1931-1932 – Ballet bureaucratique

Photo d’archives mise en avant

M. Barbeau expliquant ses constatations relatives à l’influence russe sur les mâts totémiques à une délégation de Russes – 1956
BAC 4951811

Après avoir obtenu un prix estimé du ministère des Affaires indiennes, une longue série de lettres seront échangées, entre novembre 1931 et décembre 1932 [note 06/24]

Marius Barbeau

Le « monstre à nez long et pointu » a été sculpté pour le chef Hlidax de la tribu des Loups. Il avait environ 30 pieds de haut lors de son érection à Git’iks à la fin du 19ème siècle.

Photographie de C.M. Barbeau, 1927
SFU Bill Reid Center – Git’iks Gallery

Ouvrir le Témoignage de Barbeau chez les Tsimshian

Un des premiers à se joindre à la chaîne de correspondance qui permettra de ramener le Nid de l’Aigle au Jardin zoologique est Marius Barbeau; il l’avait déjà aperçu en 1927 dans le village abandonné de Gitiks.

La vie de Barbeau, telle que présentée par le Musée canadien de l’histoire, nous le fait découvrir tour à tour comme ethnologue, anthropologue, folkloriste et historien de l’art. Imaginez, le résultat de son travail occupe 40 mètres linéaires d’archives en manuscrits et notes de recherche. Sa collection de négatifs et de photographies est un témoignage vivant de son travail de terrain, dont ses expéditions sur la Côte Nord-Ouest.

Le Musée Marius Barbeau, honorant sa mémoire, suit ses traces en présentant des expositions reliées à l’histoire régionale de sa ville natale, Saint-Joseph de Beauce. L’exposition virtuelle Pignon sur rue présente d’ailleurs son éclectique paysage architectural.

Son implication dans le projet de ramener un « totem » à Québec sera cruciale. Ses nombreux voyages sur la Côte Nord-Ouest du Canada auront contribué à ce qu’il devienne le plus grand spécialiste en la matière. Le témoignage de Barbeau sur son passage chez les Tsimshian, région culturelle d’où provient le Nid de l’Aigle, est éloquent à ce titre.

Fac-similé – Photo reportage de l’ONF
Canadian Institute of Photography – Photostories

Barbeau se démarque des autres chercheurs par des théories inhabituelles, comme on le mentionne dans ce photo reportage de 1958 de l’ONF, d’où est tiré la photo mise en avant.

Dans ses récents livres, M. Barbeau a élaboré la théorie du berceau asiatique des Indiens du Nord-Ouest, en retraçant les vestiges des motifs culturels anciens qui subsistent dans les légendes, les mythes et l’artisanat. Ci-dessus, il raconte à une délégation de Russes que les mâts totémiques révèlent une forte influence russe; spécifiquement, l’aigle à deux têtes, adapté par les Indiens de l’Amérique du Nord de l’armoirie impériale.

On fait sans doute référence à son article « Totemic Atmosphere on the North Pacific Coast », publié dans The Journal of American Folklore en 1954 où il élabore sur cet argument, parlant bien sûr de l’armoirie impériale de la Russie. Il faut reconnaître l’importance de la présence russe sur la région de Sitka, en Alaska, pour saisir comment la théorie de Barbeau est intéressante.

Avec ce bref portrait de Barbeau, on comprend dès lors comment son influence intellectuelle aura contribué à ramener le Nid de l’aigle à Québec et pourquoi il aura accepté de participer à ce ballet bureaucratique très bien orchestré pour qu’il soit livré avant l’ouverture du Jardin en juillet 1933.


Correspondance, réunions et couverture de presse

Marius Barbeau examinant et photographiant des mâts totémiques (vers 1960) – Portrait de Arthur Price

Ouvrir la fiche MCH 2004-021

Pour brosser un tableau convaincant des événements entourant l’arrivée du Nid de l’Aigle au Jardin zoologique en mai 1933, plusieurs sources ont été utilisées. C’est surtout en lisant la correspondance sur la préservation des mâts totémiques en Colombie-Britannique entre 1931 et 1938, les décisions prises par le Comité du jardin et les coupures de presse entre novembre 1931 et décembre 1932 qu’on parvient à rétablir les faits.

Voici donc comment se déroule l’histoire du Nid, suite au premier échange entre L.-A. Richard et D.C. Scott, le 5 et le 7 novembre 1931, décrit dans la note précédente. Contrairement à ce qu’on croit, la finalisation de la transaction d’achat d’août 1932 comporte certaines ambiguïtés qu’il sera nécessaire d’éclaircir, en dépit des fouilles méticuleuses dans les documents d’archives. Il y a un fil conducteur essentiel qui manquerait pour une reconstruction absolument fidèle de cette histoire : les conversations entre les personnes et leurs intentions, ce qui ne figure pas dans les traces écrites; gardons ceci à vue.


1931-11-20 – Le Nid de l’Aigle irait à New-York?

Comme on le voit dans cette lettre de Barbeau à Scott, on découvre les nombreuses ramifications que prend la requête originale. C’est la première lettre de Barbeau qui fournit plus de détails sur l’acquisition du Nid de l’Aigle.

Mât totémique « le nid de l’aigle » (emblème du Moustique, du Castor et de la Grenouille), au Jardin zoologique de Québec à Charlesbourg

Marius Barbeau 1954
MCH 2004-474

Ouvrir la page de notes

Barbeau dresse un portrait de la situation pour un lot de 5 mâts totémiques qu’il désire se procurer. Fait intéressant : à cette date, c’est le National Museum of the American Indian de New-York qui veut obtenir 2 mâts de grande taille, le Nid de l’Aigle et le mât de Grane, pour compléter leur collection. Dans son commentaire, il fait état d’une partie manquante.

Le totem du Nid de l’Aigle se trouve à Gitiks, au bas de rivière Nass, dans un village désert, dans la brousse. Il a plus de soixante ans et commence à s’effriter. Une partie du mât est tombée et a été perdue depuis que je l’ai photographié. Il est grand et haut, et une structure fine. Il appartient aux membres d’un clan de l’Aigle.

Comme expliqué dans la page de notes, cette partie tombée et perdue serait le nez du moustique (Trakolk). Dans sa lettre, Barbeau suppose que le mât aurait été sculpté dans les années 1870. On sait également que le Nid de l’Aigle n’a pas été acheminé à ce musée, mais nous n’avons pas trouvé un document expliquant ce changement de destination.

Mais en page 3, Barbeau envisageait de fournir un autre mât à ce musée si le gouvernement de Colombie-Britannique ne renouvelait pas sa requête : ce serait le Beaver-Pole de Angèdes, d’une trentaine de pieds. Barbeau souligne d’ailleurs qu’un représentant du gouvernement venait de faire parvenir une requête pour obtenir un mât totémique.


1931-11-21 – On annonce le projet

Fac-similé du procès verbal du 21 novembre 1931
Fonds Société du Jardin zoologique de Québec – BAnQ Fonds P625

Le Comité du jardin était bien affairé, la plupart des séances conduisant à des décisions fidèlement enregistrées par son secrétaire. Celles touchant directement l’acquisition du Nid de l’Aigle ont été retenues pour cette note. Alors qu’il y a déjà une chaîne de correspondance en cours à ce sujet, le comité en est avisé.

Le comité prend connaissance d’une correspondance échangée entre M. Richard et M. Duncan Scott, sous-ministre des affaires indiennes, relativement à un totem pole pour ornementer le jardin zoologique.

Bien que les totem poles soient devenus très rares et que la Colombie en ait prohibé l’exportation, M. Scott croit qu’il serait possible d’en avoir un pour le jardin, vu que la province de Québec n’en possède aucune et que la cité de Québec a été, au début de son histoire, si mêlée à la vie des sauvages de l’Est, qu’un témoignage de la civilisation des sauvages de l’Ouest serait fort approprié.

Seulement, ces totem poles sont la propriété des Sauvages qu’il faudrait indemniser pour une somme que M. Scott estime être de 1 500 $ ou peut-être un peu moins. Le comité ne prend aucune décision, bien que, de l’avis de tous, un totem pole serait en soit toute une ‘attraction’ pour notre population et qu’il serait particulièrement à sa place dans un parc destiné à la faune canadienne.

Au surplus, si le comité manque cette occasion, il est possible que ce soit la dernière chance de la province de se procurer un totem pole authentique. 

On peut se demander aujourd’hui si cette dépense était excessive. Toutes proportions gardées, ce montant de 1 500$ de 1933 (environ 25 000 $ en 2019) est dédié à l’achat d’une une oeuvre d’art monumental. Le budget initial des projets de la Ferme et du Jardin est de 175 000$ (environ 2 950 000 $ en 2019). Cette investissement représente 0,85% du budget, en deçà de la part de 1% préconisée dans la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à des bâtiments et des sites gouvernementaux.


1931-12-15 – On évite de « laisser passer la chance »

Fac-similé du procès verbal du 15 décembre 1931
Fonds Société du Jardin zoologique de Québec – BAnQ Fonds P625

Cette décision de ne pas « laisser passer la chance », ressemble bien à ce qu’on appelle dans la langue des affaires aujourd’hui « ne pas rater les bénéfices de concrétiser une opportunité ». C’est une décision stratégique importante. On imagine déjà le potentiel d’attraction d’un « totem pole » au Jardin. Rappelez-vous d’une note précédente, à propos du pouvoir d’attraction des totems de Kitwanga sur les touristes voyageant en train le long de la Skeena.

En lisant attentivement, on constate que le projet du jardin est assez audacieux. Tout ce qui est proposé pour en faire une attraction touristique majeure suit un remue-méninges efficace des administrateurs du comité. La qualité de la tenue de réunions transparaît dans ces compte-rendus détaillés; le déroulement du projet est réglé comme un mouvement d’horlogerie.

Agrandissez chacun de ces documents et examinez-les. C’est tout à fait intéressant.


1931-12-16 – On se presse de confirmer la décision

Fac-Similé du télégramme du 16 décembre 1931
BAC Fonds 206458

Dès le lendemain, le sous-ministre Richard fait parvenir un télégramme à D.C. Scott, à quoi s’ajoute une lettre, confirmant que le Comité accepte sa proposition. Ça ne traine pas.

Fac-similé de la lettre du 16 décembre 1931
BAC Fonds 206458

On voici ici l’enthousiasme devant cette acquisition potentielle.

Nous serons très heureux de nous procurer un totem selon les conditions mentionnées dans votre lettre du 17 novembre, soit 1 500 $ dollars ou moins, plus les frais de transport.


1931-12-29 – On escalade vers le haut

Fac-Similé de la lettre du 29 décembre 1931
BAC Fonds 206458

Dans cette lettre, D.C Scott fait part de son projet à son supérieur, le Surintendant général des affaires indiennes, T. G. Murphy. Il décrit le projet d’acquisition de 4 mâts, joignant à cet envoi la lettre de Barbeau du 20 novembre, présentée ci-dessus. Il mentionne une discussion menée avec le premier ministre de la Colombie-Britannique S.F. Tolmie en août précédent, lui faisant part de son intention de lui écrire.


