plus tard. On remarque que Francis utilise une représentation stéréotypée des mâts totémiques, dont le sommet est un aigle aux ailes déployées. C’est l’apparence habituelle des petits mâts qu’on retrouve dans les boutiques pour touristes.

Mother Earth and Her Children
[La Terre-Mère et ses enfants] 1967

Murale conçue pour le pavillon des Indiens du Canada – Œuvre détruite

Norval Morrisseau sa vie son oeuvre

En plus du mât totémique Kwakiutl qui continue de garder le site sur le défunt pavillon, l’exposition universelle fut une belle opportunité pour mettre en valeur les artistes autochtones. Prenons par exemple cet artiste anishinabé, qui est commémoré dans la collection de livres l’Institut de l’art canadien : Norval Morrisseau. Sa vie son oeuvre. Tel qu’on le mentionne dans sa biographie, la création d’une murale extérieure pour le pavillon sera une dure épreuve.

Peu après son exposition au Musée du Québec, Morrisseau fera partie des neuf artistes autochtones invités à réaliser des œuvres pour le pavillon des Indiens du Canada d’Expo 67, à Montréal. Il conçoit une grande murale extérieure représentant des oursons allaités par la Terre-Mère, mais lorsque les organisateurs de l’événement expriment leurs préoccupations entourant cette image peu orthodoxe, Morrisseau décide d’abandonner le projet plutôt que d’en censurer le contenu. La murale sera modifiée et complétée par son ami, l’artiste Carl Ray (1943-1978).

On pourra dire que la représentation des autochtones aura été bien sûr soumise à des analyses et des critiques, comme on peut le constater dans un des articles phares à ce sujet : “It’s Our Country”: First Nations’ Participation in the Indian Pavilion at Expo 67 publiée dans la Revue historique du Canada en 2007, soit quarante ans après la tenue de l’événement. Retenons ce point essentiel du résumé.

[…] rien de permet d’affirmer que le pavillon Indiens du Canada – quel que soit le succès de scandale dont il a pu profiter – a eu une incidence durable sur les façonneurs d’opinion ou sur les décideurs. Par contre, l’expérience de construire, de gérer et de défendre le pavillon importait tout d’abord aux Premières nations elles-mêmes. Que ce soit une relation de cause à effet ou une coïncidence, la confiance et la fierté récemment découvertes qui étaient à la base de la création du pavillon indien concordaient tout à fait avec le comportement positif des dirigeants politiques autochtones de la fin des années 1960.

Nos relations d’Ouest en Est

En avançant dans cette recherche, au fil des années, j’aurai appris à réfléchir un peu plus sur les relations entre les différentes cultures du Canada. Rappelons-nous du roman Les deux solitudes écrit par Hugh MacLennan en 1992, qui exposait de manière imagée les rapports tendus entre Canadiens francophones et anglophones du Canada; nous tentons encore d’en faire une relecture. Devrait-on plutôt penser qu’il y en a trois : Les anglophones, les francophones et les autochtones, qu’on a peine encore à appeler les Premières Nations?

Amalgame et juxtaposition des années 1930

J’hésite moins aujourd’hui, après cette période de recherche, à me prononcer sur des aspects moins reluisants de l’histoire en empruntant des routes inédites, un licence que je m’accorde.

1933 Campement « indien » sur le site du Jardin zoologique
Diapositive sous verre colorée manuellement
BAnQ Fonds P625,S44 Contenant 1960-01-600297

Par exemple, cette photo d’archives jette un regard inédit sur les années 1930, au moment où les Canadiens tentent de s’établir une identité, justement. Voici un bel exemple de notre imaginaire qui se matérialise au jardin zoologique de Charlesbourg. Il représente une juxtaposition inédite de trois cultures, d’un seul coup d’oeil : Un mât totémique Nisga’a de la côte ouest planté sur la gauche, un trio de tipis de l’est du pays et une maison ancestrale canadienne.

Pour remettre en contexte notre relation avec la culture autochtone dans les années 1930, revenons à une citation de l’abbé Albert Tessier du Séminaire des Trois-Rivière publiée dans le numéro de septembre de la revue L’enseignement primaire.

Et ce n ’est pas tout… À l ’extrémité du champ défriché, là-bas, sous les arbres denses, s’érigera un campement indien, et, tout à côté, un campement de bûcheron. De cette façon la vie des bois sera évoquée sous tous ses aspects et elle revivra de façon concrète pour le plus grand intérêt de milliers de gens qui ne la connaissent que par les livres.

Totem du Nid de l’Aigle à Gitiks
Ouvrir dans le site Anciens Villages et Totems Nisga’a

Dans cette citation, les « indiens » sont associés à la vie des bois vraisemblablement. Même aujourd’hui, nous devons apprivoiser les différences et les similitudes entre les groupes autochtones de deux aires culturelles distinctes à chaque extrémité du pays : la Région de la Côte Nord-Ouest où habitent près d’une dizaine de groupes, dont les Kwakiutl et les Nisga’a et la Région boréale subarctique où une vingtaine de groupes se retrouvent, tels les Huron-Wendat de la région de Québec et les Innu de la Côte-Nord.

Comme nous sommes habitués d’entendre des critiques sur les amalgames, cette association avec la vie des bois n’est pas surprenante, mais elle ne représente pas véritablement ce qu’était l’environnement initial du Nid de l’Aigle, comme on peut le constater dans la photographie prise par W.A. Newcombe en 1913, derrière une maison en planches, style typique d’habitation qu’on voyait sur les rives de la rivière Nass et de la rivière Skeena.

Art autochtone de l’Ouest à l’Est

Nous devons également considérer que les mâts totémiques sont avant tout une production artistique typique des autochtones de la Côte Nord-Ouest; leur sculpture et leur élévation ne fait pas partie des moyens d’expression artistique des groupes autochtones dans l’est du pays.

Même si Le Nid de l’Aigle est disparu, des mâts créés par des artistes Kwakiutl sont maintenant présents dans la région de Montréal. Depuis 1967, le Mât Kwakiutl sculpté Tony et Henry Hunt et dévoilé lors de l’Expo 67 fait partie de la collection d’art public de Montréal. Depuis 2017, le Mât totémique des orphelinats trône devant le Musée des Beaux-arts de Montréal. C’est une création de Charles Joseph entre 2014-2016. C’est la raison pour laquelle cette note est intitulée Vents d’Ouest.

Un second mât pour Montréal

Mât totémique des pensionnats
Charles Joseph – Date
Ouvrir la fiche WikiCommons

Ce nouveau mât du paysage montréalais prend un sens important au niveau de l’histoire des relations entretenues entre le gouvernement canadien et les autochtones. On le résume bien dans la fiche Wiki Commons qui le montre devant le musée.

Ce totem a été créé par l’artiste Charles Joseph de la nation kwakiutl de la Colombie-Britannique. Sa stature de plus de 21 mètres impose devant le pavillon Michal et Renata Hornstein du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

Le dévoilement eut lieu le 3 mai 2017, dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal. Nommé Mât totémique des pensionnats, l’œuvre fait partie d’un parcours de l’exposition La Balade de la Paix – un musée à ciel ouvert. Il rappelle les enfants autochtones qui ont été retirés de leurs familles et placés dans des pensionnats durant la période de 1820 jusqu’en 1996, une situation que l’auteur a lui-même vécu.

Il est intéressant de prendre note de l’ensemble du contenu de l’exposition Balade pour la paix, programmée pour le 375e anniversaire de Montréal, également. Voilà donc une leçon d’histoire qui s’exprime dans le talent artistique d’un sculpteur de l’autre bout du pays, un dévoilement spectaculaire que le BMAM annonce sur son site. Espérons que cette nouvelle merveille, qui subira les intempéries au fil de temps, saura être préservée aussi bien que celui de Terre des Hommes.

Charade 2 : Où est le Nid de l’Aigle?

Si nous conservons notre intérêt pour l’histoire du mât du Nid de l’Aigle, depuis de nombreuses années, c’est justement en découvrant que cette histoire débutant sur la Côte Nord-Ouest aura permis d’enrichir le paysage urbain d’un objet dont la valeur patrimoniale était sans doute inestimable. En tentant de comprendre comment on en sera arrivé à des décisions administratives qui ont résulté dans sa disparition, on se demande encore pourquoi une telle oeuvre d’art s’est volatilisée. Cela ne fait pas honneur à la région.

Comme le disait Raymond Cayouette, conservateur des oiseaux au Jardin Zoologique de Québec, « ce mât totémique a d’ailleurs une histoire fort étrange et il est au surplus l’un des trois parmi les plus hauts connus ». Nous étions en 1964. Mais à ce moment, on ne savait pas encore que la fin de son histoire le serait autant en mars 1995, et que des années plus tard, d’anciens membres de la Société zoologique de Québec expulsés des lieux en 1995 se poseraient la question suivante en 2006, comme on a pu retracer dans un des fonds d’Archive de BAnQ.

Fac-similé – Courriel du 27 mars 2006 – page 1 – expéditeurs et destinaires caviardés.
BAnQ – Fonds P625 -1992-09-002 /1

 Où est le Totem, monument donné à Société zoologique (sic); où l’avez-vous caché; nous n’osons croire que ce patrimoine soit détruit?

A moins d’une incompréhension ou d’une erreur au niveau de la rédaction, c’est la Société zoologique qui avait fait don du mât au Jardin zoologique en 1933, comme on l’a déjà vu. Ceci est un échantillon de ce qui s’en vient quand on abordera la période 1990 à 1995. Cette disparition a laissé des traces dans les archives de la BAnQ qui ne cachent rien, comme on le verra….

À suivre : Le Nid de l'Aigle retient l'attention des médias pendant près de 50 ans; toujours quelque chose à dire sur lui… Mais quelqu'un tente de lui voler la vedette!

Samedi le 27 juillet
 
1940-1990
Un demi-siècle paisible pour le Nid...

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org s’emprunte facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

Révisé le 15 juillet 2019 15h42

1933 – Un totem pour l’été

Image d’archives mise en avant

Fac-similé – Plan du jardin zoologique de Québec
Annexe au Guide du jardin zoologique de Québec 1934
BAnQ – Fonds P884, contenant 2007-02-01/90, dossier 18

Résumé : Sectionné en deux, hélé sur une barge et transporté en train d'ouest en est, le Nid sera à Charlesbourg pour l'été 1933. Il deviendra le nouveau symbole de fierté canadienne, trônant au nord de son étang [note 08/24].

En marche vers la province

Fac similé
Douzième séance du Comité du Jardin
BAnQ – Fonds P625

Le 12 mai 1933, deux jours après l’annonce faite dans Le Soleil, lors la douzième séance du Comité du Jardin, on fait la lecture de la lettre de Charles Frémont.

