La queue du Castor Assis

« Visage sur la queue du castor assis »
Informateur B (non divulgué), 2007-07
Archives numérique personnelles – Claude Lanouette, 2020

Projet saugrenu dans une chronique mondaine, réquisitoire sur la mort d’un zoo, queue de castor cachée dans un bâtiment, légende sur un castor tué pour en faire un emblème du clan de l’Aigle: que reste-t-il du Nid, vraiment?

Pour citer Raymond Cayouette, conservateur des oiseaux au Jardin Zoologique de Québec, « ce mât totémique a d’ailleurs une histoire fort étrange », écrivait-il de manière prémonitoire en 1964 dans Les carnets de zoologie. Il ne pouvait présager que, 30 ans plus tard, la fin de son histoire sera encore plus étrange entre 1994 et 1995, quand on envisagera son démantèlement; encore plus incroyable en 2006, au moment où d’anciens membres de la Société zoologique de Québec se demanderont en tout désespoir de cause « où est le Totem ». Enfin, en juillet 2007 pendant la restauration du mât Kwakiutl de Expo 67, une visite à Québec pour voir le Nid conduit à une réponse inattendue, racontée pour la première fois ici, même si nous y avons fait allusion dans la note « 1967-2007 Vents d’Ouest. » On ferme la boucle enfin!


Il est réputé
avoir été détruit
en 1995,
mais il en subsisterait
quelques morceaux
encore aujourd’hui

2007-07-19 10:57
Un informateur…


Une queue de castor refait surface en 2007

La fiche « Exemples de blasons du Castor Assis » est mise à jour régulièrement par l’auteur. Elle comporte une collection d’objets ethnographiques provenant du réseau Reciprocal Research Network (RRN), un groupe de recherche qui s’intéresse aux objets des Premières Nations de la côte du Nord-Ouest (consulter l’onglet Objets dans l’écran).


Retour sur ce qu’on a dit et écrit

Dans les années qui suivent le démantèlement, aucune protestation ne fit surface dans les médias écrits. On n’entend plus parler du Nid de l’Aigle. Doit-on s’en surprendre? Et croirez-vous que, parmi les neuf emblèmes figurant sur un totem de 65 pieds, on a sauvé uniquement la queue du castor assis? Où est passé le reste?

Un projet saugrenu en 2002

Québec, Le Soleil
dimanche, 3 mars, B-9

Dans Le Soleil du 3 mars 2002, sept ans après le démantèlement, une chroniqueuse s’intéressant à la vie mondaine fait part au public d’un projet saugrenu, sinon ambitieux, qui ne se réalisera jamais…

Dans son entrefilet « Vous souvenez-vous », Lise Fournier lance un appel au public dans l’espoir de faire renaître le Nid de ses cendres.

Elle exprime cette requête : « Le totem, aussi appelé le Nid d’Aigle qui a trôné pendant 62 ans au Jardin zoologique de Québec avant d’être démoli en 1995 parce qu’il était pourri, fait l’objet d’une requête tout à fait spéciale ».

En effet, elle rapporte que M. Jack Orchel de « Hawk and Owl Trust » de Londres voudrait retracer les vestiges de cet artefact. Ni plus ni moins, il voudrait reconstituer la sculpture à partir de documents iconographiques.

La sculpture des mâts totémiques, en bref…



Sculpter un mât totémique n’est pas une mince affaire; admettons que c’est un voeu pieu exprimé par M. Orchel. Il aurait été nécessaire de commissionner un sculpteur Nisga’a pour s’appliquer à une tâche longue et ardue. La photo de Harlan I. Smith à gauche ci-dessus est titrée fort justement « Homme Nuu-chah-nulth* fabriquant un mât totémique d’après une photographie d’un mât haïda, un enfant regarde, Victoria (Colombie-Britannique), 1909. »

Ce genre de tâche n’est pas impossible à accomplir; sculpter un mât totémique de plus de soixante pieds prend du temps, ce n’est pas une mince affaire. Comme l’écrit Marius Barbeau, dans Le Canada français de décembre 1940, « des artistes y travaillaient en secret, sous un abri, près de la rive. Leur œuvre terminée après un an ou deux, on procédait à l’érection du totem, en commémoration d’un chef de clan récemment décédé. Des milliers d’invités accouraient de partout pour aider aux derniers travaux et prendre part à la fête ». C’est le fameux potlatch, comme on le verra plus loin.

Un « réquisitoire » sur la mort du zoo en mars 2006

Courriel du 27 mars 2006
BAnQ P625 2016-07-007 \ 1 D2

Le 27 mars 2006, d’anciens membres de la SZDQ ont un dernier sursaut d’énergie, avant qu’une situation inévitable ne se produise quelques jours plus tard: la fermeture définitive du Jardin, le 31 mars.