1932-01-04 – Scott avise le premier ministre Tolmie

Fac-similé de la lettre du 4 janvier 1932
BAC Fonds 206458

Malgré les congés de la période des fêtes, Scott se presse à aviser le Premier ministre de la province qu’un du projet d’acquisition de totems est discuté. Il évoque la permission demandée à son supérieur Murphy dans sa lettre du 29 décembre, ci-dessus. En vertu la loi sur les Indiens son intention est d’acquérir 4 mâts : 1 pour le British Museum ou le Victoria and Albert  Museum, 2 pour le National Museum of the American Indian à New-York et 1 pour le Gouvernement du Québec. Il demande donc son appui en lui faisant part d’une conversation avec M. Newcombe.


1932-01-19 – Courte séance mais grande couverture

Face-similé – La Presse – Page 3
BAnQ Collection patrimoniale

Pendant qu’on s’affaire au Comité du jardin et qu’on s’échange de la correspondance depuis novembre 1931, des décisions importantes se prennent à l’Assemblée législative au début de 1932. Beaucoup de journaux de la province en parlent le 19 janvier. Ironiquement, comme on le voit dans le journal reconstitué des débats, la séance du 18 a été une des plus brèves de la 1ère session de la 18ème législature; en une demi-heure, on règle bien des choses!

Dans le Devoir, on ne manque pas de souligner dans un entrefilet qu’elle était « plutôt désertée avec des députés somnolents ».

Dans Le Soleil en page 3, en faisant remarquer l’absence du premier ministre, on relate que M. Laferté précise que le budget de 75 000 $ pour le projet du jardin zoologique sera partagé entre les gouvernements fédéral et provincial, montant qui s’ajoutera au budget initial de la ferme expérimentale. On rappelle qu’il y a déjà 125 ouvriers affairés sur le site, d’anciens chômeurs profitant d’un programme mis en place en raison de la crise économique. On mentionne également qu’on vient de faire l’acquisition de 16 animaux provenant du zoo Kent House, aux chutes Montmorency.

Mais comme champion de la couverture, dans un grand encadré, La Presse présente cette information dans un contexte plus large. On illustre bien comment on veut régler la crise économique en plaçant des chômeurs sur les terres abandonnées des paroisses et on compte beaucoup sur le projet de ferme expérimentale.


1932-01-22 Budget global – 175 000 $

Fac-Similé – Le Soleil du 22 janvier page 3
BAnQ Collection patrimoniale

Quelques jour plus tard, Le Soleil publie également des des éclaircissements sur le budget de la ferme expérimentale et du jardin zoologique. On confirme les deux sommes votées : 100 000$ qui avait déjà été alloué le 4 avril 1930 pour la ferme expérimentale et un 75 000$ pour le jardin.

Comme on le verra dans la note « 1933-04 Remous à l’Assemblée législative » qui paraîtra bientôt, les critiques seront acerbes – même si une année se sera écoulée après l’attribution de ces crédits.

1932-01-28 – Excursion à Kitwanga

Kitwanga Totem Pole – Ministère de l’intérieur – circa 1930
Ouvrir la fiche BAC 3916717

En ce début d’année, les gens de Québec qui planifient leurs prochaines vacances et recherchent du nouveau ont un nouvel incitatif pour traverser le pays : les totems sont dans l’air du temps. Ils pourront aller à leur rencontre, en train ou en croisière.

Face-similé – Le Soleil, 28 janvier, page 9
BAnQ – Collection patrimoniale
The famous 5 day Triangle Tour
of the Canadian Rockies

National Geographic
1931-05, v. 59 no .5 : 656
via BAnQ numérique

L’excursion proposée par la Canadian National est d’ailleurs annoncée en pleine page dans le National Geographic depuis plusieurs mois; les voyagistes proposent donc ce « fameux itinéraire triangulaire ». Si vous avez eu la chance de lire « La route des totems vers l’Alaska », une note précédente, nous voilà dessus… avec cette promotion.

De Jasper, ils se dirigeront vers la Côte du Pacifique où ils monteront à Vancouver à bord du navire qui les conduira à Victoria, Seattle et Prince Rupert – soit le voyage en triangle. A ce dernier endroit, ils reprendront leur train pour le voyage de retour vers l’est

Au retour comme à l’aller, il se trouve plusieurs points intéressants à visiter. Le premier arrêt sera fait à Kiswanga (sic) où le gouvernement canadien poursuit des travaux de restauration des mâts totèmiques (sic), vestiges des premiers occupants du Canada.


1932-02-04 – Newcombe n’aime pas l’expatriation

En répondant à Duncan C. Scott, W.A. Newcombe lui indique qu’il ne peut pas se substituer à Tolmie pour autoriser l’enlèvement et le transport du Nid, n’ayant pas obtenu encore son autorisation. Il était attaché au Provincial Museum of Natural History de Victoria – maintenant le Royal BC Museum. Il rappelle à Scott que Tolmie étant malade, il a été mandaté pour répondre aux lettres du 29 décembre et du 4 janvier, adressées à Murphy et Tolmie (voir ci dessus) relativement à l’enlèvement de 4 mâts.

Il partage aussi son avis sur cet enlèvement potentiel, tiré d’un mémorandum qu’il avait déjà fait parvenir à Tolmie, où il avait argumenté ceci :

1. Il y a nombre de Sociétés et d’individus en Colombie-Britannique qui sont opposés à tout enlèvement supplémentaire de mâts. Deux cas qu’il connaît ont passé des résolutions à cet effet, adressées aux premiers ministres du Canada et de la Colombie-Britannique.

2. Si on considère l’enlèvement des mâts de la rivière Nass, on sait que cela va causer des remous; comme un nombre de personnes de cette localité ont visité Victoria dans les six derniers mois, tous ceux-ci souhaitant qu’aucun autre mât soit pris de cet endroit.

3. Aucune considération n’a été portée par ces Sociétés ou ces individus à la ‘vie’ des mâts, la majorité desquels ont plus de 30 ans; sans moyens pris pour les conserver, peu demeureront sur les lieux pour un autre dix ans. Ce délai passé, ceux voulant les voir devront visiter les institutions les ayant acquises.

Il conclut qu’au rétablissement de Tolmie, il va prendre les mesures pour parfaire ses opinions à ce sujet et qu’il communiquera ensuite avec Scott.

1932-02-15 – L.-A. Richard présente sa vision du Jardin zoologique

Fac-similé
Bulletin L’élevage des animaux à fourrure
BAnQ Collection patrimoniale

Tandis qu’on discute de budget dans les journaux et qu’on échange de la correspondance à différents paliers du gouvernement, le sous-ministre du Département de la colonisation, de la chasse et des pêcheries fait part de sa vision dans l’article Le Jardin zoologique de Québec, publié dans le bulletin L’élevage des animaux à fourrure.

C’est le premier document qui présente le projet du Jardin, qui se greffe à celui de la ferme expérimentale, tel qu’imaginé par L.-A. Richard et les membres du Comité du jardin. On profite de cet article pour promouvoir les six objectifs principaux de ces deux projets conjoints : promouvoir l’étude des sciences naturelles, permettre une bonne utilisation du temps de loisir, développer un esprit de conservation de la nature, ajouter un attrait à la région, fournir une nouvelle inspiration pour les artistes naturalistes et enfin encourager à entreprendre des études poussées.

Comme on l’a vu dans une note précédente où on se demandait si les totems étaient un art monumental autochtone ou canadien, sans révéler publiquement à ce moment le projet d’acquisition du totem, on aperçoit en filigrane dans l’article son thème autochtone lorsqu’il expose son programme futur.

Puisqu’il est question de reconstitutions, il convient d’avouer que le programme en comporte plus d’une. Combien de gens dans nos villes et même dans nos campagnes ignorent le genre d’existence des sauvages et des bûcherons dans les grands bois? Pour percer, à leurs yeux et aux yeux des enfants, le mystère de la forêt et pour leur montrer une chose qu’ils n’auraient peut-être jamais l’occasion de voir, un endroit a été réservé au jardin zoologique pour y dresser un campement de sauvages et un campement de chantier. Il pourront mieux se rendre compte de la vie primitive que mènent en forêt ceux qui sont attirés par la chasse des animaux à fourrure ou par l’industrie forestière.

Au moment de rédiger ces lignes, Richard travaille déjà pour ramener un mât totémique au Jardin, mais la partie n’est pas encore gagnée. Ce sera six mois plus tard, en août, qu’on enverra un chèque à Barbeau pour conclure la transaction. lI sera payé par un subside obtenu par la Société zoologique de Québec, créée un mois auparavant, en juillet.

Simultanément à ce projet ambitieux, on annonce que « pour des raisons administratives, le Quebec Power décidait justement de fermer le petit jardin zoologique que, pendant près de trente ans, il avait entretenu au Kent House, soit avec la maison Holt Renfrew, soit seul ensuite ».

Cages au Jardin zoologique des chutes Montmorency. Entre 1902 et 1912
Ouvrir la fiche BAnQ – Collection patrimoniale de cartes postales

C’est effectivement vers 1902 qu’arrivent les premiers pensionnaires, un ours noir et un couple d’orignaux. Dans l’article Le jardin zoologique de la maison Kent, l’historien Jean Provencher nous rappelle que les citadins de la région et les touristes sont accoutumés à visiter ce jardin zoologique dès le début du XXème siècle. On peut également explorer la page Le zoo Holt Renfrew, faisant partie d’un site qui traite de la chute Montmorency et de ses environs, un histoire visuelle constituée à partir d’une collection privée de carte postales.


1932-03-10 – Ce ne sera pas le Jardin des Plantes de Paris?

La grande volière d’été au Jardin zoologique de Québec – R. Cayouette 1947
Ouvrir la fiche BAnQ – Collection patrimoniale
La grande volière – La ménagerie à Paris – Le Charles 1932
Ouvrir la fiche MNHN IC 2235

Certes, comme on le voit ci-dessus, la volière de La ménagerie du jardin des plantes à Paris est similaire à celle qu’on verra plus tard au Jardin zoologique; Québec n’aura peut-être rien à envier. Mais pour le moment, c’est encore un rêve qui prendra de plus en plus de place dans les journaux entre 1932 et 1933. Voici que ce projet est enfin dévoilé au grand jour.

Fac-Similé – La Presse, 10 mars 1932, page 6
BAnQ – Collection patrimoniale

Autre signe des temps, le Jardin sera sur cette route qui va vers le Parc National des Laurentides; il sera un arrêt obligé.


1932-03-14 – On attend une réponse qui tarde

Fac-similé de la lettre du 14 mars 1932
BAC – Fonds 206458

Dans cette lettre Richard fait part à Scott du délai dans la conclusion de la transaction. Il lui indique qu’il n’a pas reçu de réaction à sa lettre du 16 décembre (ci-dessus); trois mois se sont écoulés sans que rien ne bouge.


1932-03-16 – On attend le feu vert du P.M.

Fac-similé de la lettre du 16 mars 1932
BAC Fonds 206458

Dans cette réponse à Richard, Scott justifie le délai, puisque Tolmie n’a pas encore accordé son feu vert. Il lui explique qu’il n’a pas encore obtenu un accord pour l’enlèvement du mât, malgré deux lettres (celles du 29 décembre 1931 et du 4 janvier 1932) auxquelles Newcombe a répondu, au nom de Tolmie temporairement indisponible. Il lui indique qu’il prend sa retraite et que son successeur prendra le dossier en main (ce sera McGill comme on le verra ci-dessous).