Dans une assemblée précédente, M. L.-A. Richard avait été autorisé par le bureau de la direction de négocier avec qui de droit, l’achat d’un Totem Pole au nom de la Société qui devait ensuite l’offrir au Jardin Zoologique de Québec. Le marché conclu et le Totem en marche vers la province, M. le président Frémont écrivait en ces termes à l’honorable Ministre :

Notre Société, qui doit forcément en disposer (Totem Pole), en faveur d’un parc de la cité ou des environs, a pensé qu’il serait plus spécialement à sa place au Jardin Zoologique et je suis chargé de venir vous l’offrir avec les hommages de la Société Zoologique de Québec. Il serait, nous semble-t-il, un attrait de plus à ajouter à tous ceux que le Jardin présentera pour le plaisir et l’instruction de notre population, une fois qu’il sera terminé.

Charles Frémont, président


On travaille sur le totem

Fac-similé
Treizième séance du Comité du Jardin

Le 15 mai, lors de la treizième séance du Comité du Jardin on effectue du travail de planification; il reste beaucoup de pain sur la planche pour être en mesure d’accueillir le public au milieu de l’été.

On dresse « la liste des travaux à exécuter que les Directeurs de la Société ont jugé comme indispensables pour le printemps et que le comité étudiera à ses réunions hebdomadaires ».

Le travail sur le « totem pole » – comme on le nomme à l’époque – apparaît au numéro 12. Il implique la participation de M. Louis Chollet, paysagiste attitré du jardin et M. Marius Barbeau, ethnologue attitré au projet, pendant juin et juillet.

Après avoir été soumis au ballet bureaucratique de la correspondance et après avoir franchi les remous de l’Assemblée législative, dix-huit mois viennent de passer depuis la première lettre de Richard à Scott en novembre 1931. Le mât s’en vient enfin! Il faudra y effectuer les dernières retouches et le hisser avant que les visiteurs affluent.


Un « trésor folklorique » à préserver

En 1964, Raymond Cayouette, responsable des volières et rédacteur des Carnets de zoologie, décrit l’arrivée du mât en mai 1933 dans son article Le Totem du Nid de l’Aigle. Nous n’avons pas retracé de document illustrant son élévation. Les deux photos d’archives suivantes donnent un aperçu d’une des techniques utilisées pour élever un mât afin d’assurer sa stabilité. Elles furent prises lors des travaux de restauration à Kitwanga, dont on a discuté précédemment.

Erecting totem pole No. 19
Fonds CNR – 1926
Ouvrir la fiche d’archives BAC 3349321
Totem pole no. 19 looking northeast, showing the bottom of the new pole.
Kitwanga, B.C. Harlan I. Smith – July 29, 1925
Ouvrir la fiche d’archives MCH 64327 LS

Ouvrons une parenthèse. La comparaison de l’information apparaissant dans chacune des fiches provenant de deux sources différentes démontre comment il est parfois difficile de disposer de tous les détails permettant de bien faire parler des photographies. C’est pourquoi il faut gérer méthodiquement ses sources documentaires et apprendre à utiliser différents fonds d’archives disséminés en Amérique et en Europe.

Par exemple, la première provient de Bibliothèque et Archives Canada, sans attribution d’auteur. La seconde provient du Musée canadien de l’histoire; on constate qu’elle est de Harlan I. Smith, cité par Cayouette, dans son explication de l’arrivée du mât.

Lorsqu’en 1933, on érigea le mât totémique au Jardin Zoologique il y eut sans doute moins d’apparat, mais on prit tout de même d’ultimes précautions pour préserver ce trésor folklorique. Le mât était venu par chemin de fer de Prince Rupert en Colombie, en deux morceaux, car on avait dû le sectionner pour le transport.

Fraîchement restauré sous la direction experte de monsieur Harlan I. Smith du Musée national, il était reçu à la fin de mai 1933 par monsieur Louis-Arthur Richard, principal fondateur du Jardin, le docteur Armand Brassard, directeur de l’institution et les directeurs de la Société Zoologique.

On dut le fixer à une poutre d’acier encastrée dans toute sa longueur et l’asseoir sur une base solide de béton de respectable dimension. Par crainte des foudres de l’Oiseau-tonnerre, on fixa au sommet du mât un paratonnerre, qui sans doute fut très utile par la suite!

Remarquez que Cayouette mentionne qu’il fut élevé avec moins d’apparat. Il fait probablement allusion à la cérémonie d’élévation tenue lors d’un potlatch. Comme il se réfère à des textes de Barbeau à la fin de son article, il est sans doute au courant du déroulement de ces cérémonies.

Deux lacunes importantes, souvent mentionnées par les conservateurs, allaient contribuer à fragiliser le mât : la poutre encastrée sur toute sa longueur et la séparation du mât en deux tronçons pour le transport. Ce furent deux portes grandes ouvertes à l’infiltration, conduisant plus facilement à la pourriture.

Traditionnellement, on creuse un grand trou et la partie du tronc qui n’est pas sculptée est enterrée dans un nid de roches. On illustre cette pratique en troisième page du meilleur article académique sur la conception des mâts totémiques : Making Northwest Coast Totem Poles, publié par le Centre Bill Reid de l’université Fraser en Colombie-Britannique.

Contrairement à ses deux cousins du ROM et du MOA conservés à l’intérieur, il fut exposé aux rudes intempéries du Québec, pendant plus de 60 ans. Le Nid avait également séjourné plus de 60 ans dans le climat particulièrement humide des tourbières de la Côte Nord-Ouest, ayant élevé dans les années 1870 pour une première partie de son existence. Même si les conditions optimales pour bien le conserver n’ont pas été mises en place, il aura été résistant, se rendant à un âge vénérable : plus de 120 ans…

Une tradition qui ne se perd pas

Mais l’élévation des mâts est une tradition qui se perpétue sur la Côte Nord-Ouest, même si nous sommes relativement peu informés des pratiques culturelles de l’ouest dans l’est du pays.

Totem Pole raising ceremony in Haida Gway – Paula Worthington 2017
Ouvrir l’article sur le site Zen Seekers

Une recherche sur Google permet de dénicher un nombre considérable d’articles traitant de ce sujet. Retenons ces quelques exemples contemporains.

Ce dernier article explique pourquoi le gouvernement de la Colombie-Britannique dut faire amende honorable.

  • Une cérémonie, pour élever un mât totémique historique Haïda au parc provincial Peace Arch, a pour objectif de redresser un tort subi par trois groupes des Premières Nations de la Colombie-Britannique. Ce mât est une réplique d’un mât du village Haïda de Skedans, sculpté pour le Royal British Columbia Museum par Mungo Martin, sculpteur Kwakwaka’wakw renommé.
  • Il a été élevé devant le centre d’accueil du parc dans les années 1950, sur le territoire traditionnel de Semiahmoo près du poste-frontière. Lors de la reconstruction de ce centre, il y a dix ans, le mât avait été retiré sans préavis ni consultation. « Nous sommes tous concernés par ce qui s’est passé ici, il y a si longtemps, et nous sommes ici pour faire une réconciliation avec ce qui s’est passé », a déclaré la conseillère de Semiahmoo, Joanne Charles, lors de la cérémonie d’élévation du mât. « Le gouvernement provincial effectue maintenant ce travail pour redresser la situation. »
  • John Horgan, le premier ministre de la Colombie-Britannique, a présenté ses excuses pour le mauvais traitement accordé à un mât culturellement significatif. « Il n’y a pas eu de cérémonie au moment où le mât a été élevé pour la première fois. Il n’y a eu aucun respect quand le mât a été abattu et, au nom de la province de la Colombie-Britannique, je veux m’excuser auprès de toutes les personnes impliquées », a déclaré Horgan.
Le mât de la réconciliation
University of British Columbia 3 avril 2017
Ouvrir le plan du mât

1933-2009 – Fermons une boucle de l’histoire

Fac-similé – Page d’accueil du site Anciens Village et mat totémiques Nisga’a
Consulter le site sur gingolx.ca

Après avoir lu l’article publié en 2018 par CBC, et en évoquant ce qui est survenu au Nid de l’Aigle en 1995, il est nécessaire de réfléchir à l’attitude que nous devons adopter suite au démantèlement du mât. Je déclarais plus haut que nous sommes peu informés des pratiques culturelles de l’ouest dans l’est du pays. Peut-on s’imaginer le contraire? L’ouest est-il aussi peu informé de ce qui se passe dans l’est?

Fac-similé – Page web Nid de l’Aigle
Consulter la page sur gingolx.ca

En examinant la page dédiée au Nid de l’Aigle du site Anciens Village et Totems Nisga’a conçu en 2009 par le Gingolx Media Centre, on obtient la réponse.

Le totem Nid d’aigle était l’un des deux totems les plus hauts et les plus finement sculptés de la rivière Nass. Il avait été érigé au village de Gwinwoḵ, mais une inondation l’emporta en aval jusqu’à Git’iks, où il fut dressé à côté du totem de Sag̱aw̓een vers 1885. […] En 1932, le Jardin zoologique du Québec a acheté le totem du Nid d’aigle et l’a érigé sur son terrain près de la ville de Québec. On pense qu’il a été enlevé au cours des années 1990. (Le Jardin zoologique a fermé ses portes en 2006.)

Fermons maintenant cette boucle, s’étant étirée de 1933 à 2009, en nous demandant si une amende honorable doit être faite à la Nation Nisga’a, comme on en fait de plus en plus fréquemment dans le paysage interculturel canadien. Revenons au point d’origine de cette histoire, la première lettre de L.-A. Richard adressée à Douglas Campbell Scott, le 5 novembre 1931; on retourne dix-huit mois avant l’ouverture du Jardin.

Même à Québec, où dans les premiers jours de la Colonie, nos Indiens se mêlaient à un tel degré avec l’homme blanc, avons-nous un souvenir tel qu’un totem rappelant la civilisation plus avancée des Indiens de l’Ouest, je considère que c’est une grande lacune.

Fac-similé de la lettre de L.-A. Richard à D. C. Scott – 5 novembre 1931
Ouvrir dans BAC – Fonds 206458

Laconiquement, Richard avait vu juste en parlant de la « civilisation plus avancée des Indiens de l’Ouest » où la perpétuation des traditions et le respect du patrimoine culturel persiste même de nos jours… nous y reviendrons…


Le Jardin sur la voie du succès

En juillet 1933, on peut retracer dans la collection Patrimoine québécois / Revues et journaux de BAnQ plus de vingt articles traitant du Jardin; son ouverture n’est pas passée inaperçue.


La Presse dame le pion au journal Le Soleil

Fac-similé – La Presse du 1er juillet page 45
Ouvrir dans BAnQ – Collection Patrimoine québécois / Revues et journaux

Transplanté
sur le
Saint-Laurent,
il a trempé
dans les
eaux salées
du Pacifique,
reliant ainsi
en
quelque sorte
nos
deux côtes
éloignées. 

Le 1er juillet, le journal La Presse dame le pion au journal Le Soleil par un reportage pleine page annonçant l’arrivée du Nid de l’Aigle dans la région de Québec. Barbeau explique d’où provient le totem et souligne les difficultés rencontrées pour l’obtenir parce qu’on considérait qu’il n’était pas à vendre.