C’est en scrutant la correspondance du fonds de la Société zoologique de Québec (SZDQ) qu’il a été repéré. On s’interroge surtout sur ce qui s’est passé pendant la période de travaux, ce grand chantier du Jardin qui a duré près de 3 ans – nous y reviendrons éventuellement.

Il a été retenu comme un document significatif, d’autant plus qu’il comporte une dernière question se rapportant directement à l’objet de curiosité derrière la rédaction de ces notes. Comme on l’a déjà souligné dans la note 1967-2007 – Vents d’Ouest, on sent un certain malaise dans ce réquisitoire qu’il faut absolument lire, pour en voir l’étendue. Son dernier paragraphe est criant.

Où est le Totem, monument donné à Société zoologique (sic); où l’avez-vous caché; nous n’osons croire que ce patrimoine soit détruit?

Voici que nous y répondons très tard, mais il fallait bien attendre que toute la saga du Nid de l’Aigle soit éclaircie avant de s’avancer. Alors, voilà!

Confirmation du fragment en juillet 2007

De retour d’un voyage à Québec, je reçois un premier courriel concernant le Nid de l’Aigle, après avoir contacté un organisme parapublic bien en vue. Mon informateur fait une révélation étonnante – il en subsisterait quelques morceaux. Au début de cette recherche, j’ai consigné toutes les communications et les démarches dans mes notes de l’époque. Le courriel ci-dessous est à l’origine du long périple dans les archives que j’entreprends à ce moment. Entrant en contact avec ce nouvel informateur, on me renvoie des photos numériques. En 2007, l’expédition de documents en pièces jointes exige de limiter le nombre de fichiers dans un envoi; ainsi je reçois 2 courriels d’affilée.


Les valeurs d’un héritage culturel

Les couleurs originales

Le Castor rongeant une branche de peuplier (09)
SZDQ 1995-02-28
BAnQ P884 2007-02-001 \ 88 Dossier 32 Diapo 1020

Normalement, les totems comportent un minimum de couleurs, traditionnellement le noir, le rouge, le vert et le blanc. Lorsqu’il a restauré le totem en 1932, après le transport de Prince-Rupert et avant de l’élever au Jardin, Harlan I. Smith*, archéologue au Musée canadien de l’histoire (MCH) a pris note de chacune des couleurs, comme on peut lire dans la section traitant du Nid de l’Aigle de la monographie Totem Poles, de Marius Barbeau (Volume 1, p. 42).

« Le Castor-Assis ronge un bâton de peuplier tenu entre ses pattes, tenant sa queue droite devant son ventre. Son corps était rouge et les oreilles à l’intérieur étaient rouge vif. Comme d’habitude, les sourcils et les pupilles étaient noirs et les coins des yeux étaient blancs. Les dents étaient peut-être blanches; les lèvres et ailes du nez, rouge. Le bâton était vert, avec des rainures et des extrémités blanches. Les pattes antérieures étaient des pièces détachées retenues par des chevilles en bois peintes en rouge. Le visage humain gravé sur la queue en damier était peint en rouge avec des sourcils et des pupilles en noir; les coins des yeux étaient blancs, et les lèvres et les ailes du nez éventuellement rouges. »

Les légendes du Castor Assis

Maison et mât totémique du chef Skagwait, Port Simpson [Lax Kw’alaams],
Oregons Columbus Hastings, 1879 – MCH 68806

Ci-dessus, on voit un mât totémique comportant un castor assis, un blason fréquemment utilisé par les Tsimhian de la Côte Nord-Ouest. Le mât trône devant la maison d’un chef, avec une façade dans le style typique de l’époque, érigée à Lax Kw’alaams (carte) sur les rives de la Skeena. Comme on sait, chacun des 9 emblèmes du Nid de l’Aigle est associé à une légende; la famille se réclame le droit de la raconter pendant les fêtes cérémonielles, notamment lors des cérémonies d’élévation : les potlatch.



Il n’est pas possible de bien comprendre les légendes des blasons du Nid de l’Aigle sans connaître cette aspect essentiel de la culture des Premières Nations de la Côte Nord-Ouest. Ces fêtes tenues pour célébrer et valider le rang social d’un chef, en partageant de la nourriture et des couvertures en quantités excessives, étaient une nécessité de la vie sociale. Chaque blason du Nid pouvait être évoqué pour raconter des légendes glorifiant le chef de clan et sa famille. Le modeste « Castor Assis » nous sert ainsi une leçon, une légende héroïque où il y a même des brigands qui assassinent un chef. Mais avons-nous écouté et essayé de comprendre ces adaawak*, ces légendes traditionnelles, pendant les soixante ans où le Nid dominait le Jardin zoologique?