1932-03-17 La société Provancher

Fac-similé – Le Soleil, 17 mars, page 15
BAnQ – Collection patrimoniale

La Société Provancher, la plus ancienne société savante d’histoire naturelle du Québec – elle fête son centenaire en 2019 – émet une opinion très favorable sur le projet d’un jardin zoologique à Charlesbourg. Elle le considère comme un avancement de la science de la vulgarisation et la promotion de la conservation des richesses naturelles. Un de ses directeurs, le docteur D. A. Déry, se joint au comité du jardin et de la ferme expérimentale.


1932-03-22 – 2 semaines plus tard, Montréal annonce son Jardin Botanique

On a peine à souffler dans les annonces : un autre billet « Lettre de Québec » du journal La Presse! Maintenant que la province a son musée et son parc zoologique voici ce qui ressemble à un triumvirat! Montréal ne peut se retenir : on planifie maintenant un jardin botanique. Et on justifie sa longue gestation de près de cinquante ans ainsi : « Ce qui a fait défaut alors, c’est probablement le nerf de la guerre. Va-t-il manquer encore? »


1932-04 – Barbeau publie dans Scientific American

Fac-similé de l’article de Barbeau dans Scientific American
JSTOR via BAnQ numérique.

Barbeau contribue à de nombreuses publications, jamais à bout de souffle pour émettre ses idées, comme dans l’article Totem Poles, publié dans la prestigieuse revue Scientific American. Cette fois-ci, il spécule sur l’origine des mâts totémiques, dans un texte serré de deux pages. Après l’avoir lu, que peut-on retenir de nouveau qui pourrait nous éclairer sur le Nid de l’Aigle, particulièrement?

C’est une erreur de dire, comme on le fait souvent de manière irresponsable, que les mâts totémiques ont plusieurs siècles. Ils ne pourraient pas l’être, en raison de la nature des matériaux et des conditions climatiques. Un cèdre vert coupé et replanté sans nutriments dans le sol ne peut se tenir debout bien au-delà de 50 ou 60 ans dans la région nord de la Skeena, où les précipitations sont modérées et où le sol est généralement constitué de gravier et de sable. Le long de la côte, il dure rarement plus de 40 ans en raison de l’humidité qui règne la plupart du temps dans la tourbière dans laquelle il se retrouve.

Une amorce de réflexion…

Le Nid de l’Aigle, dans ce sens, aura battu un record de longévité. Élevé vers les années 1870 et démantelé en 1995, il aura survécu plus de 120 ans. De manière laconique d’ailleurs, Barbeau ajoute à son article un commentaire judicieux, qui pourrait orienter notre réflexion sur le destin final du Nid.

Ce n’est pas la coutume de réparer ou de transplanter un mât totémique, aussi précaire soit sa condition. Une fois tombé, le mât est mis de côté, s’il est embarrassant, et se désintègre progressivement ou est coupé et brûlé.

Dans cette simple formulation, relevons deux paradoxes : on contrevient à la coutume locale de les transplanter ailleurs en ramenant des totems de la Côte Nord-Ouest et on déploie beaucoup d’efforts pour les restaurer, mais dans l’intérêt mercantile du tourisme comme on l’a déjà vu.

Ceci nous place devant une contradiction à résoudre, qui se présentera en 1995 : on abandonne le Nid une fois abattu ou on tente de le sauvegarder comme on a fait pour ses deux voisins présentés dans une note précédente? Ceci peut être au coeur d’une discussion à venir, sur la décrépitude naturelle de tout patrimoine matériel, ironiquement. La note Couleur Totem qui paraître à la fin d’août sera développée autour de le thème de la restauration.


1932-04-09 – Le Jardin va s’ouvrir

Fac-Similé – Le Devoir du samedi 9 avril
BAnQ Collection patrimoniale

Comme on peut le lire en première page du Devoir, on dresse un portrait assez intéressant du Jardin zoologique et ses différents attraits. Cette intéressante plaquette remise par la Société zoologique serait vraisemblablement un tiré à part du bulletin publié le 15 février (voir ci-dessus) . On en parle également dans l’Action catholique. Bref, ça sent de plus en plus l’ouverture, même si on a pas encore publiquement parlé du Nid de l’Aigle, car l’affaire n’est pas encore bouclée. C’est en juin qu’on verra un virage pour enfin pouvoir acquérir cette oeuvre d’art monumental; concentrons notre attention sur ceci.


1932-06-16 – Une décision stratégique

Procès-verbal
BAnQ Fonds P625

Lors de la dixième séance du Comité du jardin, Richard explique le glissement des délais et le comité prend une décision importante pour éviter un imbroglio administratif.

Monsieur Richard explique ensuite que, à la suite de démarches prolongées, il avait pu obtenir par l’entreprise de MM. Duncan Scott et Marius Barbeau, une des plus beaux spécimens de totem poles de la Colombie. Cependant, par suite de la dépression [économique] et des critiques que l’achat d’un totem aurait pu apporter au département, il avait décidé de remettre à plus tard l’acquisition d’un totem. Comme les totems se font de plus en plus rares, que la Colombie en a défendu l’exportation, qu’il n’en existe aucun à l’est d’Ottawa, qu’ils constituent un sujet de grande curiosité pour le public, qu’ils ajoutent considérablement à la valeur touristique d’un jardin zoologique, le comité est d’avis que la future société de zoologie, avec le fonds qu’elle pourra posséder, devrait prendre les moyens de s’en procurer un et de l’offrir au jardin. Adopté à l’unanimité. »

Le comité tient compte des critiques que doit rencontrer le Département de la colonisation, de la chasse et des pêcheries; c’est un organisme gouvernemental pour qui Richard est sous-ministre. On peut voir ceci comme un obstacle légal potentiel, étant donné que la Colombie-Britannique en défend l’exportation.

La future
société de zoologie
devrait
prendre les moyens
de s’en procurer un
et
de l’offrir au jardin

Ainsi, on peut mieux comprendre les aléas de cette interdiction d’exporter des mâts totémiques de la Colombie-Britannique. On ne peut pas présumer comment cet obstacle était perçu à l’époque, sinon à travers ce qui est écrit dans la correspondance et dans les procès verbaux.

Si on lit entre les lignes, on comprend mieux l’avis du comité qui suggère que la Société de zoologie, une OSBL, prenne les devant, pour l’offrir au jardin; on en fait d’ailleurs une proposition adoptée à l’unanimité. Il aurait été embêtant que le gouvernement du Québec intervienne directement dans cette affaire, dans une transaction entre gouvernements provinciaux. Cette décision administrative reste inscrite inéluctablement dans l’histoire du mât, étant évoquée régulièrement.

M. Raymond Cayouette rappelle cette situation dans son article Le totem du Nid de l’Aigle publié lors du 60ème anniversaire du Jardin en 1991.

La Société
en a fait don
au gouvernement
parce que ce dernier
ne pouvait faire
une telle acquisition
sans soulever
de critiques

On le mentionne dans l’article « Trop dangereux, un géant terrassé », dans le journal Le Soleil  du 3 mars 1995, suite à son démantèlement : « Il fut offert au Jardin en mai 1933 et installé dans la partie la plus haute du jardin surplombant un étang ».

M. Gabriel Filteau, l’ancien président de la Société zoologique, le souligne également dans deux articles de la section Opinions du journal Le Soleil : Société zoologique de Québec, un traitement méprisable non mérité publié en 1995 et finalement dans l’article Histoire d’un jardin zoologique menacé publié en 2005, dix ans après que le mât ait été démantelé. 


1932-06-24 – On attend l’approbation du P.M.

Dans une lettre de Williams, il réitère l’importance d’obtenir l’approbation de Tolmie.  Il lui rappelle de se référer à la lettre de Scott du 29 décembre, au sujet des 4 mâts à sortir de Colombie-Britannique.

Tolmie avait effectivement écrit à Scott le 4 janvier (ci-dessus) au sujet de la permission requise et lui rappelle que Barbeau a constaté que Tolmie est libre et qu’il serait temps d’en venir à une décision à ce sujet. Il revient sur les 2 mâts demandés par Barbeau, dont le premier destiné gouvernement du Québec qui est dans un village abandonné, dans une forêt.

L’autre, destiné au RBC, est à Angidaw, plus haut sur la rivière. Barbeau a indiqué que ces deux mâts sont détériorés et que certaines parties se sont écroulées. Il indique également que Barbeau a déjà pris des ententes et qu’il reste seulement à obtenir l’accord de Tolmie.


1932-06-30 – On pousse sur la décision

Fac-similé de la lettre du 30 juin
BAC

Dans une lettre de Williams, il continue la discussion avec Tolmie en absence de Scott. Il inclut une copie de la lettre du 24 juin (ci-dessus) afin de faire avancer la demande d’autorisation.

Il rappelle à Tolmie qu’il doit prendre les rênes, étant donné l’absence du surintendant général (T. G. Murphy). Il réitère à Tolmie que Barbeau désire le rencontrer, pour enfin obtenir son accord final.


1932-07-12 – La Société zoologique est née

Fac-similé coupure de journal
Collection patrimoniale BAnQ, Le Soleil

On annonce la fondation de la Société zoologique de Québec à la Une du journal Le Soleil.

Un groupe de concitoyens fondent une nouvelle société scientifique ayant pour but l’étude des sciences naturelles — L’hon. M. Laferté est président d’honneur.

Son président, l’honorable M. Laferté, sera un ardent défenseur du Jardin. On y énonce la mission de la société, ainsi que les membres qui la constitue; ils verront à l’avancement et à la concrétisation du projet de la ferme expérimentale.

Comme on le verra, cette société sera le véhicule administratif pour permettre de finaliser la transaction d’achat et offrir le Nid au Jardin.

Elle sera intimement liée aux destinées du Jardin entre 1932 et 1995, année où elle sera expulsée le 31 mars; la période de 1990 à 1995 sera examinée en détail dans une future note, incluant les décisions prises pour conduire au démantèlement du Nid de l’Aigle. Certains faits relatifs à ce démantèlement n’ont pas encore publiés et la population de la ville de Québec sera informée de nouveaux faits, lors de cette publication.


1932-08-08 – On paye Barbeau

Fac-similé du procès verbal
Fonds P625 Société zoologique de Québec

Lors de la onzième séance du comité, on annonce l’expédition de l’argent à Barbeau (le 5 août).

M. le président Frémont annonce ensuite aux membres que le lendemain de la réception du subside de 2 000 $, il câblait, à la demande de M. Richard, un montant de 1 700 $ à Marius Barbeau pour qu’il se porte acquéreur au nom de la Société Zoologique de Québec, du grand Totem Pole de l’aigle. M » L.A » Richard avait été autorisé dans une assemblée précédente de faire la correspondance nécessaire avec M. Barbeau pour l’acquisition de de monument. De plus, M » le Président annonce encore que la Société a acheté ce Totem dans l’intention d’en faire cadeau au Jardin Zoologique de Québec.

Le montant initial de 1 500 $ est passé à 1 700 $, sur des subsides de 175 000 $; c’est encore en deçà de 1% du budget pour orner le jardin d’une oeuvre d’art monumental.


1932-08-27 – Autorisation de l’enlèvement

Neuf mois après la demande initiale de Richard, Barbeau a maintenant l’argent en poche et 2 télégrammes confirment les autorisations d’enlèvement du site.

Légende à rédiger
BAC Fonds xxxx

Le premier télégramme du 27 est expédié du premier ministre Tolmie à Barbeau, relativement à une lettre du 20 (non retracée pour le moment) pour lui donner la permission d’enlever 2 mâts de leur location, un pour le gouvernement provincial et l’autre pour le musée britannique. Le second du 29 est expédié de Williams à l’agent local Collison de Prince Rupert autorisant l’enlèvement des mâts et lui demande d’aviser le constable local.