Mon interprète, un métis habile et intelligent, expliqua de ma part au vieux Montagne qu’on lui faisait honneur en préférant son totem à tous les autres, qu’il était urgent de le placer dans un musée, où on le préserverait, et qu’il retirerait de sa transaction une jolie somme, à lui remise rubis sur l’ongle.

Le vénérable vieillard, dont les longs cheveux blancs tombaient sur ses épaules, ne pouvait pas nous comprendre. Son esprit était perdu dans les brumes de son grand âge. Lorsqu’il saisit enfin que je voulais acheter le monument érigé à la mémoire de ses ancêtres, il se souvint qu’on lui avait déjà fait une offre semblable. II me donnerait la même réponse.

Pour lui personne n’égalait ses ancêtres, cependant que Douglas, il en convint, était jadis le grand chef de tous les blancs; il fut un fameux commerçant de fourrures et le premier gouverneur de la Colombie anglaise. Voici la réponse de Montagne ‘‘Donnez-moi l’épitaphe de Douglas et Je vous donnerai le totem de mes grands oncles”.

 Inutile d’insister : sa décision était inébranlable. Je résolus donc d’attendre mon heure, qui ne semblait pas éloignée, vu son grand âge. En attendant, j’étudiai avec lui les traditions de son clan, un clan de l’Aigle, dont les migrations étaient l’objet de récits épiques. II se mit à me les dire et je constatai en lui un regain de vie qui monta jusqu’à l’ardeur. »

Le chef Montagne faisait référence à James Douglas, administrateur de la Hudson’s Bay Company et gouverneur de l’Île-de-Vancouver et de la colonie royale de Colombie-Britannique. Il est assez clair que Montagne n’apprécie guère les méfaits de la colonisation britannique.

Une expédition sur la Nass en 1927

Fac-similé
Man of Mana, Marius Barbeau
Emprunter sur Archive.org

Barbeau raconte son expédition sur la rivière Nass, de Arrandale jusqu’à ce qu’il appelle la ville du Lézard, nommée aujourd’hui  Gitwinksihlkw. Entre ces deux endroits, il s’arrête au village abandonné de Gitiks où il voit le Nid de l’Aigle pour une première fois. D’autres sont passés avant lui; nous y reviendrons.

Il continue son itinéraire et redescend vers le sud en passant par Lava Lake, pour ensuite remonter la rivière Skeena, territoire de la Nation Gitksan; il se rend finalement à la Forteresse.

Une note reprenant ce voyage, accompagnée de la carte Barbeau au pays des totems, sera publiée à la fin d’août. La carte est un travail en progrès, déjà accessible en ligne. En plus de reproduire intégralement le récit publié dans le journal La Presse en juillet 1933, nous étudions actuellement la biographie Man of Mana, Marius Barbeau, publiée en 1995 par Laurence Nowry. Le récit de ce voyage sur la Nass raconté par son biographe, en conjonction avec l’article orignal, devraient permettre d’élucider certains aspects du processus d’acquisition du Nid de l’Aigle que nous dévoilerons au moment opportun.

Montagne n’est plus…

Barbeau, à la fin de son article, nous fait part des circonstances tragiques qui lui ont finalement permis de conclure cette transaction commerciale. Il les rappelle également dans Le Soleil du 12 juin 1946.

Cependant la situation avait changé dans le clan de l’Aigle. Le vieux Montagne était mort à bout d’âge —celui qui m’avait demandé le monument de Douglas en échange de son totem. Ses héritiers ne partageant pas ses scrupules, me cédèrent, d’abord, l’Aigle volant, pour le Musée Royal de Toronto, et, plus tard, le Nid de l’Aigle, pour le parc de Québec.

Le Nid de l’Aigle, ce printemps, a fait le voyage de Prince Rupert à Québec; il a justement été restauré, sous la direction de M. Harlan I. Smith, du Musée national; et il vient d’être planté sur les hauteurs, près de Charlesbourg, par M. L.-A. Richard et son personnel. Dorénavant il sera un des traits distinctifs du nouveau parc provincial de zoologie, de botanique et de traditions nationales, à la Tournée-du-Moulin.

Ce qu’on rapporte sur l’état chancelant du chef Montagne au début de l’article, et sa mort à la fin, reflète les conditions étranges dans lesquels certains mâts furent acquis. Pourrait-on croire que ceci est de l’opportunisme?

Prestige et rivalité

Barbeau rappelle également que la rivalité entre les clans fait partie intégrante de la culture Nisga’a, soulignant que le clan de l’Aigle s’est établi sur la rivière Nass suite à une invasion. C’est une dimension politique de sa stratégie d’acquisition des mâts qu’il n’est pas possible d’ignorer. Il souhaite même que le prestige du clan de l’Aigle se reflète dans l’est du pays.

Le prestige du clan de l’Aigle ne fera qu’y gagner, dans Québec et l’Ontario. La foule des visiteurs, chaque année, admirera l’originalité de ses blasons et le génie de ses sculpteurs. Pourquoi les Loups s’obstineraient-ils plus longtemps à rester à l’écart, dans la lutte de suprématie, qui se prolonge au-delà de leurs frontières? Pourquoi ne céderaient-ils pas, à Québec, eux aussi, leur totem géant, qui reprendrait sa préséance sur les Aigles?

On vient d’en souffler un mot de ma part à l’oreille des chefs du Loup, et ils m’ont justement écrit une lettre se déclarant prêts à vendre leur totem pour cent piastres de plus que celui de l’Aigle. La différence du prix, croient-ils, réaffirmera l’irrévocable supériorité du Loup sur l’Aigle, chez eux et de par le monde!

Barbeau n’est pas effrayé par ces conflits, semble-t-il. Au contraire, il est avide et ambitieux, au point de souhaiter que le clan des Loups lui cède un autre mât! Il faut bien retenir cette histoire. Quand on examinera la période de 1990 à 1995, précédant le démantèlement du mât, on verra également que des rivalités similaires peuvent survenir dans notre propre culture, cette fois-ci entre un ministère gouvernemental et une organisation sans but lucratif.


1933-07-08 – Une semaine plus tard à Québec…

Un « totem pole »
authentique
des forêts isolées
des
Montagnes Rocheuses
que les connaisseurs
regardent
comme un superbe
spécimen
de l’art indien

L’article Un Totem pour Québec de Marius Barbeau, en quatrième page du supplément soulignant l’ouverture du Jardin zoologique en raconte un peu plus, dont la légende fondatrice du peuple Nisga’a. Plus facile à lire en ligne, une version révisée été publiée dans Le Canada Français de décembre 1940.

L’éditorial Au Jardin zoologique provincial fait l’éloge d’Hector Laferté en soulignant les différents aspects du projet dans lesquels il est intervenu. On mentionne également le projet de reproduction d’un ancien village canadien, on rappelle l’existence du zoo du Manoir Kent et on met en valeur la contribution du sous-ministre L.-A. Richard.

… Et Montréal rajoute son mot

Fac-similé – La Presse du 8 juillet 1932 page 48
Ouvrir dans BAnQ Collection Patrimoine québécois / Revues et journaux

Le reportage D’où vinrent les sauvages du journal La Presse reprend une théorie élaborée par Barbeau dans son article « How America was Peopled », publié dans le Scientific American d’août 1932. Dans ces deux articles assez similaires, il fait part de sa conception de l’arrivée des autochtones en Amérique, en plus de l’arrivée des animaux. Il résume aussi les traits de la culture autochtone de la Côte Nord-Ouest.

Ce qui étonne, à la lecture de ce long article publié dans un grand quotidien, c’est le niveau d’érudition de Barbeau. Non seulement s’est-il intéressé à la culture de la Côte Nord-Ouest, mais en plus, il brosse un portrait fascinant du peuplement de l’Amérique à travers les grandes migrations ayant eu lieu des milliers d’années auparavant et permettant de faire comprendre que les Premières Nations étaient là bien avant l’arrivée des civilisations européennes. C’était sa façon de justifier son admiration pour les pratiques artistiques des autochtones à l’autre bout du pays.

Plus de quatre-vingt ans après cette publication et malgré l’évolution de nos connaissances sur le peuplement des Amériques, plusieurs de ses vues s’avèrent encore applicables dans leurs grandes lignes.


Fac-similé – Article du Scientific American d’août 1932 – pages 86-89
Ouvrir l’article dans le dépôt d’archives JSTOR

Troisième trimestre 1933 : La route du succès

Le Jardin zoologique devient un point focal du tourisme dans la région de Québec. On projette accueillir 100 000 visiteurs à la fin août.

Vue de la route du Parc des Laurentides
Fac-similé – Ministère de la voirie, rapport 1935, page 11
Consulter l’index des rapports dans Bibliothèque Assemblée Nationale

Juillet – Comme la radio captive l’auditoire de la province dans les années 1930, on diffuse périodiquement des causeries en direct. Elles sont animées par des membres de la Société zoologique. Par exemple, on publie le compte-rendu de celle donnée par le docteur R. Rajotte, dans l’édition du lundi 17 juillet.

Le 20 juillet, on invite un groupe visiteurs de l’hôtel de ville, dont le maire Lavigueur. Le 26 juillet, on annonce fièrement que le jardin a reçu 35 000 visiteurs. Mais c’est le 28 juillet qui sera l’événement le plus remarquable pour les membres de la Société Zoologique.

Fac-similé – Le Soleil du 28 juillet page 3
Ouvrir dans BAnQ – Collection Patrimoine québécois / Revues et journaux

Le jardin accueille de la visite prestigieuse! M. René Turck, le nouveau consul général de France au Canada, arrive par le train du Pacifique Canadien le 27 juillet, tandis que le croiseur français D’Entrecasteaux arrive le 28 devant la Citadelle, en saluant la ville de 21 coups de canon.

Arrivée de l’Aviso colonial D’Entrecasteaux à Québec le 28 juillet 1933
Ouvrir la fiche d’archives – alabordache.fr

Un programme de réceptions et de divertissements s’enchaîne pour les marins et sous-officiers du croiseur. Le vendredi et le lendemain, deux groupes auront droit à une promenade en autobus à Charlesbourg, au Jardin Zoologique. Samedi soir, on tient un banquet chez Kerhulu, sous les auspices de la Société Française de Bienfaisance, offert au Consul Général de France, au Commandant du D’Entrecasteaux et à son État-Major. Enfin le lundi, en après- midi, la Société zoologique de Charlesbourg donne une réception au jardin pour les officiers de bord.

Fac-similé – Le Soleil du 1er août page 3
Ouvrir dans BAnQ – Collection Patrimoine québécois / Revues et journaux

Août – Le 1er août, voici les visiteurs heureux devant la maison canadienne du jardin – si vous ouvrez la page en ligne, vous verrez aussi ces nombreux marins photographiés dans un champ! Le 10 août, on annonce 50 000 visiteurs et on parle déjà d’élargir la route; le 31 août, on prédit 100 000 visites au Jardin.

Fac-similé – Le Soleil du 25 août page 4
Ouvrir dans BAnQ – Collection Patrimoine québécois / Revue et journaux

Pour revenir sur les causeries, on publie le 25 août l’intégralité de celle donnée par Edgar Rochette, vice-président de la Société de zoologie, qui retrace toute l’histoire du jardin. On y souligne notamment pourquoi la Société zoologique est née.

De plus, vu qu’à la différence des organisations du même genre notre Jardin Zoologique était propriété gouvernementale, il fut trouvé nécessaire d’y adjoindre un autre corps pour faire rayonner mieux par toute la Province son oeuvre éducationnelle, pour assurer sa vie interne et externe, pour consolider et compléter son objet scientifique et. enfin, pour s’occuper des menus détails de la vie journalière. C’est alors qu’est née la Société Zoologique de Québec [en juin 1932].

Comme on le verra plus tard, cette cohabitation du Jardin Zoologique et de la Société zoologique de Québec se terminera dans des circonstances tragiques dans les années 1990.


Septembre – Le 6 septembre, le Club Automobile suggère un élargissement de la route menant au jardin et le 29 septembre on confirme la réalisation de ce projet.

En consultant le rapport annuel du ministère de la Voirie, on constate effectivement que les ententes entre le gouvernement du Dominion et le gouvernement de la province permettent d’engager des travailleurs provenant des endroits où le chômage est particulièrement élevé. On les envoie notamment dans le parc des Laurentides.

Le jardin drainant un grand nombre de visiteurs, le ministère de la Voirie fera élargir à 66 pieds la route de Charlesbourg qui conduit à Notre-Dame-des-Laurentides en passant devant le jardin. Des arpenteurs sont déjà sur les lieux et on commencera les travaux d’élargissement dès qu’Ottawa les aura approuvés.

Groupe de Chômeurs – Camp numéro 9
Fac-similé – Ministère de la voirie, rapport de 1933, page 68
Bibliothèque Assemblée Nationale
Groupe de Chômeurs – Camp numéro 7
Fac-similé – Ministère de la voirie, rapport de 1933, page 197
Bibliothèque Assemblée Nationale

Simultanément, dans plusieurs camps du Parc National des Laurentides, le ministère de la Voirie emploie 600 hommes travaillant à la réfection de la route du Parc. Bref, ce trimestre se sera achevé sur un air de prospérité économique; on fait travailler des chômeurs, enfin, après ceux engagés sur la ferme expérimentale et le jardin.


Un bilan de l’année

Fac-similé
Le Canada-Français
Décembre 1933
Ouvrir dans BanQ
Lire à partir de BAnQ

En décembre, L.-A. Richard clôt l’année en rédigeant l’article « Le Jardin Zoologique de Québec » pour la revue Le Canada-Français, une publication académique de l’université Laval. Dans ce bilan des deux dernières saisons, il souligne quelques faits importants sur l’utilité du jardin zoologique, sur son lien avec le projet de la ferme expérimentale et sur sa contribution à l’activité touristique.

Plutôt que de faire exécuter des travaux d’une nature plus ou moins utile dans la banlieue de Québec pour venir en aide aux chômeurs, ils se sont entendus pour doter la ville et la province de Québec d’un jardin zoologique greffé sur la ferme expérimentale des animaux à fourrure dont le gouvernement Taschereau venait d’entreprendre l’organisation. Non seulement les chômeurs y ont trouvé leur compte, mais encore notre ville en a retiré des avantages considérables au point de vue éducationnel de même qu’au point de vue touristique.

Il conclut enfin que le jardin est un grand succès.

Il est certain qu’au point de vue touristique, le Jardin est déjà un très grand succès, et rien ne le prouve avec plus d’éloquence que l’affluence des visiteurs au cours de l’été et de l’automne.

On sait maintenant comment il a été difficile d’acquérir le Nid de l’Aigle, et le 1er juillet 2019 nous sommes devant 86 ans d’histoire. Mais l’histoire du Nid n’est pas terminée encore, parce qu’il sera présent pendant plus de 60 ans sur le site du Jardin zoologique.

Cette recherche des origines du Nid de l'Aigle est arrivée par coïncidence. Voici l'histoire derrière l'histoire d'un totem.

1967-2007 - Vents d'Ouest
Le samedi 13 juillet...  

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org s’emprunte facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

1933-04 – Remous à l’Assemblée législative

Photo d’archives mise en avant

Séance de l’Assemblée législative de la province de Québec
W. P. Edwards photographe 1933-04-05
Fonds Télésphore Bouchard
BAnQ P10,S1,P46

Il y a peu de photos d’archives témoignant des travaux de l’Assemblée législative du Québec dans les années 1930. C’est un coup de dé d’en trouver une prise au moment où on discute des enjeux reliés aux projets de la Ferme expérimentale et du Jardin zoologique.

Résumé : La crise des années 1930 ne fait pas bon ménage avec la création d'une ferme expérimentale, d'un jardin zoologique et d'un village canadien [note 07/24].

Les travaux de l’Assemblée et les journaux

En plus des séances du Comité du Jardin et de la correspondance qui circule en toile de fond, le ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries Hector Laferté devient un ardent défenseur du Jardin zoologique. Il interviendra à plus de 5 reprises en un mois, pendant la 2e session de la 18e législature qui s’étend du 10 janvier au 13 avril.

Une de ses interventions importantes sera pour défendre son budget, à la séance du vendredi 31 mars. Il justifie 160 000 $ de dépenses, sur un budget initial de 175 000 $ adopté un an auparavant. Ce budget prévoyait 100 000 $ pour la construction de la Ferme expérimentale et 75 000 $ pour celle du Jardin zoologique, dont des travaux effectués par 125 ouvriers en vertu de la loi du chômage. Il croisera aussi le fer avec Maurice Duplessis; un combat mené dans un contexte économique très difficile.

On constate que le Jardin zoologique bénéficie d’une bonne couverture de la part des journalistes parlementaires en consultant les  Revues et les journaux de la collection patrimoniale de BAnQ, de janvier à mai 1933. En parcourant les articles dans leur contexte, que ce soit dans Le Soleil et L’Action catholique de Québec ou dans La Presse et Le Devoir de Montréal, on entrevoit le climat de crise de l’époque.

Concentrons-nous sur ce qui se dit à l’Assemblée législative. Même si des remous sont causés par les projets du Jardin zoologique, de la Ferme expérimentale et du Village canadien, ils ont pourtant une visée touristique essentielle : amener des gens à Québec pour y stimuler l’économie.


1933-02-04 – Avant tout : « Aider le chômeur »

Fac-similé – Le Soleil du 4 février 1933
BAnQ Collection patrimoniale revues et journaux

Dans l’article  « Près de douze millions pour aider le chômeur », on fait part des dépenses pour le zoo. En période de crise, on rappelle les dépenses du gouvernement : « Une somme de 11 930 923,05 $ a été dépensée par la province et le fédéral du 30 juin 1931 au 30 juin 1932 dans le Québec pour secourir les chômeurs — La Cité de Québec a reçu près de 700 000 $ ».

On détaille les dépenses pour le ministère chapeautant le projet du Jardin : « Le ministère de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries a dépensé 359 188,25 $ en travaux, 153 009,94 $ en secours directs et 75 000 $ pour l’aménagement du jardin zoologique de Charlesbourg ». Bref, les dépenses pour le Jardin représentent près de la moitié de ce qui est dépensé en secours directs; cependant, on oublie de mentionner que c’est surtout en main d’oeuvre, pour faire travailler les chômeurs.


1933-02-06 – Une grande volière

Fac-similé – Le Soleil 6 février 1933 page 6
BAnQ Collection patrimoniale revues et journaux

Il commence à y avoir des réalisations concrètes qu’on illustre au public, avant l’ouverture officielle. Dans Le Soleil, on présente « cette vaste volière que l’on vient de construire au Jardin zoologique de Québec, à St-Pierre de Charlesbourg, pour le Ministère de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries. Cette construction, exécutée par la maison Jobin & Paquet de Québec, dont on voit le propriétaire et les représentants au premier plan, est d’une longueur de 100 pieds. Sa largeur est de 46 pieds et sa hauteur, de 35 pieds ».

Il serait bien intéressant de retracer une version originale de cette magnifique photographie de groupe dans les fonds d’archives de la BAnQ.


1933-03 – Le Premier ministre s’en mêle

Il faut se rappeler que c’est sous le règne du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau que se déroulent les débats. Il sera confronté par Duplessis sur un mandat spécial de 20 000 $ pour l’achat d’animaux – car il en faut bien, pour le Jardin.

Louis-Alexandre Taschereau
Montminy & Cie – Vers 1930
BAnQ Collection patrimoniale

Le jeudi 2 mars, le torchon brûle entre Taschereau et Duplessis – un fidèle opposant au projet du Jardin ; des besoins criants s’expriment au niveau de l’assistance publique requise en temps de crise.

  • M. Duplessis (Trois-Rivières) : Nous y venons à l’assistance publique. Nous y constatons la même chose. Pourquoi le gouvernement a-t-il retardé les paiements des octrois aux hôpitaux, en vertu de la loi de l’assistance publique ? […] Que faisait-on pendant que l’on criait que le gouvernement ne pouvait pas payer ses dettes d’honneur ? On passait des mandats spéciaux permettant de dépenser 20 000 $ pour le jardin zoologique de Charlesbourg […]. Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas fait un mandat spécial pour les hôpitaux, puisqu’il en a fait pour des choses moins importantes comme le jardin zoologique et l’impression des documents publics ?
  • L’honorable M. Taschereau (Montmorency) : L’honorable chef de l’opposition nous répète son discours de l’autre jour.
  • M. Duplessis (Trois-Rivières) : C’est que je suis constant. Si le gouvernement prenait un tel soin des animaux du jardin zoologique, il me semble qu’il aurait dû prendre un soin au moins égal pour les êtres humains qu’abritent les hôpitaux. […] S’il a été capable de trouver 20 000 $ pour les animaux du jardin zoologique, il devrait être capable de trouver les moyens de payer les hôpitaux. D’autant plus que ces mandats spéciaux ont été passés en marge de la loi.
Fac-similé Le Devoir du 10 mars page 2
BAnQ Collection patrimoniale

Le jeudi 9 mars, le sujet revient sur le tapis, et cette fois, Taschereau offre aux membres de l’Assemblée un longue tirade très intéressante à lire. On voit bien comment il maîtrise et défend le budget du ministère de la Colonisation, notamment en mettant en relief les autres subsides alloués pour couvrir les besoins des « nécessiteux » comme on les appelle à l’époque.

Le lendemain, dans le Le Devoir on utilise deux pages pour couvrir cette longue séance du conseil, qui s’étire de 15h00 à 23h45. En considérant ce qui est rapporté, on peut comprendre que ce mandat spécial destiné au Jardin constitue une mince somme, en comparaison du montant total des autres mandats, qui représente quand même une dépense de près de 350 000 $.

C’est aussi une belle opportunité de prendre connaissance des priorités de l’époque, comme le défrichement par les colons, les chemins de colonisation ou la prise en charge des colons sinistrés. Taschereau ne semble pas avoir de difficulté à relancer Duplessis avec ces détails sur les différents postes budgétaires.

Mais ce débat n’a pas fini de s’étirer. On se retrouve déjà en avril.