Comme il a déjà été discuté en présentant les 3 mâts dans une note précédente, il est possible que les mâts rescapés en 1929, dont l’Aigle des Montagne du ROM qui a été livré en 1933 à Toronto, aient été entreposés à Prince-Rupert. Nous allons tenter de trouver des détails à ce sujet, éventuellement.


Une fin d’année difficile pour Barbeau

L’année 1932 se termine, Barbeau est payé, mais le mât n’est pas rendu encore. On vient de voir les défis rencontrés par les initiateurs du projet d’acquisition Nid de l’Aigle.

Même si le projet de livrer un mât totémique à Québec a franchi des étapes importantes, dont la conclusion de la transaction, la fin de l’année sera probablement difficile pour Barbeau, mais on l’apprendra beaucoup plus tard.

Au début d’octobre personne impliquée dans la transaction de vente, un dénommé Walker, viendra brouiller la lignée des héritiers du mât en contestant des titres de propriété et en reportant un incident violent survenu pendant la transaction – des balles de fusil auraient été tirées dans la tête du Nid de l’Aigle – elle sont même conservée au Musée canadien de l’histoire. En décembre, McGill, le remplaçant de Scott au Affaires indiennes, recevra une réclamation d’un certain Lincoln, incluant un compte de dépense émis en septembre par un certain J.G. Robinson. Cette situation n’a pas empêché l’avancement du projet. Ces imbroglios feront partie d’une note traitant du problème de la propriété réelle du Nid lors de son acquisition, incluant aussi des spéculations sur la coiffe d’apparat du chef du clan.

À suivre : En pleine période de crise économique des années 1930, le projet de création d'une ferme expérimentale, d'un jardin zoologique et d'un village canadien fait écho jusqu'à l'Assemblée législative. Toute une affaire.

1933-04 - Remous à l'Assemblée législative
Vendredi le 21 juin

Sources documentaires en ligne

Pour explorer le thème de cette note, la majorité des sources documentaires sont disponibles en ligne. Pour certains titres archive.org, on peut les emprunter en s’inscrivant avec une adresse courriel.

1931 – Pigeon voyageur cherche un Nid

Photo d’archives mise à l’avant

Le sous-ministre de la colonisation L. A. Richard, le peintre Horatio Walker, le surintendant des parcs J. C. Garneau et le sous-ministre de la province Charles-Joseph Simard et leurs prises – vers 1930

BAnQ – Collection patrimoniale – P428,S3,SS1,D32,P3

Un sous-ministre veut rapporter un totem de Colombie-Britannique pour le Jardin zoologique en s'adressant aux Affaires indiennes.

Un pêcheur qu’on honore

Tentons de voir qui était le sous-ministre Louis-Arthur Richard, à travers quelques traits de sa personnalité. C’est lui qui sera à l’origine de l’arrivée du Nid de l’Aigle à Québec. En haut de page, c’est au Lac Bayon du parc national des Laurentides qu’a lieu ce voyage de pêche. Richard est en compagnie du peintre Horatio Walker, membre du Groupe des Sept et du Canadian Art Club. Walker aime bien peindre la vie des habitants de l’Île d’Orléans et Richard entretient avec lui une relation cordiale.


Hommage des chefs indiens au sous-ministre L.A. Richard / Neuville Bazin . – 1948
BAnQ –E6,S7,SS1,P61361

Dans la seconde photo prise en 1948, il reçoit un document honorifique; il entretient de bons contacts avec le peuple autochtone. L’article « Les Cris rendent hommage à M. Louis-Arthur Richard », paru dans le journal La Presse du samedi 10 janvier, démontre bien comme son intérêt pour la protection de la faune a été apprécié de leur part.

Fac-similé – journal La Presse – samedi le 10 janvier
BAnQ – Collection patrimoniale

On souligne sa contribution à l’organisation des sanctuaires pour l’élevage des castors, dans les « solitudes du nord ». Elle se concrétise par 4 arrêtés en Conseil (37 à 40) dans la Gazette officielle du Québec (1946-09-14 : 2454). Comme on indique qu’il contribue à la protection des castors depuis 15 ans, on comprend qu’il appuie cette cause depuis 1933 , ce qui remonte à l’époque de l’ouverture du Jardin zoologique et de la Ferme expérimentale à Charlesbourg.


Fac-Similé – Les vingt-cinq années du Jardin zoologique de Québec (pp. 52-53)
BAnQ – Collection patrimoniale (vérifier fonds)

L’article « Les vingt-cinq années du Jardin zoologique de Québec » publié dans Les Carnets de la Société zoologique de Québec d’avril 1956 met bien en lumière les origines du projet de Jardin zoologique et les circonstances qui inspireront Richard pour ramener un mât totémique à Québec. Nous l’avons mis en ligne, car c’est un des écrits les plus complets pour bien comprendre la genèse de ce projet.

À contre-courant des préjugés, même si son projet de ferme expérimentale et de jardin créera des remous à l’Assemblée législative en 1933 en pleine crise économique, comme on le verra dans la prochaine note, il aura mis au travail plus de 100 chômeurs pendant cette période.

Un pigeon voyageur

Il faudra encore plus d’audace pour envisager ramener un mât totémique de l’ouest du pays. Ce type d’art monumental est inconnu dans l’est du Canada. Sa récompense viendra plus tard quand Marius Barbeau soulignera que le Nid de l’Aigle « fait honneur au parc provincial, et le mérite d’avoir songé à l’acquérir revient à M. L.-A. Richard, sous-ministre de la Colonisation et à ses collègues de la Société de zoologie« 

Dans la note biographique en fin d’article, on comprend que Richard, secrétaire particulier du Premier ministre Lomer Gouin en 1911, a été amené à voyager dans l’ouest canadien et aussi dans différents jardins zoologiques.


Mount P92 – Castle Mountain from Windermere Road in Banff National Park – 1910s
CVA AM54-S4-: Mount P92

Tout comme son secrétaire particulier, Sir Lomer Gouin aimait les voyages et, ayant entendu parler des splendeurs des Rocheuses, et de l’immensité des plaines de l’Ouest, il partit, en 1912, avec quelques amis dont son secrétaire, pour la Colombie-Britannique. Monsieur Richard, s’avérant un excellent mentor, Sir Lomer lui propose de l’accompagner, l’année suivante, lorsqu’il fit un voyage en Europe.


Jardin des Plantes. Eléphant de l’Inde – 1909
MNHN IC439

Et il ajoute ce détail, qui touche spécifiquement les jardins et les ménageries.

Ce dernier voyage permit à Monsieur Richard de visiter les Jardins zoologiques de New-York, de Paris et de Londres et déjà, une idée, qui devait germer quelques années plus tard, était implantée dans son cerveau : Québec pourrait-il un jour avoir son jardin zoologique ?


Des alliés de Richard et des influenceurs

Richard n’est pas seul dans ses songes. Des alliés se joindront à lui en cours de route. L’implication de nombreux preneurs de décisions, à différents paliers des gouvernements du Canada, de la Colombie-Britannique et du Québec, permettront l’aboutissement d’un projet qu’on pourrait qualifier d’audacieux.

Quatre personnes influentes se démarqueront dans la chaîne de correspondance qui s’étirera de novembre 1931 à mai 1933. Le défi commun est d’amener une œuvre d’art monumental de la Colombie-Britannique à Québec – nous avons tenté de repérer pour chacun d’eux la meilleure notice biographique en ligne.

  •  Marius Barbeau est un ethnologue réputé du Musée de l’histoire qui contribue au recensement ethnologique sur la Côte Nord-Ouest. Ils publie dans de nombreuses revues académiques afin d’expliquer les pratiques artistiques et culturelles reliées à la sculpture et à l’élévation des mâts totémiques.
  • Harlan Ingersoll Smith, archéologue de la même institution, voyage aussi dans la même région, avec des intérêts similaires, mais est surtout impliqué dans le projet de restauration des totems de Kitwanga.
  • Douglas Campbell Scott, à titre d’assistant du surintendant général, occupe le second siège des Affaires indiennes. Avec le recul de l’histoire cependant, il n’occupe pas un siège vraiment confortable, ses relations avec le peuple autochtone étant plutôt de type colonialiste. Même s’il voulait sauver le patrimoine culturel de la Côte Nord-Ouest, il a prôné une politique d’assimilation, dont ces fameux pensionnats autochtones. La lecture de sa courte biographie dans l’Encyclopédie canadienne résume assez bien cette ambiguïté.
  • Simon Fraser Tolmie, siégeant à titre de premier ministre de la Colombie-Britannique, veille tant bien que mal à protéger le patrimoine culturel autochtone de la Côte Nord-Ouest en appuyant les politiques qui découragent l’exportation des mâts.

Ensemble, ces personnes aplaniront les aspérités administratives qui risquent de retarder l’arrivée du mât à Québec; leur exportation étant interdite en Colombie-Britannique. Ce sera une course à relais, entre ces preneurs de décisions.


Des idées se formalisent

Les idées de Richard commencent à s’inscrire dans le temps, on passe au delà des concepts. On retrouve des traces concrètes de l’avancement du projet du Jardin à travers les journaux, tout en étant à la naissance d’un maillage de correspondance qui s’étendra à travers ce réseau d’influenceurs.


1931-07 – Création du Comité du Jardin

Comme on explique clairement dans la notice biographique du Fonds privé de Société zoologique de Québec (BAnQ P625), le Comité du Jardin est à l’origine de prises de décisions menant à la création d’une ferme expérimentale, puis du Jardin zoologique de Québec. Le ministère à qui est attaché L.- A. Richard est à son origine.

[Le] ministère de la Colonisation de la chasse et des pêcheries (qui) forma, en juillet 1931, un Comité afin de « choisir le site le plus avantageux possible pour l’établissement d’une ferme expérimentale pour l’élevage des animaux à fourrure ». […] Leur choix se fixa sur un groupe de propriétés situées à Charlesbourg.


1931-08-03 – Le Jardin prend du terrain

Dans la même notice, on prend connaissance également d’une décision déterminante pour l’avenir du Jardin : « Le comité, après une étude sérieuse de différents terrains qui avaient été examinés soigneusement, dans les alentours de Québec, arrêtait son choix dès le  3 août 1931 sur un groupe de propriétés sur des hauteurs de Charlesbourg ». Cette décision arrêtée, Richard en arrière plan, mit à exécution un idée qu’il avait déjà en tête, probablement suite à sa visite en Colombie-Britannique où il y avait des totems.


1931-11 – C’est le temps de s’écrire

C’est en novembre 1931 que Richard initiera la chaîne de correspondance qui impliquera son réseau d’influenceurs. Et c’est dans le climat de crise des années 1930 qui frappe durement le Canada : aux environs de 1933, 30 % de la population active est au chômage. C’est dans ce contexte que la Société zoologique demandera une subvention pour sa création alors que les besoins en assistance publique sont criants. Mais il y a aussi la crise touchant l’industrie de l’élevage des fourrures. Ayant connu un essor considérable dans les années précédentes, on la compare à « la fameuse mais triste course à l’or du siècle précédent, pour laquelle des gens étaient sortis de cette aventure ruinés ».