1933-04-11 – On félicite enfin Richard

Le mercredi 5 avril, on avait déjà répondu aux questions concernant la dépenses de 1 700 $ pour l’achat de plus de 120 animaux pour la ferme expérimentale et le jardin; on fournit même une liste détaillée par famille et par genre. Remarquons qu’on a consacré la même somme pour se procurer le Nid de l’Aigle, misant sur son pouvoir d’attraction pour les touristes. On remarque cependant qu’on ne fait aucun commentaire à ce sujet, puisque que ce projet est en principe mené en sous-marin; ce n’est qu’en mai que le Nid fera surface, sous la forme d’un don, comme on verra.

Le mardi 11 avril, lors de l’adoption d’un nouveau budget, la contribution du sous-ministre Richard est soulignée.

  • La Chambre poursuit l’étude d’un nouveau budget pour le ministère de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries. M. le sous-ministre L.-A. Richard vient s’asseoir à côté de l’honorable M. Laferté pour renseigner la Chambre. M. F.-M. Gibaut, chef du service des pêcheries maritimes, est aussi sur le parquet.
  • L’honorable M. Stockwell (Brome) propose : Qu’un crédit n’excédant pas trois cent mille dollars soit ouvert à Sa Majesté pour pêche, chasse et pisciculture, élevage des animaux à fourrure et jardin zoologique, pour l’exercice finissant le 30 juin 1934.
  • M. Guertin (Hull) : Le ministre pourrait-il nommer les animaux du jardin zoologique ? Y a-t-il un nommé Wajite?
  • L’honorable M. Laferté (Drummond) : Non, mais il y a une mère ourse du nom de Mercédès.
  • M. Duplessis (Trois-Rivières) : Est-ce que les animaux sont achetés par le ministre ou le sous-ministre ?
  • L’honorable M. Laferté (Drummond) : C’est l’oeuvre du sous-ministre. 
  • M. Guertin (Hull) : C’est donc le sous-ministre qui fait le choix des bêtes.
  • M. Duplessis (Trois-Rivières) Le sous-ministre (M. L.-A. Richard) a fait un travail merveilleux pour doter la province de ce jardin zoologique. L’Action catholique, dont l’honorable ministre a parlé, a fait des articles élogieux à ce sujetLe gouvernement a fait sans doute des expériences pour les cultivateurs qui ont perdu 2 000 000 $ dans l’élevage des renards.
  • L’honorable M. Laferté (Drummond) : On ne peut tenir le département responsable de tous les péchés d’Israël.
  • M. Duplessis (Trois-Rivières) : L’item est adopté.
  • La résolution est adoptée.
  • L’honorable M. Laferté (Drummond) : Je dois rendre le témoignage au sous-ministre que le Jardin zoologique est son oeuvre. 
  • M. Guertin (Hull) : On devrait séparer les items du budget. 
  • L’honorable M. Laferté (Drummond) : Le budget est divisé en 11 items. 
  • M. Guertin (Hull) : Je n’en vois que quatre. 
  • L’honorable M. Laferté (Drummond) : J’en compte pourtant 11.
  • M. Guertin (Hull) : Le gouvernement refuse de répondre à certaines questions et de ne discuter ces crédits qu’aux dernières minutes de la session, alors que le premier mois, le gouvernement n’a rien fait? 

On voit bien qu’on ne lésine pas à s’obstiner sur les détails, lorsqu’il s’agit de traiter des affaires du Jardin zoologique.


1933-04-12 – L’argent des infortunés

Le mercredi 12 avril, on voit bien comment la crise mobilise l’attention, alors que le Ministre Guertin, whip du Parti conservateur, réclame un régime d’assistance aux mères nécessiteuses.

  • M. Guertin (Hull) : Cette loi que je réclame s’impose dans notre province. Elle existe ailleurs. Il faut que les infortunés de notre province soient traités aussi équitablement que les infortunés des autres provinces. Pourquoi faire bande à part ? Pourquoi nous montrer différents des autres ? Nous sommes catholiques. Notre religion nous dit que la vie familiale est la base de la société. Le moyen d’encourager la vie familiale est d’aider les mères, les veuves, qui veulent élever convenablement et confortablement leurs enfants. Si le gouvernement a de l’argent pour le pont de l’Île d’Orléans et pour le jardin zoologique, il pourrait en trouver pour les mères nécessiteuses. […] .

1933-05-10 – Pour le plaisir et l’instruction

Étang du totem – Société historique de Charlesbourg – Carton pour une exposition dans les années 1980
Bibliothèque – Fonds Société zoologique de Québec

Le mois suivant, dans l’article « Au Jardin zoologique », publié par Le Soleil, on annonce le don du mât au Jardin. Cette lettre expose bien les motifs de la Société zoologique; on sait que le totem s’en vient.


Fac-similé – Le Soleil du 3 mai
BAnQ – Collection patrimoniale

Québec, le 3 mai 1933.

SOCIÉTÉ ZOOLOGIQUE DE QUÉBEC

Honorable Hector Laferté. C, R.
Ministre de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries,
Hôtel du gouvernement.
Québec, P. Q.

Mon cher ministre,

Grâce à un concours fort heureux de circonstances, la Société Zoologique de Québec est entrée en possession d’un des plus beaux totem poles de la Vallée de la Rivière Nass, en Colombie-Britannique. Ce poteau mesure près de 80 pieds de haut et les sculptures qui l’ornementent sont spécialement intéressantes. Il est connu là-bas sous le nom de totem de l’aigle et il raconte, dans son langage symbolique, l’histoire d ’une ancienne et importante famille indienne de la Nass. D’autre part, il dénote une habileté artistique peu ordinaire. Ce poteau totémique est maintenant en chemin et vous arrivera bientôt.

Notre Société, qui doit forcément en disposer en faveur d’un parc de la cité ou des environs, a pensé qu’il serait plus spécialement à sa place au Jardin Zoologique, et je suis chargé de venir vous l’offrir avec les hommages de la Société Zoologique de Québec. Il serait, nous semble-t-il, un attrait de plus à ajouter à tous ceux que le Jardin présentera pour le plaisir et l’instruction de notre population, une fois qu’il sera terminé.

Veuillez me croire,
Votre tout dévoué,
Charles Frémont, Président


C’est ainsi qu’on sait maintenant que le Nid de l’Aigle fera bientôt partie du paysage du jardin. Patience, il reste quelques travaux à faire avant les grandes annonces du 1er juillet.

A suivre : Hélé sur une barge, traversant ensuite le Canada en train, le Nid de l'Aigle est prêt pour la Fête du Dominion de 1933. Les journaux en parlent!

1933-07 - Il arrive enfin
Parution le 1er juillet

1931-1932 – Ballet bureaucratique

Photo d’archives mise en avant

M. Barbeau expliquant ses constatations relatives à l’influence russe sur les mâts totémiques à une délégation de Russes – 1956
BAC 4951811

Après avoir obtenu un prix estimé du ministère des Affaires indiennes, une longue série de lettres seront échangées, entre novembre 1931 et décembre 1932 [note 06/24]

Marius Barbeau

Le « monstre à nez long et pointu » a été sculpté pour le chef Hlidax de la tribu des Loups. Il avait environ 30 pieds de haut lors de son érection à Git’iks à la fin du 19ème siècle.

Photographie de C.M. Barbeau, 1927
SFU Bill Reid Center – Git’iks Gallery

Ouvrir le Témoignage de Barbeau chez les Tsimshian

Un des premiers à se joindre à la chaîne de correspondance qui permettra de ramener le Nid de l’Aigle au Jardin zoologique est Marius Barbeau; il l’avait déjà aperçu en 1927 dans le village abandonné de Gitiks.

La vie de Barbeau, telle que présentée par le Musée canadien de l’histoire, nous le fait découvrir tour à tour comme ethnologue, anthropologue, folkloriste et historien de l’art. Imaginez, le résultat de son travail occupe 40 mètres linéaires d’archives en manuscrits et notes de recherche. Sa collection de négatifs et de photographies est un témoignage vivant de son travail de terrain, dont ses expéditions sur la Côte Nord-Ouest.

Le Musée Marius Barbeau, honorant sa mémoire, suit ses traces en présentant des expositions reliées à l’histoire régionale de sa ville natale, Saint-Joseph de Beauce. L’exposition virtuelle Pignon sur rue présente d’ailleurs son éclectique paysage architectural.

Son implication dans le projet de ramener un « totem » à Québec sera cruciale. Ses nombreux voyages sur la Côte Nord-Ouest du Canada auront contribué à ce qu’il devienne le plus grand spécialiste en la matière. Le témoignage de Barbeau sur son passage chez les Tsimshian, région culturelle d’où provient le Nid de l’Aigle, est éloquent à ce titre.

Fac-similé – Photo reportage de l’ONF
Canadian Institute of Photography – Photostories

Barbeau se démarque des autres chercheurs par des théories inhabituelles, comme on le mentionne dans ce photo reportage de 1958 de l’ONF, d’où est tiré la photo mise en avant.

Dans ses récents livres, M. Barbeau a élaboré la théorie du berceau asiatique des Indiens du Nord-Ouest, en retraçant les vestiges des motifs culturels anciens qui subsistent dans les légendes, les mythes et l’artisanat. Ci-dessus, il raconte à une délégation de Russes que les mâts totémiques révèlent une forte influence russe; spécifiquement, l’aigle à deux têtes, adapté par les Indiens de l’Amérique du Nord de l’armoirie impériale.

On fait sans doute référence à son article « Totemic Atmosphere on the North Pacific Coast », publié dans The Journal of American Folklore en 1954 où il élabore sur cet argument, parlant bien sûr de l’armoirie impériale de la Russie. Il faut reconnaître l’importance de la présence russe sur la région de Sitka, en Alaska, pour saisir comment la théorie de Barbeau est intéressante.

Avec ce bref portrait de Barbeau, on comprend dès lors comment son influence intellectuelle aura contribué à ramener le Nid de l’aigle à Québec et pourquoi il aura accepté de participer à ce ballet bureaucratique très bien orchestré pour qu’il soit livré avant l’ouverture du Jardin en juillet 1933.


Correspondance, réunions et couverture de presse

Marius Barbeau examinant et photographiant des mâts totémiques (vers 1960) – Portrait de Arthur Price

Ouvrir la fiche MCH 2004-021

Pour brosser un tableau convaincant des événements entourant l’arrivée du Nid de l’Aigle au Jardin zoologique en mai 1933, plusieurs sources ont été utilisées. C’est surtout en lisant la correspondance sur la préservation des mâts totémiques en Colombie-Britannique entre 1931 et 1938, les décisions prises par le Comité du Jardin et les coupures de presse entre novembre 1931 et décembre 1932 qu’on parvient à rétablir les faits.

Voici donc comment se déroule l’histoire du Nid, suite au premier échange entre L.-A. Richard et D.C. Scott, le 5 et le 7 novembre 1931, décrit dans la note précédente. Contrairement à ce qu’on croit, la finalisation de la transaction d’achat d’août 1932 comporte certaines ambiguïtés qu’il sera nécessaire d’éclaircir, en dépit des fouilles méticuleuses dans les documents d’archives. Il y a un fil conducteur essentiel qui manquerait pour une reconstruction absolument fidèle de cette histoire : les conversations entre les personnes et leurs intentions, ce qui ne figure pas dans les traces écrites; gardons ceci à vue.


1931-11-20 – Le Nid de l’Aigle irait à New-York?

Comme on le voit dans cette lettre de Barbeau à Scott, on découvre les nombreuses ramifications que prend la requête originale. C’est la première lettre de Barbeau qui fournit plus de détails sur l’acquisition du Nid de l’Aigle.

Mât totémique « le nid de l’aigle » (emblème du Moustique, du Castor et de la Grenouille), au Jardin zoologique de Québec à Charlesbourg

Marius Barbeau 1954
MCH 2004-474

Ouvrir la page de notes

Barbeau dresse un portrait de la situation pour un lot de 5 mâts totémiques qu’il désire se procurer. Fait intéressant : à cette date, c’est le National Museum of the American Indian de New-York qui veut obtenir 2 mâts de grande taille, le Nid de l’Aigle et le mât de Grane, pour compléter leur collection. Dans son commentaire, il fait état d’une partie manquante.

Le totem du Nid de l’Aigle se trouve à Gitiks, au bas de la rivière Nass, dans un village désert, dans la brousse. Il a plus de soixante ans et commence à s’effriter. Une partie du mât est tombée et a été perdue depuis que je l’ai photographié. Il est grand et haut, et une structure fine. Il appartient aux membres d’un clan de l’Aigle.

Comme expliqué dans la page de notes, cette partie tombée et perdue serait le nez du moustique (Trakolk). Dans sa lettre, Barbeau suppose que le mât aurait été sculpté dans les années 1870. On sait également que le Nid de l’Aigle n’a pas été acheminé à ce musée, mais nous n’avons pas trouvé un document expliquant ce changement de destination.

Mais en page 3, Barbeau envisageait de fournir un autre mât à ce musée si le gouvernement de Colombie-Britannique ne renouvelait pas sa requête : ce serait le Beaver-Pole de Angèdes, d’une trentaine de pieds. Barbeau souligne d’ailleurs qu’un représentant du gouvernement venait de faire parvenir une requête pour obtenir un mât totémique.


1931-11-21 – On annonce le projet

Fac-similé du procès verbal du 21 novembre 1931
Fonds Société du Jardin zoologique de Québec – BAnQ Fonds P625

Le Comité du Jardin était bien affairé, la plupart des séances conduisant à des décisions fidèlement enregistrées par son secrétaire. Celles touchant directement l’acquisition du Nid de l’Aigle ont été retenues pour cette note. Alors qu’il y a déjà une chaîne de correspondance en cours à ce sujet, le comité en est avisé.

Le comité prend connaissance d’une correspondance échangée entre M. Richard et M. Duncan Scott, sous-ministre des affaires indiennes, relativement à un totem pole pour ornementer le jardin zoologique.

Bien que les totem poles soient devenus très rares et que la Colombie en ait prohibé l’exportation, M. Scott croit qu’il serait possible d’en avoir un pour le jardin, vu que la province de Québec n’en possède aucune et que la cité de Québec a été, au début de son histoire, si mêlée à la vie des sauvages de l’Est, qu’un témoignage de la civilisation des sauvages de l’Ouest serait fort approprié.

Seulement, ces totem poles sont la propriété des Sauvages qu’il faudrait indemniser pour une somme que M. Scott estime être de 1 500 $ ou peut-être un peu moins. Le comité ne prend aucune décision, bien que, de l’avis de tous, un totem pole serait en soit toute une ‘attraction’ pour notre population et qu’il serait particulièrement à sa place dans un parc destiné à la faune canadienne.

Au surplus, si le comité manque cette occasion, il est possible que ce soit la dernière chance de la province de se procurer un totem pole authentique. 

On peut se demander aujourd’hui si cette dépense était excessive. Toutes proportions gardées, ce montant de 1 500$ de 1933 (environ 25 000 $ en 2019) est dédié à l’achat d’une une oeuvre d’art monumental. Le budget initial des projets de la Ferme et du Jardin est de 175 000$ (environ 2 950 000 $ en 2019). Cet investissement représente 0,85% du budget, en deçà de la part de 1% préconisée dans la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à des bâtiments et des sites gouvernementaux.


1931-12-15 – On évite de « laisser passer la chance »

Fac-similé du procès verbal du 15 décembre 1931
Fonds Société du Jardin zoologique de Québec – BAnQ Fonds P625

Cette décision de ne pas « laisser passer la chance », ressemble bien à ce qu’on appelle dans la langue des affaires aujourd’hui « ne pas rater les bénéfices de concrétiser une opportunité ». C’est une décision stratégique importante. On imagine déjà le potentiel d’attraction d’un « totem pole » au Jardin. Rappelez-vous d’une note précédente, à propos du pouvoir d’attraction des totems de Kitwanga sur les touristes voyageant en train le long de la Skeena.

En lisant attentivement, on constate que le projet du jardin est assez audacieux. Tout ce qui est proposé pour en faire une attraction touristique majeure suit un remue-méninges efficace des administrateurs du comité. La qualité de la tenue de réunions transparaît dans ces compte-rendus détaillés; le déroulement du projet est réglé comme un mouvement d’horlogerie.

Agrandissez chacun de ces documents et examinez-les. C’est tout à fait intéressant.


1931-12-16 – On se presse de confirmer la décision

Fac-Similé du télégramme du 16 décembre 1931
BAC Fonds 206458

Dès le lendemain, le sous-ministre Richard fait parvenir un télégramme à D.C. Scott, à quoi s’ajoute une lettre, confirmant que le Comité accepte sa proposition. Ça ne traine pas.

Fac-similé de la lettre du 16 décembre 1931
BAC Fonds 206458

On voit ici l’enthousiasme devant cette acquisition potentielle.

Nous serons très heureux de nous procurer un totem selon les conditions mentionnées dans votre lettre du 17 novembre, soit 1 500 $ dollars ou moins, plus les frais de transport.


1931-12-29 – On escalade vers le haut

Fac-Similé de la lettre du 29 décembre 1931
BAC Fonds 206458

Dans cette lettre, D.C Scott fait part de son projet à son supérieur, le Surintendant général des affaires indiennes, T. G. Murphy. Il décrit le projet d’acquisition de 4 mâts, joignant à cet envoi la lettre de Barbeau du 20 novembre, présentée ci-dessus. Il mentionne une discussion menée avec le premier ministre de la Colombie-Britannique S.F. Tolmie en août précédent, lui faisant part de son intention de lui écrire.


1932-01-04 – Scott avise le premier ministre Tolmie

Fac-similé de la lettre du 4 janvier 1932
BAC Fonds 206458

Malgré les congés de la période des fêtes, Scott se presse à aviser le Premier ministre de la province qu’un du projet d’acquisition de totems est discuté. Il évoque la permission demandée à son supérieur Murphy dans sa lettre du 29 décembre, ci-dessus. En vertu la loi sur les Indiens son intention est d’acquérir 4 mâts : 1 pour le British Museum ou le Victoria and Albert  Museum, 2 pour le National Museum of the American Indian à New-York et 1 pour le Gouvernement du Québec. Il demande donc son appui en lui faisant part d’une conversation avec M. Newcombe.


1932-01-19 – Courte séance mais grande couverture

Face-similé – La Presse – Page 3
BAnQ Collection patrimoniale

Pendant qu’on s’affaire au Comité du Jardin et qu’on s’échange de la correspondance depuis novembre 1931, des décisions importantes se prennent à l’Assemblée législative au début de 1932. Beaucoup de journaux de la province en parlent le 19 janvier. Ironiquement, comme on le voit dans le journal reconstitué des débats, la séance du 18 a été une des plus brèves de la 1ère session de la 18ème législature; en une demi-heure, on règle bien des choses!

Dans le Devoir, on ne manque pas de souligner dans un entrefilet qu’elle était « plutôt désertée avec des députés somnolents ».

Dans Le Soleil en page 3, en faisant remarquer l’absence du premier ministre, on relate que M. Laferté précise que le budget de 75 000 $ pour le projet du jardin zoologique sera partagé entre les gouvernements fédéral et provincial, montant qui s’ajoutera au budget initial de la ferme expérimentale. On rappelle qu’il y a déjà 125 ouvriers affairés sur le site, d’anciens chômeurs profitant d’un programme mis en place en raison de la crise économique. On mentionne également qu’on vient de faire l’acquisition de 16 animaux provenant du zoo Kent House, aux chutes Montmorency.

Mais comme champion de la couverture, dans un grand encadré, La Presse présente cette information dans un contexte plus large. On illustre bien comment on veut régler la crise économique en plaçant des chômeurs sur les terres abandonnées des paroisses et on compte beaucoup sur le projet de ferme expérimentale.


1932-01-22 Budget global – 175 000 $

Fac-Similé – Le Soleil du 22 janvier page 3
BAnQ Collection patrimoniale

Quelques jours plus tard, Le Soleil publie également des éclaircissements sur le budget de la ferme expérimentale et du jardin zoologique. On confirme les deux sommes allouées : 100 000 $ le 4 avril 1930 pour la ferme expérimentale et 75 000 $ pour le jardin.

Comme on le verra dans la note « 1933-04 Remous à l’Assemblée législative » qui paraîtra bientôt, les critiques seront acerbes – même si une année se sera écoulée après l’attribution de ces crédits.

1932-01-28 – Excursion à Kitwanga

Kitwanga Totem Pole – Ministère de l’intérieur – circa 1930
Ouvrir la fiche BAC 3916717

En ce début d’année, les gens de Québec qui planifient leurs prochaines vacances et recherchent du nouveau ont un nouvel incitatif pour traverser le pays : les totems sont dans l’air du temps. Ils pourront aller à leur rencontre, en train ou en croisière.

Face-similé – Le Soleil, 28 janvier, page 9
BAnQ – Collection patrimoniale
The famous 5 day Triangle Tour
of the Canadian Rockies

National Geographic
1931-05, v. 59 no .5 : 656
via BAnQ numérique

L’excursion proposée par la Canadian National est d’ailleurs annoncée en pleine page dans le National Geographic depuis plusieurs mois; les voyagistes proposent donc ce « fameux itinéraire triangulaire ». Si vous avez eu la chance de lire « La route des totems vers l’Alaska », une note précédente, nous voilà dessus… avec cette promotion.

De Jasper, ils se dirigeront vers la Côte du Pacifique où ils monteront à Vancouver à bord du navire qui les conduira à Victoria, Seattle et Prince Rupert – soit le voyage en triangle. A ce dernier endroit, ils reprendront leur train pour le voyage de retour vers l’est

Au retour comme à l’aller, il se trouve plusieurs points intéressants à visiter. Le premier arrêt sera fait à Kiswanga (sic) où le gouvernement canadien poursuit des travaux de restauration des mâts totèmiques (sic), vestiges des premiers occupants du Canada.