C’est ce qui conduit à la création d’une Ferme expérimentale à Charlesbourg, pour tenter de palier à cet état de crise en mobilisant beaucoup de chômeurs de la région de Québec. Le début de cette histoire du totem Le Nid de l’Aigle se retrouva « entouré d’un certain secret (Barbeau 1940) », comme celui entourant la construction des mâts totémiques avant d’être élevés sur la place publique.

On parlait surtout de créer une ferme expérimentale pour l’élevage des animaux, et par la même occasion de créer aussi un Jardin zoologique à Québec. « Il tardait au gouvernement Taschereau de créer, au plus tôt, des emplois en ce temps difficile de crise économique et d’effondrement du marché des fourrures ».


1931-11-05 – Lettre de Richard à Scott

Fac-Similé de la lettre de Lettre de Louis-Arthur Richard à Duncan Campbell Scott
BAC – Fonds 206458

Même à Québec, où dans les premiers jours de la Colonie, nos Indiens se mêlaient à un tel degré avec l’homme blanc, avons-nous un souvenir tel qu’un totem rappelant la civilisation plus avancée des Indiens de l’Ouest, je considère que c’est une grande lacune.

Hangar Coté Nord Vue Avant
Patrimoine culturel du Québec

C’est en évoquant ainsi sa vision de la culture autochtone de la côte Nord-Ouest, marqué par ses voyages avec Lomer Gouin dans cette région, que Richard motive son désir d’avoir un mât totémique. Même s’il n’oublie pas de saluer Mme Scott, qu’il a rencontrée à la résidence du peintre Horatio Walker à l’île d’Orléans, c’est une demande formelle du ministère alors nommé Département de la colonisation de la faune et des pêcheries.

Horatio Walker peint dans son jardin 1933
Wiki Commons

C’est à titre de sous-ministre qu’il sollicite Duncan Campbell Scott, le surintendant général adjoint des Affaires Indiennes, même s’il a eu une conversation à la résidence de Walker. Il souhaite se procurer un mât totémique provenant de la Colombie-Britannique. Son intention est de créer un parc public comportant un jardin zoologique, qu’il voudrait « ornementer » avec un objet d’un intérêt particulier pour l’éducation du public. Et il souligne qu’aucun parc de la province ne possède une chose telle qu’un mât totémique.

Il est tout à fait conscient que les mâts totémiques se font rares et que le gouvernement de la Colombie-Britannique a légiféré en ce sens pour les protéger, et qu’il faudra manoeuvrer diplomatiquement, cela va de soi.


1931-11-16 – Annonce publique

Face-similié – Journal le Soleil page 3 – BAnQ collection patrimoniale

L’annonce du projet du jardin zoologique en page 3 du journal Le Soleil est brève; la couverture est plus complète en page 8 de l’Action Catholique du même jour. On y fait état des travaux sur un site auparavant connu comme étant La montée des Moulins; il y avait trois moulins appartenant à MM. Lockwell et Plamondon. Ce site, désormais considéré comme un vestige archéologique de la région, est décrit dans la fiche Parc des Moulins de la Ville de Québec.


1931-11-17 – Lettre de Scott à Richard

Fac-Similé de la lettre de Douglas Campbell Scott à Louis-Arthur Richard
BAC – Fonds 206458

Scott Informe Richard qu’il devrait s’attendre à débourser dans les environs de 1 500 $ pour un bon spécimen « couché » à Prince-Rupert et payer aussi le coût de transport vers Québec. Puisqu’il est un haut fonctionnaire dans un ministère fédéral, il lui rappelle qu’il doit aviser les autorités gouvernementales de la province (la Colombie-Britannique) relativement à cette exportation hors de ce territoire.

Rappelons que Scott est au second rang des Affaires Indiennes – son supérieur est le surintendant général, l’honorable. T. G. Murphy; et son secrétaire est A. S. Williams. Ces noms appraîtront dans les futures correspondances, pour plusieurs parties de balle. Afin de nous assurer de bien comprendre cette hiérarchie dans la prise de décision, nous nous sommes référé au Annual Report of the Department of Indians Affairs (1932-03-31 : 67).

Des lettres, des lettres, et encore des lettres

Cette note n’ouvre la porte que sur une longue série de lettres que s’échangeront les influenceurs, en plus d’une série de réunions du Comité du jardin. Peu de gens auront eu l’opportunité de prendre connaissance de toutes ces ramifications et des quelques péripéties qui ont été nécessaires pour emmener le Nid de l’Aigle à Québec. Mais vous en ferez désormais partie, encore plus lors de la publication de la prochaine note.


À suivre : Après avoir obtenu un prix estimé du ministère des Affaires indiennes, une longue série de lettres seront échangées, entre novembre 1931 et décembre 1932.

1931-1932 - Ballet bureaucratique
Le 14 juin

Sources documentaires en ligne

Pour explorer le thème de cette note, la majorité des sources documentaires sont disponibles en ligne. Pour certains titres archive.org, on peut les emprunter en s’inscrivant avec une adresse courriel.

Sauvetage à Gitiks : 2 rescapés sur 4

Photo d’archives mise à l’avant

1900c Collison W.H. – Falling totem pole, Nass River, BC
NBCA 2009.7.1.102

Le Nid de l’Aigle, ramené du village abandonné de Gitiks, sur la rivière Nass, faisait partie d’un ensemble de 4 mâts voisins. De 3 rescapés, on passe à 2 en 1995 : le Québec n'a pas su conserver le sien (Note 4 de 24).

La photo mise en avant a été prise par W.H. Collison aux alentours de 1900. Elle serait une des plus anciennes du Nid de l’Aigle, qu’on aperçoit au second plan. Elle a été repérée en parcourant toutes les photographies de mâts totémiques sur le site Northern BC Archives, car elle n’était pas identifiée au Nid de l’Aigle.

Dans le volume 1 de Totem Poles, l’ethnologue Marius Barbeau considérait les mâts de Gitiks comme un rassemblement digne d’intérêt.

Ces trois mâts de l’Aigle ensemble, auprès d’un quatrième qui serait peut-être disparu sans être inventorié, formaient le meilleur rassemblement de sculptures hautes, et magnifiques, de la Côte nord du Pacifique (Barbeau 1950a : 45)


Les mâts voisins de Gitiks

Carte Totems Nisga’a
Consulter dans Google Maps

Pour écrire l’histoire de l’acquisition et du démantèlement du Nid de l’Aigle, il faut comprendre d’où il vient; son destin est relié à celui de ses voisins. Deux rescapés sont abrités au Museum of Anthropology de l’université de Colombie-Britannique (MOA UBC) et au Royal Ontario Museum à Toronto (ROM).

Les trois mâts aperçus par Barbeau en 1927 sont décrits sur le site web Anciens Villages et Totems Nisga’a. On y trouve également une section traitant du mode de vie du peuple Nisga’a et une carte des 13 anciens villages qui longeaient la Rivière Nass (Lisims).

Itinéraire Vancouver – Gitlaxt’aamiks (New Ayansh)
Consulter dans Google Maps

Vous pouvez consulter les 2 cartes dans Google Maps pour vous familiariser avec cette région.

La carte Totems Nisga’a situe les villages riverains de la Nass, sur la Côte Nord-Ouest du pays. La carte Itinéraire Vancouver – Gitlaxt’aamiks (New Ayansh) vous conduit vers la capitale de la nation Nisga’a. Il faut prévoir rouler pendant 16 heures pour se rendre juste sous la frontière de l’Alaska.

Des quatre mâts originaux érigés côte à côte sur les rives de Gitiks, deux provenaient de Gwinwoḵ. Ils furent rescapés en les descendant à Gitiks, puisque de fortes inondations rendirent leur village d’origine inhabitable, dans les années 1900.


Les mâts originaux de Gitiks

Rendu CGI du village de Gitiks – De gauche à droite : 01. L’Aigle Flétan – MOA UBC; 02. Nid de l’Aigle – Jardin zoologique de Québec; 03 Totem de Sagaween – ROM; 04 Long Nez Sharp Monster – détruit.

Ce rendu infographique du village de Gitiks illustre la position initiale des quatre mâts; le dernier sur la droite n’a pu être rescapé; il a été détruit avant l’inventaire méticuleux effectué par Barbeau.

Il reste donc 3 mâts qui connaîtront chacun leur destinée. Les photos proviennent du fonds d’archives Marius Barbeau au Musée canadien de l’histoire (MCH). On les désigne comme les « Totems de l’Aigle », leurs propriétaires étant tous de cette tribu.

Le tableau suivant résume leurs principaux attributs. Les liens sur la sixième rangée renvoient à leur fiche descriptive, provenant du site Anciens Villages et Totems Nisga’a.

01
Aigle
Flétan
02
Nid
de l’Aigle
03
Aigle
des Montagnes
Chef / Sculpteur
Laa’iGitx̱’unSag̱aw̓een
OyeeAqstaqhlAqstaqhl
WEB
Anciens
Villages
 Laay̓ Tx̱ux
Ii Xsgaak
Anluuhlkwhl
X̱sgaak
Sag̱aw̓een
55 pieds66 pieds81 pieds
2 segments
– 1 entreposé
– 1 exposé
2 segments
– au transport
3 segments
– au transport
LIEUX
Gwinwoḵ 1870sGwinwoḵ 1870
Gitiks 1900sGitiks 1875Gitiks 1900
Acquis en 1947Acquis en 1933Acquis en 1928 
à confirmerà confirmerTransport 1929
Vancouver 1976

Ajout d’une aile
au
MOA UBC
Québec 1933

Inauguration
Jardin
zoologique
Toronto 1933

Ajout d’une aile
au
ROM
En conservationDétruit en 1995En conservation

Passons en revue leur destinée, en retenant les faits essentiels. On verra que le Nid de l’Aigle faisait partie d’un bon voisinage, qu’on peut encore aller saluer au MOA et au ROM, en l’absence de celui de Québec.


01. Aigle Flétan de Lai’i

Ce totem n’a pas été mis à la vue du public pendant près de 50 ans. Ce n’est qu’en 1976 qu’il fera son apparition au MOA. Son histoire est relatée dans le volume 1 de Totem Poles : According to Crests and Topics (49-54) de Marius Barbeau.

La photographie suivante a été prise à Gitiks en 1927. La personne en avant-plan permet de jauger sa hauteur.

Eagle-Halibut Pole of Laay – C.M. Barbeau, 1927 – MCH 69757
Northwest Coast Village Project / Nisga’a / Git’iks – SFU Bill Reid Center

L’article « Nishga masterpiece join totem pole collection » publié dans UBC Reports en 1976 résume son histoire de conservation, depuis son achat par le MOA en 1947.

Poles – Museum of Anthropology, University of British Columbia
Ouvrir la fiche 2015-06-21 sur Wikimedia Commons

Dans cet espace lumineux, le mât comportant un coffre porté au dessus de la tête se distingue des autres. Ce n’est que son tronçon inférieur qui est exposé. Même si on avait voulu l’exposer en entier, la hauteur du hall aurait été insuffisante.

Détail du pied du mât
A50020 MOA UBC

Ce tronçon n’a jamais été exposé en plein air en raison de son état; les intempéries auraient pu aggraver sa détérioration. Fragmentées, certaines sections sculptées par le restaurateur remplacent celles qui étaient pourries, alors que d’autres sections ont été consolidées pendant le processus de restauration. Son tronçon supérieur est encore entreposé.