1932-02-04 – Newcombe n’aime pas l’expatriation

En répondant à Duncan C. Scott, W.A. Newcombe lui indique qu’il ne peut pas se substituer à Tolmie pour autoriser l’enlèvement et le transport du Nid, n’ayant pas obtenu encore son autorisation. Il était attaché au Provincial Museum of Natural History de Victoria – maintenant le Royal BC Museum. Il rappelle à Scott que Tolmie étant malade, il a été mandaté pour répondre aux lettres du 29 décembre et du 4 janvier, adressées à Murphy et Tolmie (voir ci dessus) relativement à l’enlèvement de 4 mâts.

Il partage aussi son avis sur cet enlèvement potentiel, tiré d’un mémorandum qu’il avait déjà fait parvenir à Tolmie, où il avait argumenté ceci :

1. Il y a nombre de Sociétés et d’individus en Colombie-Britannique qui sont opposés à tout enlèvement supplémentaire de mâts. Deux cas qu’il connaît ont passé des résolutions à cet effet, adressées aux premiers ministres du Canada et de la Colombie-Britannique.

2. Si on considère l’enlèvement des mâts de la rivière Nass, on sait que cela va causer des remous; comme un nombre de personnes de cette localité ont visité Victoria dans les six derniers mois, tous ceux-ci souhaitant qu’aucun autre mât soit pris de cet endroit.

3. Aucune considération n’a été portée par ces Sociétés ou ces individus à la ‘vie’ des mâts, la majorité desquels ont plus de 30 ans; sans moyens pris pour les conserver, peu demeureront sur les lieux pour un autre dix ans. Ce délai passé, ceux voulant les voir devront visiter les institutions les ayant acquises.

Il conclut qu’au rétablissement de Tolmie, il va prendre les mesures pour parfaire ses opinions à ce sujet et qu’il communiquera ensuite avec Scott.

1932-02-15 – L.-A. Richard présente sa vision du Jardin zoologique

Fac-similé
Bulletin L’élevage des animaux à fourrure
BAnQ Collection patrimoniale

Tandis qu’on discute de budget dans les journaux et qu’on échange de la correspondance à différents paliers du gouvernement, le sous-ministre du Département de la colonisation, de la chasse et des pêcheries fait part de sa vision dans l’article Le Jardin zoologique de Québec, publié dans le bulletin L’élevage des animaux à fourrure.

C’est le premier document qui présente le projet du Jardin, qui se greffe à celui de la ferme expérimentale, tel qu’imaginé par L.-A. Richard et les membres du Comité du Jardin. On profite de cet article pour promouvoir les six objectifs principaux de ces deux projets conjoints : promouvoir l’étude des sciences naturelles, permettre une bonne utilisation du temps de loisir, développer un esprit de conservation de la nature, ajouter un attrait à la région, fournir une nouvelle inspiration pour les artistes naturalistes et enfin encourager à entreprendre des études poussées.

Comme on l’a vu dans une note précédente où on se demandait si les totems étaient un art monumental autochtone ou canadien, sans révéler publiquement à ce moment le projet d’acquisition du totem, on aperçoit en filigrane dans l’article son thème autochtone lorsqu’il expose son programme futur.

Puisqu’il est question de reconstitutions, il convient d’avouer que le programme en comporte plus d’une. Combien de gens dans nos villes et même dans nos campagnes ignorent le genre d’existence des sauvages et des bûcherons dans les grands bois? Pour percer, à leurs yeux et aux yeux des enfants, le mystère de la forêt et pour leur montrer une chose qu’ils n’auraient peut-être jamais l’occasion de voir, un endroit a été réservé au jardin zoologique pour y dresser un campement de sauvages et un campement de chantier. Il pourront mieux se rendre compte de la vie primitive que mènent en forêt ceux qui sont attirés par la chasse des animaux à fourrure ou par l’industrie forestière.

Au moment de rédiger ces lignes, Richard travaille déjà pour ramener un mât totémique au Jardin, mais la partie n’est pas encore gagnée. Ce sera six mois plus tard, en août, qu’on enverra un chèque à Barbeau pour conclure la transaction. lI sera payé par un subside obtenu par la Société zoologique de Québec, créée un mois auparavant, en juillet.

Simultanément à ce projet ambitieux, on annonce que « pour des raisons administratives, le Quebec Power décidait justement de fermer le petit jardin zoologique que, pendant près de trente ans, il avait entretenu au Kent House, soit avec la maison Holt Renfrew, soit seul ensuite ».

Cages au Jardin zoologique des chutes Montmorency. Entre 1902 et 1912
Ouvrir la fiche BAnQ – Collection patrimoniale de cartes postales

C’est effectivement vers 1902 qu’arrivent les premiers pensionnaires, un ours noir et un couple d’orignaux. Dans l’article Le jardin zoologique de la maison Kent, l’historien Jean Provencher nous rappelle que les citadins de la région et les touristes sont accoutumés à visiter ce jardin zoologique dès le début du XXème siècle. On peut également explorer la page Le zoo Holt Renfrew, faisant partie d’un site qui traite de la chute Montmorency et de ses environs, un histoire visuelle constituée à partir d’une collection privée de carte postales.


1932-03-10 – Une annonce du projet de jardin

Fac-Similé – La Presse, 10 mars 1932, page 6
BAnQ – Collection patrimoniale

Tout en annonçant un projet ambitieux pour l’époque, comme on le fait parfois au Québec, on se compare aux autres et on n’ose penser qu’un projet puisse être d’envergure.

Certes, comme on le le dit dans l’article ci-dessous, ce ne sera pas tout de suite le Jardin des plantes à Paris, dont la volière est tout de même similaire à celle qu’on verra plus tard au Jardin zoologique; Québec n’aura peut-être rien à envier, pourtant.

La grande volière d’été au Jardin zoologique de Québec – R. Cayouette 1947
Ouvrir la fiche BAnQ – Collection patrimoniale
La grande volière – La ménagerie à Paris – Le Charles 1932
Ouvrir la fiche MNHN IC 2235

Mais on fait également allusion au New-York « Zoological Garden » également. En examinant les notes historiques de R. Cayouette publiées en 1987, on constate qu’en septembre 1992, on commencera à ériger une grande volière extérieure pour loger divers oiseaux. Terminée en 1933, il nous indique qu’elle fut copiée (sic) sur celle du Jardin zoologique de New-York, mais de dimensions plus modestes. En fouillant sur internet, nous avons trouvé une carte postale qui l’illustrait. La fiche de vente a été archivée.

Fac-similé – The Flying Cage – Carte postale
New-York Zoolocial Society – circa 1905
Sur enchère E-Bay – conservé dans archive.org

Effectivement, la ressemblance est frappante, en regardant cette carte postale que nous pouvons dater de 1905, en l’examinant en côte à côte avec une photographie publiée dans un article du site Vintage Everyday. Le temps qui sépare les deux photographies n’est pas long, si on se fie au personnes présentes devant la volière!

The Bronx Zoo Atrium
Ouvrir l’article sur Vintage Everyday

Mais pour le moment, c’est encore un rêve qui prendra de plus en plus de place dans les journaux entre 1932 et 1933 : mais le projet est enfin dévoilé au grand jour. Autre signe des temps, le Jardin sera sur cette route qui va vers le Parc National des Laurentides; il sera un arrêt obligé et il faudra même prévoir un grand stationnement en ce début du siècle automobile.


1932-03-14 – On attend une réponse qui tarde

Fac-similé de la lettre du 14 mars 1932
BAC – Fonds 206458

Dans cette lettre Richard fait part à Scott du délai dans la conclusion de la transaction. Il lui indique qu’il n’a pas reçu de réaction à sa lettre du 16 décembre (ci-dessus); trois mois se sont écoulés sans que rien ne bouge.


1932-03-16 – On attend le feu vert du P.M.

Fac-similé de la lettre du 16 mars 1932
BAC Fonds 206458

Dans cette réponse à Richard, Scott justifie le délai, puisque Tolmie n’a pas encore accordé son feu vert. Il lui explique qu’il n’a pas encore obtenu un accord pour l’enlèvement du mât, malgré deux lettres (celles du 29 décembre 1931 et du 4 janvier 1932) auxquelles Newcombe a répondu, au nom de Tolmie temporairement indisponible. Il lui indique qu’il prend sa retraite et que son successeur prendra le dossier en main (ce sera McGill comme on le verra ci-dessous).


1932-03-17 La société Provancher

Fac-similé – Le Soleil, 17 mars, page 15
BAnQ – Collection patrimoniale

La Société Provancher, la plus ancienne société savante d’histoire naturelle du Québec – elle fête son centenaire en 2019 – émet une opinion très favorable sur le projet d’un jardin zoologique à Charlesbourg. Elle le considère comme un avancement de la science de la vulgarisation et la promotion de la conservation des richesses naturelles. Un de ses directeurs, le docteur D. A. Déry, se joint au Comité du Jardin et de la ferme expérimentale.


1932-03-22 – 2 semaines plus tard, Montréal annonce son Jardin Botanique

On a peine à souffler dans les annonces : un autre billet « Lettre de Québec » du journal La Presse! Maintenant que la province a son musée et son parc zoologique voici ce qui ressemble à un triumvirat! Montréal ne peut se retenir : on planifie maintenant un jardin botanique. Et on justifie sa longue gestation de près de cinquante ans ainsi : « Ce qui a fait défaut alors, c’est probablement le nerf de la guerre. Va-t-il manquer encore? »


1932-04 – Barbeau publie dans Scientific American

Fac-similé de l’article de Barbeau dans Scientific American
JSTOR via BAnQ numérique.

Barbeau contribue à de nombreuses publications, jamais à bout de souffle pour émettre ses idées, comme dans l’article Totem Poles, publié dans la prestigieuse revue Scientific American. Cette fois-ci, il spécule sur l’origine des mâts totémiques, dans un texte serré de deux pages. Après l’avoir lu, que peut-on retenir de nouveau qui pourrait nous éclairer sur le Nid de l’Aigle, particulièrement?

C’est une erreur de dire, comme on le fait souvent de manière irresponsable, que les mâts totémiques ont plusieurs siècles. Ils ne pourraient pas l’être, en raison de la nature des matériaux et des conditions climatiques. Un cèdre vert coupé et replanté sans nutriments dans le sol ne peut se tenir debout bien au-delà de 50 ou 60 ans dans la région nord de la Skeena, où les précipitations sont modérées et où le sol est généralement constitué de gravier et de sable. Le long de la côte, il dure rarement plus de 40 ans en raison de l’humidité qui règne la plupart du temps dans la tourbière dans laquelle il se retrouve.

Une amorce de réflexion…

Le Nid de l’Aigle, dans ce sens, aura battu un record de longévité. Élevé vers les années 1870 et démantelé en 1995, il aura survécu plus de 120 ans. De manière laconique d’ailleurs, Barbeau ajoute à son article un commentaire judicieux, qui pourrait orienter notre réflexion sur le destin final du Nid.