Le sculpteur Nisga’a Norman Tait, dont la production artistique est prisée, a été impliqué dans sa restauration avant qu’il soit exposé et mis en valeur. C’est après la construction d’un nouveau pavillon du MOA en 1976 qu’il a été installé dans son dernier refuge.

La tête et le coffre porté au dessus de la tête sont considérés comme deux emblèmes distincts, par Barbeau (1950a : 50).

Mât totémique du Flétan (emblème) et de l’Aigle (emblème), Gitiks
69755 du MCH

La tête représente les Gunas avaleurs de l’Esprit-Flétan, comme raconté dans le mythe; une boîte funéraire représente le cercueil de Laa’i, un chef de l’Aigle du bas de la Nass qui, pendant les migrations des Aigles provenant du Nord, avait précédé la faction de Gitrhawn.

On peut remarquer que les motifs de la boîte funéraire, bien apparents dans la photographie noir et blanc de 1927, ne figurent pas dans la photographie couleur au dessus.

Soulignons que cette omission n’est pas une négligence du restaurateur. Plusieurs courants de pensée se côtoient quant à l’utilisation de la couleur sur les mâts totémiques, sur les oeuvres originales ou sur les oeuvres restaurées. La note Couleur « Totems » qui paraîtra le 30 août prochain présente une discussion à ce sujet.

Des photos détaillées du tronçon exposé figurent sur la fiche Eagle-Halibut Pole A50020 du MOA UBC.


Coffre Tsimshian circa 1905 – MCH VII-C-109 a-b
Parcourir les collections de boîtes Tsimshian et de coffres Tsimshian du MCH

Les Nisga’a créent une gamme variée d’objets décorés, dont des boîtes et des coffres en bois, tous ornés d’un graphisme distinct. Pour avoir une idée de l’apparence du coffre sur le mât original, voici un exemple typique tiré de la collection d’objets Tsimshian du MCH.


02. Nid de l’Aigle de Githawn

Le Nid de l’Aigle domina le site Jardin zoologique de Québec de 1933 à 1995, étant reconnu comme son emblème. Il est peu connu dans la région, étant disparu du paysage depuis vingt-cinq ans. Son histoire est relatée dans le volume 1 de Totem Poles : According to Crests and Topics (42-46) de Marius Barbeau.

Deux photos d’archives, qui se ressemblent, le représentent dans son contexte original. Elles proviennent de deux sites web : Northwest Coast Village Project et Anciens Villages et Totems Nisga’a.

Harlan I. Smith, un archéologue du Musée canadien de l’histoire, a été impliqué dans la restauration du mât, avant qu’on l’installe au bout de l’étang du Totem, construit en 1933 au Jardin zoologique de Québec. C’est suite à un don de la Société zoologique de Québec, annoncé dans le journal Le Soleil du 10 mai 1933, que le Jardin pourra s’enorgueillir de ce mât.

Fac-Similé – Coupure de presse
BAnQ – Le Soleil du 10 mai 1933

Barbeau portait une affection particulière aux mâts de Gitiks – les mâts de l’Aigle – quand il écrivait à leur sujet, et plus particulièrement sur le Nid de l’Aigle.

Jamais on n’a vu de plus superbe structure, sculptée à même un seul arbre, sauf un autre grand mat à cent pas de distance qui, celui-là, penchait vers la rivière, à la veille de s’écrouler, et qui depuis a été transporté au Royal Ontario Museum. Plusieurs animaux sauvages, admirablement modelés, les uns au-dessus des autres, décoraient ces deux mâts gigantesques, dans toute leur longueur, l’un de 66 pieds, l’autre de 81 pieds.

L’aigle des montagnes assis au sommet du Nid de l’Aigle, les ailes grandes ouvertes, semblait proclamer ses droits préhistoriques sur cette solitude. Mais la forêt tout autour envahissait la clairière qu’y avait naguère pratiquée une tribu riveraine, depuis passée à d’autres lieux (Source – page)

Un peu plus loin, il mentionne que le Nid de l’Aigle ne peut pas être perçu tel qu’il était dans son environnement.

[…] si ces monuments, même une fois transplantés ailleurs, sont imposants, ils le sont encore d’avantage chez eux, parmi les grands arbres d’une côte semi-tropicale, dans des montagnes quelquefois enguirlandées de vapeurs bleuâtres, que le soleil couchant colore de pourpre (source – page).

Cette prose aux élans poétiques est typique de l’époque. Cet enthousiasme ne reflète pas les enjeux déchirants et les manoeuvres qui seront nécessaires pour amener le mât à Québec. Pour demeurer dans le même élan on voit ci-dessous le mât dans ses années de gloire, devant l’Etang du totem. On a peine à imaginer la suite…

Totem du Nid de l’Aigle devant l’étang du totem (numérisation temporaire sur table lumineuse d’un négatif de type 120, format 6×7 – Circa 1990
BAnQ – P884 – Fonds Société des parcs de sciences naturelles du Québec

« Dangereux », « Terrassé », « Abattu » – C’est la fin du troisième rescapé

Fac-similé – La Une – journal Le Soleil – 3 mars 1995
BAnQ – Collection patrimoniale

La manchette à la une du journal Le Soleil du 3 mars 1995, « Un géant rend l’âme » annonce l’article « Trop dangereux : Un géant terrassé » en page A3.

Face-similé – Page A3 – journal Le Soleil – 3 mars 1995
BAnQ – Collection patrimoniale

C’est ainsi qu’on apprend à la population de Québec que le Nid de l’Aigle a été « abattu » dit-on dans la légende de la photographie. C’est un beau florilège de termes associés à la catastrophe : dangereux, terrassé, abattu…

Le Nid de l’aigle – Photo originale
Droits réservés – Une gracieuseté de Jean-Marie Villeneuve

C’est deux mois plus tard que Gabriel Filteau, ancien président de la Société zoologique, réagit dans la page Opinion du journal Le Soleil du 2 mai 1995. Il rappelle que que mât avait été un don de la Société zoologique de Québec au Jardin zoologique en 1933.

En plus d’avoir vu le Nid de l’Aigle couché sur le sol dans le stationnement du Jardin, il revient sur une suite d’événements survenus à la fin d’un mois de mars qui s’était mal terminé, pour la Société zoologique.

Fac-similé – Page Opinion – journal Le Soleil – 2 mai 1995
BANQ – Collection patrimoniale

Si on retient l’essentiel de son opinion, il croit que la Société du Jardin zoologique a eu droit à « Un traitement méprisable non mérité ».

« Mais assurez-vous de ne rien emporter que vos avocats pourront prouver vous appartenir ».

C’est sous cette menace proférée haut et fort par le directeur du Jardin zoologique du Québec que les membres du conseil d’administration de la Société zoologique se sont improvisés déménageurs pour vider leurs locaux administratifs, le 31 mars dernier.

Après cette publication, peu de réactions sont parues dans les journaux de la région pendant l’année 1995. La question de ce don va longtemps hanter l’histoire du Jardin, car en 1933 le ministère de la Colonisation n’avait pas été en mesure d’acheter le mât directement du gouvernement de la Colombie-Britannique, qui en interdisait l’exportation. Dans les notes traitant de la correspondance, on découvrira les méandres derrière cette acquisition – appropriation devrait-on dire dans la langue d’aujourd’hui.


03. Aigle des Montagnes de Sakau’wan

Examinons le totem le plus élevé, bien à l’abri au centre d’un des escaliers du ROM. Son histoire est relatée dans le volume 1 de Totem Poles : According to Crests and Topics (pp. 21-35) de Marius Barbeau. On y apprend notamment des détails sur le transport des mâts de Gitiks vers Toronto.

S’élevant sur plus de quatre-vingts pieds, quatorze emblèmes s’y succèdent. Initialement érigé à Gwunwawq, il honorait Sakau’wan, chef d’une phratrie Gitrhawn – les Mangeurs de saumon; il fut lui aussi déménagé à Gitiks. Il fut acheté d’un des héritiers de Montagne – Skaneesemsem’oiget- décédé en 1928, qui le considérait vraiment comme le sien.


Les péripéties du transport et de l’architecture

Maintenant exposé dans un puits d’escalier du Royal Ontario Museum (ROM), rappelons qu’il n’y eut pas de place pour loger les mâts acquis dans les années 20, avant les travaux d’agrandissement en 1933. Les trois photos ci-dessous, prises sur la rivières de la Nass en 1929, illustrent le transport des mâts de Gitiks entre la rivière Nass et Prince-Rupert, en passant par le canal Portland.

Il est à noter que la première à gauche a aussi été utilisée pour illustrer l’article 1933 : « Le Nid de l’Aigle » dans La Presse du samedi le 1er juillet 1933, avec la légende suivante : « No II—Le totem de l’Aigle à son départ pour le Saint-Laurent. Sculpté à même un cèdre géant, il pèse plusieurs tonnes ». En toute apparence, il s’agit effectivement d’un des trois totems de l’Aigle – L’Aigle des Montagnes.

La petite histoire des deux totems, qui logent dans la spirale des deux escaliers du pavillon d’entrée , est une péripétie de chantier de construction, comme le résume Peter Kenter dans son article Work of indigenous builders lives on in ROM totem poles paru en 2016.

Il mentionne qu’avant leur transport, les mâts ont été saturés de pétrole (gelée?) et de cire pour les conserver; ce traitement a détruit les couleurs originales, qui ont dû être appliquées à nouveau. Les plus longs ont été coupés en tronçons afin de permettre le transport en train à Toronto. Ils ont finalement été exposés après l’agrandissement du ROM en 1933. J’Net Ayayqwayaksheelth – une éducatrice du musée, ajoute son mot : « Ils ont apporté le plus gros mât en morceaux et les ont rassemblés directement sous la lucarne, avant que l’escalier ne s’enroule autour ».

Mais comme il y a peu d’occasions depuis 1950 de voir des textes originaux de Totem Poles traduits en français, profitons des circonstances pour relater les faits tels que relatés par Barbeau. On comprendra mieux la péripétie.

Des mesures minutieuses au Musée royal de l’Ontario ont été prises sur toute sa longueur. Lorsque l’architecte a établi les fondations du grand mémorial sous le niveau du rez-de-chaussée et a aménagé son plafond pour le recevoir, il a pris pour acquis que les mesures qui lui avaient été données étaient exactes. Mais pendant un moment, il sembla avoir pris des risques (rempli de doutes?).

Le totem était si lourd que le bureau du surintendant fit appel aux services d’experts de la Dominion Bridge Company pour empiler les sections les unes sur les autres, dans l’escalier principal du bâtiment. Les deux sections inférieures étaient calées à leur place et le sommet fut lentement hissé – un autre géant à contempler.

L’officier responsable des calculs sentit un frisson le long de son dos. C’était l’arbre qu’il avait mesuré, peut-être sans d’espace suffisant pour le placer au sommet. Que lui arriverait-il s’il s’était trompé? La partie supérieure encombrante continua son ascension jusqu’à presque toucher le toit. Pendant un moment, tous les yeux étaient fixés sur celui-ci plutôt que sur l’aigle en hauteur.

Briserait-il le toit ou resterait-il patiemment sous son abri? Ça finit par bien s’ajuster. Et il y eut un soupir de soulagement tout autour, même si la marge n’était que de six pouces! Six pouces étaient suffisants pour que les moineaux qui s’étaient réfugiés dans le bâtiment pendant sa construction construisent un nid sur la tête de l’Aigle – le nid de moineaux le plus élevé connu des ornithologues de l’université (TP:34)

Voilà donc ce que nous apprenons enfin, près de cent ans plus tard, et de première main, Barbeau étant très habitué à raconter des histoires autant que d’en écouter et de les enregistrer. Il faudrait bien un complice pour fouiller dans les archives du ROM et trouver des photos de cette opération!