Ce n’est pas la coutume de réparer ou de transplanter un mât totémique, aussi précaire soit sa condition. Une fois tombé, le mât est mis de côté, s’il est embarrassant, et se désintègre progressivement ou est coupé et brûlé.

Dans cette simple formulation, relevons deux paradoxes : on contrevient à la coutume locale de les transplanter ailleurs en ramenant des totems de la Côte Nord-Ouest et on déploie beaucoup d’efforts pour les restaurer, mais dans l’intérêt mercantile du tourisme comme on l’a déjà vu.

Ceci nous place devant une contradiction à résoudre, qui se présentera en 1995 : on abandonne le Nid une fois abattu ou on tente de le sauvegarder comme on a fait pour ses deux voisins présentés dans une note précédente? Ceci peut être au coeur d’une discussion à venir, sur la décrépitude naturelle de tout patrimoine matériel, ironiquement. La note Couleur Totem qui paraître à la fin d’août sera développée autour de le thème de la restauration.


1932-04-09 – Le Jardin va s’ouvrir

Fac-Similé – Le Devoir du samedi 9 avril
BAnQ Collection patrimoniale

Comme on peut le lire en première page du Devoir, on dresse un portrait assez intéressant du Jardin zoologique et ses différents attraits. Cette intéressante plaquette remise par la Société zoologique serait vraisemblablement un tiré à part du bulletin publié le 15 février (voir ci-dessus) . On en parle également dans l’Action catholique. Bref, ça sent de plus en plus l’ouverture, même si on a pas encore publiquement parlé du Nid de l’Aigle, car l’affaire n’est pas encore bouclée. C’est en juin qu’on verra un virage pour enfin pouvoir acquérir cette oeuvre d’art monumental; concentrons notre attention sur ceci.


1932-06-16 – Une décision stratégique

Procès-verbal
BAnQ Fonds P625

Lors de la dixième séance du Comité du Jardin, Richard explique le glissement des délais et le comité prend une décision importante pour éviter un imbroglio administratif.

Monsieur Richard explique ensuite que, à la suite de démarches prolongées, il avait pu obtenir par l’entreprise de MM. Duncan Scott et Marius Barbeau, une des plus beaux spécimens de totem poles de la Colombie. Cependant, par suite de la dépression [économique] et des critiques que l’achat d’un totem aurait pu apporter au département, il avait décidé de remettre à plus tard l’acquisition d’un totem. Comme les totems se font de plus en plus rares, que la Colombie en a défendu l’exportation, qu’il n’en existe aucun à l’est d’Ottawa, qu’ils constituent un sujet de grande curiosité pour le public, qu’ils ajoutent considérablement à la valeur touristique d’un jardin zoologique, le comité est d’avis que la future société de zoologie, avec le fonds qu’elle pourra posséder, devrait prendre les moyens de s’en procurer un et de l’offrir au jardin. Adopté à l’unanimité. »

Le comité tient compte des critiques que doit rencontrer le Département de la colonisation, de la chasse et des pêcheries; c’est un organisme gouvernemental pour qui Richard est sous-ministre. On peut voir ceci comme un obstacle légal potentiel, étant donné que la Colombie-Britannique en défend l’exportation.

La future
société de zoologie
devrait
prendre les moyens
de s’en procurer un
et
de l’offrir au jardin

Ainsi, on peut mieux comprendre les aléas de cette interdiction d’exporter des mâts totémiques de la Colombie-Britannique. On ne peut pas présumer comment cet obstacle était perçu à l’époque, sinon à travers ce qui est écrit dans la correspondance et dans les procès verbaux.

Si on lit entre les lignes, on comprend mieux l’avis du comité qui suggère que la Société de zoologie, une OSBL, prenne les devants, pour l’offrir au Jardin; on en fait d’ailleurs une proposition adoptée à l’unanimité. Il aurait été embêtant que le gouvernement du Québec intervienne directement dans cette affaire, dans une transaction entre gouvernements provinciaux. Cette décision administrative reste inscrite inéluctablement dans l’histoire du mât, étant évoquée régulièrement.

M. Raymond Cayouette rappelle cette situation dans son article Le totem du Nid de l’Aigle publié lors du 60ème anniversaire du Jardin en 1991.

La Société
en a fait don
au gouvernement
parce que ce dernier
ne pouvait faire
une telle acquisition
sans soulever
de critiques

On le mentionne dans l’article « Trop dangereux, un géant terrassé », dans le journal Le Soleil  du 3 mars 1995, suite à son démantèlement : « Il fut offert au Jardin en mai 1933 et installé dans la partie la plus haute du jardin surplombant un étang ».

M. Gabriel Filteau, l’ancien président de la Société zoologique, le souligne également dans deux articles de la section Opinions du journal Le Soleil : Société zoologique de Québec, un traitement méprisable non mérité publié en 1995 et finalement dans l’article Histoire d’un jardin zoologique menacé publié en 2005, dix ans après que le mât ait été démantelé. 


1932-06-24 – On attend l’approbation du P.M.

Dans une lettre de Williams, il réitère l’importance d’obtenir l’approbation de Tolmie.  Il lui rappelle de se référer à la lettre de Scott du 29 décembre, au sujet des 4 mâts à sortir de Colombie-Britannique.

Tolmie avait effectivement écrit à Scott le 4 janvier (ci-dessus) au sujet de la permission requise et lui rappelle que Barbeau a constaté que Tolmie est libre et qu’il serait temps d’en venir à une décision à ce sujet. Il revient sur les 2 mâts demandés par Barbeau, dont le premier destiné gouvernement du Québec qui est dans un village abandonné, dans une forêt.

L’autre, destiné au RBC, est à Angidaw, plus haut sur la rivière. Barbeau a indiqué que ces deux mâts sont détériorés et que certaines parties se sont écroulées. Il indique également que Barbeau a déjà pris des ententes et qu’il reste seulement à obtenir l’accord de Tolmie.


1932-06-30 – On pousse sur la décision

Fac-similé de la lettre du 30 juin
BAC

Dans une lettre de Williams, il continue la discussion avec Tolmie en absence de Scott. Il inclut une copie de la lettre du 24 juin (ci-dessus) afin de faire avancer la demande d’autorisation.

Il rappelle à Tolmie qu’il doit prendre les rênes, étant donné l’absence du surintendant général (T. G. Murphy). Il réitère à Tolmie que Barbeau désire le rencontrer, pour enfin obtenir son accord final.


1932-07-12 – La Société zoologique est née

Fac-similé coupure de journal
Collection patrimoniale BAnQ, Le Soleil

On annonce la fondation de la Société zoologique de Québec à la Une du journal Le Soleil.

Un groupe de concitoyens fondent une nouvelle société scientifique ayant pour but l’étude des sciences naturelles — L’hon. M. Laferté est président d’honneur.

Son président, l’honorable M. Laferté, sera un ardent défenseur du Jardin. On y énonce la mission de la société, ainsi que les membres qui la constitue; ils verront à l’avancement et à la concrétisation du projet de la ferme expérimentale.

Comme on le verra, cette société sera le véhicule administratif pour permettre de finaliser la transaction d’achat et offrir le Nid au Jardin.

Elle sera intimement liée aux destinées du Jardin entre 1932 et 1995, année où elle sera expulsée le 31 mars; la période de 1990 à 1995 sera examinée en détail dans une future note, incluant les décisions prises pour conduire au démantèlement du Nid de l’Aigle. Certains faits relatifs à ce démantèlement n’ont pas encore publiés et la population de la ville de Québec sera informée de nouveaux faits, lors de cette publication.


1932-08-08 – On paye Barbeau

Fac-similé du procès verbal
Fonds P625 Société zoologique de Québec

Lors de la onzième séance du comité, on annonce l’expédition de l’argent à Barbeau (le 5 août).

M. le président Frémont annonce ensuite aux membres que le lendemain de la réception du subside de 2 000 $, il câblait, à la demande de M. Richard, un montant de 1 700 $ à Marius Barbeau pour qu’il se porte acquéreur au nom de la Société Zoologique de Québec, du grand Totem Pole de l’aigle. M » L.A » Richard avait été autorisé dans une assemblée précédente de faire la correspondance nécessaire avec M. Barbeau pour l’acquisition de de monument. De plus, M » le Président annonce encore que la Société a acheté ce Totem dans l’intention d’en faire cadeau au Jardin Zoologique de Québec.

Le montant initial de 1 500 $ est passé à 1 700 $, sur des subsides de 175 000 $; c’est encore en deçà de 1% du budget pour orner le jardin d’une oeuvre d’art monumental.


1932-08-27 – Autorisation de l’enlèvement

Neuf mois après la demande initiale de Richard, Barbeau a maintenant l’argent en poche et 2 télégrammes confirment les autorisations d’enlèvement du site.

Légende à rédiger
BAC Fonds xxxx

Le premier télégramme du 27 est expédié du premier ministre Tolmie à Barbeau, relativement à une lettre du 20 (non retracée pour le moment) pour lui donner la permission de transporter 2, l’un pour le gouvernement provincial et l’autre pour le musée britannique. Le second du 29 est expédié de Williams à l’agent local Collison de Prince Rupert autorisant l’enlèvement des mâts et lui demande d’aviser le constable local.

Comme il a déjà été discuté en présentant les 3 mâts dans une note précédente, il est possible que les mâts rescapés en 1929, dont l’Aigle des Montagne du ROM qui a été livré en 1933 à Toronto, aient été entreposés à Prince-Rupert. Nous allons tenter de trouver des détails à ce sujet, éventuellement.


Une fin d’année difficile pour Barbeau

L’année 1932 se termine, Barbeau est payé, mais le mât n’est pas rendu encore. On vient de voir les défis rencontrés par les initiateurs du projet d’acquisition Nid de l’Aigle.

Même si le projet de livrer un mât totémique à Québec a franchi des étapes importantes, dont la conclusion de la transaction, la fin de l’année sera probablement difficile pour Barbeau, mais on l’apprendra beaucoup plus tard.

Au début d’octobre personne impliquée dans la transaction de vente, un dénommé Walker, viendra brouiller la lignée des héritiers du mât en contestant des titres de propriété et en reportant un incident violent survenu pendant la transaction – des balles de fusil auraient été tirées dans la tête du Nid de l’Aigle – elle sont même conservée au Musée canadien de l’histoire. En décembre, McGill, le remplaçant de Scott au Affaires indiennes, recevra une réclamation d’un certain Lincoln, incluant un compte de dépense émis en septembre par un certain J.G. Robinson. Cette situation n’a pas empêché l’avancement du projet. Ces imbroglios feront partie d’une note traitant du problème de la propriété réelle du Nid lors de son acquisition, incluant aussi des spéculations sur la coiffe d’apparat du chef du clan.

À suivre : En pleine période de crise économique des années 1930, le projet de création d'une ferme expérimentale, d'un jardin zoologique et d'un village canadien fait écho jusqu'à l'Assemblée législative. Toute une affaire.

1933-04 - Remous à l'Assemblée législative
Vendredi le 21 juin

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org s’emprunte facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

Révisé le 9 juillet 2019 – Carte postale de la volière du Bronx de 1905 ajoutée.

Claude Lanouette

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