Au delà de l’art monumental

Chacun des mâts totémiques provenant du peuple des Premières Nations doit être considéré comme une oeuvre d’art monumental. Comment cette forme d’art est-elle considérée de nos jours? Fions-nous aux personnes les plus avisées pour en parler : le gouvernement de la Nation Nisga’a, d’où provient le Nid de l’Aigle.


Le Pts’ann – Un message de la nation Nisga’a

Mâts totémiques devant l’édifice gouvernemental de Gitlakdamix – Nation Nisga’a Lisims – 2016
Hamilton W. – The Discourse

Ci-dessus, on voit les mâts qui s’élèvent devant l’édifice gouvernemental de Gitlakdamix, la capitale de la nation Nisga’a Lisims; son drapeau flotte en compagnie de celui du Canada et de la Colombie-Britannique. Sur le site web de la nation, on rappelle ce qu’est un mât totémique – un Pts’ann; nous le traduisons ici.

Chaque pts’aan (“totem” ou “mât à blasons”) est une liste d’ayukws (de blasons). Les Nisga’a élèvent des pts’aan pour raconter l’histoire de leurs familles et de leurs biens. Traditionnellement, quand un chef élevait un pts’aan, il organisait un festin et racontait son adaawak (histoire traditionnelle).

Élever un pts’aan est un signe de richesse. Le sculpteur doit être remercié correctement, et la levée du mât est célébrée avec un festin et de nombreux cadeaux au maître sculpteur et aux assistants. La levée du mât et le festin deviennent le centre d’attention de toute la communauté. Les gens s’intéressent davantage au chef et à son wilp (maison) quand ils élèvent un pts’aan.

Lorsque les missionnaires sont arrivés, ils pensaient à tort que les pts’aan étaient des statues de dieux païens vénérés par les Nisga’a. Ils ont décidé que tous les pts’aan devraient être abattus. Beaucoup ont été brûlés, certains ont été coupés et utilisés comme poteaux pour de nouvelles maisons, d’autres ont été expédiés dans des musées du monde entier.

Aujourd’hui, la nation Nisga’a reste l’un des chefs de file parmi les peuples de la Côte-Ouest dans l’art de sculpter et d’élever des pts’aan puisque chaque village Nisga’a compte maintenant plusieurs pts’aan dans leurs communautés, dont beaucoup ont été sculptés au cours des 30 dernières années.

La page web définissant les totems du site Anciens Villages et totems Nisga’a, de la communauté de Gingolx, propose une définition originale qui synthétise parfaitement la nature des emblèmes; elles sont un système d’enregistrement des histoires. Ça dit tout en peu de mots.

[…] les Nisga’a […] enregistraient les histoires des origines et des anciennes migrations des familles, ainsi que les relations de celles-ci entre elles et avec d’autres familles et clans, au moyen d’un système d’images iconiques ou « emblèmes » sculptés sur des totems (ou peints sur des façades de maisons, tissés dans des couvertures ou sculptés sur des coiffures). 


Pouvons-nous prévenir le gaspillage?

Les mâts totémiques sont un type d’art monumental de grande valeur. Ils racontent des histoires de héros ou de famille, en plus d’exprimer le talent des artistes. Mais quand une telle oeuvre est expatriée hors du contexte culturel où elle prend toute sa signification et occupe une fonction de cohésion sociale, la mémoire qu’elle véhicule se dissipe dans le brouillard de l’oubli, inévitablement.

Pourtant les mâts totémiques occupent une place importante dans l’organisation de la vie sociale à l’ouest du pays, même aujourd’hui. Ils sont trop souvent considérés comme une attraction touristique servant d’arrière-plan pour les autoportraits, sans qu’on connaisse leurs riches secrets. L’art des peuples de la Côte Nord-Ouest est peu présent dans l’est canadien et peu d’opportunités se présentent pour en connaître la nature.

Dans le cas du Nid de l’Aigle, on peut se demander si cette oeuvre d’art a été gaspillée par la méconnaissance de son histoire, et encore plus l’ignorance de la culture de la Côte Nord-Ouest. C’était une belle opportunité de créer un lien avec l’autre extrémité du pays, mais l’est ne semble pas parler souvent à l’ouest.

N’accusons personne d’ignorance, tentons d’éduquer simplement.

À suivre : Un sous-ministre veut rapporter un totem de Colombie-Britannique pour le Jardin zoologique en s'adressant aux Affaires indiennes.

1931 - Pigeon voyageur cherche un nid
Vendredi 31 mai 2019

Sources documentaires en ligne

Pour explorer le thème de cette note, la majorité des sources documentaires sont disponibles en ligne. Pour certains titres archive.org, on peut les emprunter en s’inscrivant avec une adresse courriel.

1986-2017 – Art canadien et/ou autochtone?

Oeuvre d’art mise en avant

Carl Beam
(M’Chigeeng, Ontario, 1943 – 2005)

The North American Iceberg [L’iceberg nord-américain] 1985
Acheté en 1986 Musée des beaux-arts du Canada, 29515 Succession Carl Beam / CARCC (2018) – Photo MBAC

Mise en valeur dans l’exposition virtuelle de la Galerie UQAM
150 ans, 150 oeuvres : L’art du Canada comme acte d’histoire

Inaugurée en 2017, la nouvelle exposition permanente Art canadien et autochtone du MBAC propose un regard réconciliant les pratiques artistiques de deux cultures distinctes. Mais près de 30 ans de critiques auront-ils suffi pour abandonner une vision européenne de l’art?

Comme on le remarque sur le site Web décrivant la Collection d’art autochtone du Musée des beaux-arts du Canada, il y aurait eu un changement marqué d’attitude vis-à-vis la présentation de cette collection qui réunit des œuvres d’artistes métis, inuits et des Premières nations.

En 1986, le Musée s’est porté acquéreur de L’iceberg nord-américain (1985) de Carl Beam pour sa collection d’art contemporain. Cet achat a marqué un point tournant dans les pratiques de constitution des collections du Musée, ouvrant les portes de l’institution à la richesse et à la diversité de l’art des Premiers peuples qui ont habité les terres que l’on appelle désormais le Canada. La collection d’art contemporain autochtone n’a cessé de s’enrichir et connaît une croissance accrue depuis que Terre, esprit, pouvoir, la première exposition internationale sur l’art contemporain indigène, a été présentée au Musée des beaux-arts du Canada en 1992.

Cet article présente les critiques les plus intéressantes publiées depuis trois décennies, afin d’identifier comment on devrait aborder la présentation des oeuvres autochtones et canadiennes, bien longtemps après l’exposition itinérante de 1927-28, Exhibition of Canadian West Coast Art Native and Modern, qui avait créé certains remous à l’époque.

2017 – ART CANADIEN ET AUTOCHTONE

Si vous avez eu la curiosité d’examiner ces trois photographies en plein écran, vous aurez appris dans les textes de présentation qu’on tente de refermer la boucle du XXème siècle, mais différemment cette fois-ci.

Nous voici donc devant un nouveau modèle de cohabitation de deux courants artistiques ayant besoin de réconciliation, dans un nouvel écrin. C’est le message sous jacent à l’inauguration de la Galerie Art canadien et autochtone en 2017.

Cette galerie, comportant plusieurs salles, s’est refait une beauté, selon un concept élaboré à la lumière d’une approche qui ne met pas ces deux productions artistiques en opposition. Rien de mieux que d’écouter Adrien Gardère, le concepteur de l’exposition, pour se laisser convaincre de la pertinence de son idée.

Adrien Gardère explique son concept, en 2 minutes, il faut le faire!

Bien sûr, le traitement de l’art autochtone, dans les institutions muséales, est toujours soumis à l’examen des critiques. Dans la page de promotion de la galerie, on affirme notamment que le Musée a placé des femmes artistes au centre de plusieurs présentations d’oeuvre, à travers les les salles.

Même si le MBAC nous propose dix choses à savoir sur ces nouvelles salles, il y en a une absolument essentielle à retenir, afin que l’art autochtone cohabite harmonieusement avec l’art canadien, et la voici : tenir compte de l’ampleur de la variété culturelle.

Ce vaste pays qu’est le Canada se distingue par ses centaines de communautés autochtones, métis et inuites, ses deux anciennes cultures de colonisateurs, sa riche histoire d’immigration de pays du monde entier et sa géographie éminemment variable. Tous ces facteurs concourent à une production artistique diversifiée. Des Béothuks de Terre-Neuve aux Haïdas de la côte Ouest et aux sculpteurs inuits de l’Arctique, des peintres de marines de la Nouvelle-Écosse aux artistes paysagers du Haut-Canada, des Automatistes du Québec aux Régionalistes de London (Ontario), toute l’ampleur de cette variété culturelle se reflète dans les œuvres de ces nouvelles salles.


1991-2018 – Près de 30 ans de critique

Une fois averti par le MBAC des conditions idéales à respecter, pour surmonter le défi de présenter de l’art autochtone et canadien simultanément, il faut prendre un peu de recul. Cette problématique de cohabitation a été examinée sous de nombreuses perspectives depuis cette remarquable exposition itinérante de 1927, chapeautée par le MBAC.

Les critiques des trente dernières années auront-elles suffi pour abandonner une vision européenne de l’art? Il ne serait pas possible de répondre à cette question sans recourir à la diversité des points de vue de plusieurs spécialistes, oeuvrant dans plusieurs disciplines.

Les personnes suivantes nous aideront à parfaire notre point de vue: Ronald William Hawker – historien de l’art autochtone, Diana Nemiroff – professeure au département des arts visuels de l’université d’Ottawa, F. Graeme Chalmer – réputé pour sa réflexion sur le pluralisme et la diversité culturelle, Kathy M’Closkey – professeure au département de sociologie et d’anthropologie de l’université de Windsor, Kevin Manuel – maître de sociologie de la même université et finalement Adrienne Huard – Anishinaabe de Winnipeg qui étudie l’histoire de l’art à Concordia.


Garder à vue le paradigme du sauvetage

Avant de plonger dans leurs considérations, revenons à une idée-concept peu considérée par le grand public, qui explique assez bien notre attitude vis à vis l’art autochtone : le sauvetage. Oui, un paradigme…

Dans les domaines de l’ethnographie, de l’anthropologie et des récits de voyage du vingtième siècle, le « paradigme du sauvetage » constitue une position idéologique selon laquelle une société occidentale dominante conclut à l’inévitabilité de la disparition d’une culture non occidentale. Cette disparition serait attribuable à l’incapacité perçue de cette culture à s’adapter à la vie moderne. La pratique de l’ethnographie de sauvetage vise à « sauver » la culture non occidentale par la collecte, la documentation et la préservation d’artefacts et de comptes rendus de sa présence.

Glossaire de l’Institut canadien de l’Art

Comme on le voit, ce paradigme est une clef de voûte, historiquement une toile de fond presque indélébile sur laquelle notre culture a manifesté de l’intérêt pour l’art autochtone. Cependant, bonne nouvelle, il n’est pas en voie de disparition, au contraire. La difficulté est d’abandonner la lorgnette colonialiste, pour apprécier l’art autochtone tel qu’il est – de l’art, simplement de l’art.


1991 – La recherche de l’identité culturelle

Tales of Ghosts
First Nation Art in British Columbia 1922-61
UBC Press

Dans l’article Frederick Alexie: Euro-Canadian Discussions of a First Nations’ Artist publié dans The Canadian Journal of Natives Studies, William Hawker commente les réalisations de Frederick Alexie, un sculpteur Tsimshian réputé de Lax Kw’alaams. Il revient sur le courant d’idées nationalistes qui prévalent dans les années 1930. Une d’elles consistait à « adopter la culture des Premières Nations en tant que passé canadien ».

Les artistes tels qu’Emily Carr et le Groupe des sept recherchaient une identité culturelle canadienne. Cette tendance générale vers une pensée nationaliste apparaissait déjà dans les écrits du tournant du siècle, et dans les agissements des marchands de curiosités et de ceux préconisant des collections publiques locales. Le paysage était une avenue évidente et publicisée pour l’expression du canadianisme, mais un certain nombre d’artistes s’y sont intéressés en employant l’art autochtone comme thème.

Comme Margaret Atwood le remarque, que représentez-vous comme étant le passé si vous êtes Blanc, relativement nouveau sur le continent et sans racines. Une solution était d’adopter la culture des Premières Nations en tant que passé canadien.

Voilà donc ce qui explique certaines motivations dans l’adoption d’une celle solution.


1992 – TERRE, ESPRIT, POUVOIR

TERRE, ESPRIT, POUVOIR
Les Premières Nations au Musée des beaux-arts du Canada
Catalogue d’exposition de 1992

Le MBAC a aussi participé à ce courant critique, les propos de Diana Nemiroff le confirment bien : l’auto-critique des pratiques d’un musée, sur sa manière de présenter l’art autochtone, est un exercice nécessaire. On voit bien que des leçons en ont été tirées.

Sa contribution au catalogue d’exposition Terre, Esprit, Pouvoir démontre aussi qu’on peut faire plus que de simplement décrire les oeuvres présentées lors de cet événement. La première partie du catalogue comporte une série de textes d’analyse qui établissent, sinon rétablissent les enjeux qu’on rencontre en présentant de l’art autochtone.

EXHIBITION OF CANADIAN WEST COAST ART : NATIVE AND MODERN
Catalogue de l’exposition 1927-28

Diana Nemiroff passe en revue le modernisme, le nationalisme et l’au-delà en jetant un regard critique sur l’exposition d’oeuvres créées par des artistes des Première Nations. Elle fait notamment un retour sur l’exposition de 1927 et développe son analyse en examinant dans les moindres détails la présentation juxtaposée des oeuvres autochtones et des oeuvres canadiennes, particulièrement la manière dont elles sont mises en regard. Bien sûr, un catalogue de plus de 200 pages laisse plus de place à un exercice de réflexion qu’un catalogue de moins de 20 pages, comme en 1927. Les pratiques et les ressources matérielles destinées à la présentation des arts on grandement évolué depuis.

Mais il est réconfortant de constater que nous revenons souvent sur cette exposition, près de cent ans après sa tenue. Encore plus, quand on prend conscience qu’elle marque un jalon important de l’histoire de la présentation des oeuvres d’art au Canada.

Parmi toutes les publications examinées, qui soulignent la difficulté de présenter l’art autochtone en institution muséale, le catalogue d’exposition « Terre Esprit Pouvoir » est le meilleur recueil de textes disponible en bibliothèque – un catalogue critique peut-on dire; dommage qu’il ne soit plus sur le marché.


1995 – Le discours européen sur les arts autochtones

Dans son article  European Ways of Talking About the Art of Northwest Coast First Nations, paru dans la revue The Canadian Journal of Natives Studies, F. Graeme Chalmer fait part de sa réflexion sur la perpétuation de la perspective européenne dans notre regard. Cette réflexion ajoute une dimension supplémentaire au problème d’identité rencontré en voulant apprécier l’art autochtone; son argumentaire est convaincant.

 Que nous soyons Autochtones ou non, les manières dont nous regardons l’art amérindien de la Côte Nord-Ouest ont été profondément influencées par les exposés européens sur l’art. Depuis longtemps, l’art de la Côte Nord-Ouest a été comparé avec l’art européen et considéré une variante bizarre du “vrai” art. Au cours des dernières décennies, on a commencé à considérer ce travail comme un art en soi, c’est-à-dire comme un art dont la grande valeur est inhérente.

Celebrating Pluralism
Art, Education, and Cultural Diversity
1996
Getty Publications Virtual Library

Chalmers s’est notamment intéressé au pluralisme, dans sa publication Celebrating Pluralism: Art, Education, and Cultural Diversity (en ligne), hébergée par le Musée Getty, rien de moins.

Sa réflexion sur notre jugement devant des productions artistiques devrait s’inscrire profondément dans notre pensée. Les principes qu’il énonce – qu’il dénonce plutôt – résument parfaitement la difficulté de cohabitation de l’art canadien avec l’art autochtone car sans le vouloir, quand nous ne sommes pas autochtones, nous sommes européens, mais arrivés ici il y a quelques siècles.

Voici les canons dominants occidentaux que nous devons contourner afin de favoriser une approche multiculturelle et élargir notre compréhension de l’art, qu’il soit autochtone ou canadien.

  • Le meilleur art du monde a été produit par des Européens.
  • La peinture à l’huile, la sculpture (en marbre ou en bronze) et l’architecture monumentale constituent la forme d’art la plus importante.
  • Il existe une distinction hiérarchique significative entre art et artisanat.
  • Le meilleur art a été produit par les hommes.
  • Le meilleur art a été fait par des génies individuels.
  • Le jugement sur l’art doit être fondé sur des aspects tels que l’agencement des lignes, des couleurs, des formes et des textures; réalisme et proportion; utilisation des médias; et expressivité (selon des notions préconçues de «justesse» définies par des experts).
  • Le grand art exige une réponse esthétique individuelle; la signification socioculturelle est secondaire.

Comme on peut facilement l’imaginer, mettre de côté ces canons constitue un défi de taille à surmonter, autant pour les responsables de l’organisation d’une exposition que pour le regard que le public pose sur les oeuvres qu’on tente de mettre en valeur.


2006 – La remise en contexte de l’anthropologie canadienne

Historicizing
CANADIAN ANTHROPOLOGY
2006
UBC Press

L’exposition
a été créée
pour la
promotion
de la
Canadian
National
Railway

On fera face à une réflexion plus aride et d’une grande rigueur en abordant l’ouvrage collectif Historicizing Canadian Anthropology, édité par Regna Darnell et Julia Harrison en 2006. Le dix-huitième chapitre, traitant de la marchandisation de la culture autochtone au Canada et aux États Unis, est une critique presque brutale des pratiques de commercialisation de l’art autochtone.

Quand ils abordent spécifiquement la tenue de l’exposition de 1927, Kathy M’Closkey et Kevin Manuel vont jusqu’à prétendre que la fabuleuse exposition de 1927 est une promotion publicitaire déguisée, visant à inciter les touristes à visiter Kitwanga, au profit de Canadian National Railway, qui venait tout juste d’être nationalisée et avait besoin d’être rentabilisée. Pour comprendre le contexte qui les conduit à une telle conclusion, vous pouvez lire La voie des totems sur la Skeena, qui raconte justement l’histoire du projet de restauration des totems à Kitwanga, dans les années 1920. Vous tomberez probablement d’accord avec leur point de vue sur le mercantilisme.

Ajoutons que ce type d’analyse critique est parfois difficile à assimiler, en raison de la minutie des observations et des détails dans lesquels on nous entraîne, mais constitue un exercice salutaire pour javelliser nos préjugés devant l’histoire.


2017 – L’art conjugué au u féminin autochtone

J’ai choisi de peindre à propos de mon nom colonial (huard en français) et de ma relation avec grand-mère Moon. Je n’ai pas acheté de pinceau depuis mes débuts en studio

Adrienne_Loon
Instagram 2018-02

Dans son article An Indigenous Woman’s View of the National Gallery of Canada, paru dans la revue Canadian Art, Adrienne Huard commente sa visite de la nouvelle galerie récemment inaugurée par le MBAC.

Elle est accompagnée de son amie Dayna Danger, une artiste plasticienne Métis–Anishinaabe qui revendique l’espace avec ses oeuvres corporelles, pour défier les perceptions du pouvoir, des représentations et de la sexualité. Ces deux femmes nous guident à travers la nouvelle approche conceptuelle proposée par le Musée. Non sans crainte, au début, elles redoutent la répétition des mêmes erreurs.

En plus d’explorer différentes facettes de l’exposition Art canadien et autochtone, dans son analyse générale, Mme. Huard nous rappelle que les musées ont capitalisé sur le déclin de la culture autochtone – ce qui nous ramène au paradigme du sauvetage. Étant autochtone, elle se demande si les œuvres de ses ancêtres sont piégées dans le décor des galeries? Elle comprend bien que la tentative de décolonisation de la part de ces institutions est un défi énorme et craint que cela se perpétue.

Elle observe que dans le discours canadien, l’histoire autochtone est généralement polie et non conflictuelle, mais dès le début du parcours des différentes aires d’exposition, elle constate avec satisfaction que le MBAC a choisi de confronter le public à des vérités qui dérangent, par exemple l’interdiction des pratiques cérémonielles du potlatch en 1884. Elle croit que les dispositifs d’interprétation jettent un regard sans complaisance sur l’histoire afin de rendre compte de la sévérité de la colonisation des Premières  Nations.

Sur une envolée très positive, elle est surprise et impressionnée du fait que le MBAC ait pris les mesures nécessaires pour élever les voix des peuples autochtones au moyen de leur propre voix en solidarité avec les artistes autochtones, au lieu de créer une « altérité », un fossé entre les perspectives occidentale et autochtone. On pourrait dire que le MBAC passe l’épreuve.


Conclusion

Vous vous êtes peut-être reconnus à travers ces canons du jugement exprimés par Chalmer, un peu plus haut? Que ce soit donc pour l’art canadien qui tente d’intégrer l’art autochtone dans ses origines, ou pour l’art européen qui se prétend parfois comme étant l’art véritable, il va de soi qu’il faut éviter le biais du relativisme culturel. Le Canada n’est-il pas le paradis du multiculturalisme? Il fallait bien lâcher ce mot.

Mais si on désire le fin mot, le pluralisme préconisé par Chalmer conviendrait encore plus, dans une culture où les frontières s’estompent entre les genres, entre les sexes et entre tous les signes qui nous distinguent, parfois inutilement faut-il avouer.

L’oeuvre doit parler, avant tout!


En rétrospective

Terminons sur une note plus légère en profitant de cette synthèse visuelle des travaux ayant mené à l’inauguration des nouvelles salles

Montage en accéléré des salles

Et si le coeur vous en dit, profitez de cette liste de lecture qui présente une variété d’artistes du MBAC, d’un seul trait, en 26 courts vidéoclips.

Liste de lecture du MBAC – Un enchainement de 26 vidéoclips brefs
(une pause de quelques seconde a lieu, entre chaque clip… attendre)

Sources documentaires en ligne

Pour explorer le thème de cette note, la majorité des sources documentaires sont disponibles en ligne. Pour certains titres archive.org, on peut les emprunter en s’inscrivant avec une adresse courriel.

Claude Lanouette

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