Le castor rongeant une branche de peuplier… selon Barbeau

Le Castor rongeant une branche de peuplier, sous la Grenouille, devint un blason de famille à peu près vers le même temps. On raconte qu’un jour, au canyon de la Skeena, des voyageurs entrèrent dans la maison de Githawn. Comme leur conduite et leur silence étaient étranges, on les suivit à la trace, après leur départ. Comme eux, on escalada le flanc de la montagne, et on les vit mystérieusement disparaître dans un petit lac. Se rendant compte qu’elle avait affaire à des castors surnaturels, la famille de l’Aigle draina le lac. Après avoir tué les castors, qui cherchaient à s’enfuir, on aperçut un grand Castor au fond du lac desséché. L’ayant tué, on en fit, suivant l’usage, un totem. On reproduisit ses traits singuliers sur des mats sculptés, ainsi que les petits visages humains qu’on avait observé sur son dos et sur sa queue — tel qu’on le voit sur le Castor au canyon de la Skeena, ou encore, sur la queue quadrillée du Castor à la Tournée-du-Moulin.

Marius Barbeau, « Le totem du Nid de l’Aigle », (ibid. p. 376).

Des variantes de la légende

Ce fond du lac desséché, n’évoque-il-pas métaphoriquement l’étang du totem – maintenant disparu – dont il a été question dans une note précédente? Une version plus longue de cette légende est présentée sur la page « Totem du Nid D’Aigle » du site Anciens Village de Gingolx. Elle est captivante d’ailleurs, parce qu’elle contient un passage particulièrement révélateur où on raconte la fuite des assassins d’un chef de clan.

Lorsque les deux hommes refirent surface, les gens virent deux gros castors qui s’éloignaient à la nage, l’un deux tenant une flèche dans sa gueule. Ils comprirent alors que le chef Castor avait tué leur propre chef.

Dans cette variante, voyez comment les traditions orales décrivant les blasons nous renseignent sur le riche imaginaire des peuples de la Côte Nord-Ouest. Si on désire découvrir toutes les variantes des légendes et des secrets du castor, il faut lire le chapitre « The Beaver Tsimsyan » dans Totem Pole, Volume 1, page 105. C’est là qu’on retrouve la photo de la maison et du mât totémique du chef Skagwait (ci-haut). Imaginez maintenant que nous pourrons explorer les autres blasons, de manière similaire.


Que faire maintenant?

Il serait bénéfique de planifier un geste concret pour que les ainés de la nation Nisga’a sachent ce qui s’est produit réellement avec le Nid. Comme on le constate dans l’information fournie sur le « Totem du Nid D’Aigle » du site Anciens Village de Gingolx, la page n’est pas tout à fait tournée pour eux.

En 1932, le Jardin zoologique du Québec a acheté le totem du Nid d’aigle et l’a érigé sur son terrain près de la ville de Québec. On pense qu’il a été enlevé au cours des années 1990 (le Jardin zoologique a fermé ses portes en 2006).

Il serait temps de la tourner. Nous devrions au moins rédiger une amende honorable pour nous faire oublier cette histoire qui se finit tragiquement. Si des informateurs, passé ou à venir, désirent nous aider à faire cette amende auprès de la nation Nisga’a, qu’ils fassent signe. Nous avons pris soin de caviarder des documents à travers ces notes, dans cet esprit. Jusqu’à date, personne, à aucun pallier des gouvernements, n’a rien fait dans ce sens, semble-t-il.

En fait, des appuis seraient requis pour imaginer une solution communautaire dans ce processus d’amende honorable; à la limite, retrouver ce fragment et se préparer à le retourner au Musée Nisga’a par voie diplomatique serait le meilleur geste de bonne volonté et de réconciliation.

Il n’y a pas de mot pour dire au revoir en Nisga’a, explique un ancien; au lieu de cela, ce que vous dites à votre départ se traduit par «nos chemins se croiseront à nouveau, un certain moment».

Alors, nos chemins se croiseront à nouveau, à un certain moment…

Claude Lanouette
Québec, le 9 mai 2020


Apostille

En se souvenant que le Nid de l’Aigle provient de la rivière Nass, où est domiciliée la nation Nisga’a, et en croyant qu’il serait éventuellement possible d’accéder aux restes du Nid, il est impossible de ne pas penser au rapatriement, comme on peut le lire dans la page « Repatriation and Treaty* » sur leur site gouvernemental.

L’accord définitif Nisga’a, le premier traité moderne de la Colombie-Britannique, est entré en vigueur le 11 mai 2000. Le retour de ces artefacts est le résultat du traité Nisga’a historique. Il remplit l’obligation du chapitre 17, qui stipule: « Les Parties (à ce traité) reconnaissent le rôle traditionnel des artefacts Nisga’a dans la continuation de la culture, des valeurs et des traditions Nisga’a ». Il reconnaît que nous avons un « lien traditionnel et sacré » avec ces artefacts. Les négociateurs Nisga’a ont travaillé pour obtenir un traité qui ramènerait ces trésors à la maison.

Pour relire en ordre toutes les notes de l’histoire (1 à 16)
ou pour les partager :

PORTFOLIO : HISTOIRE DU NID DE L’AIGLE

2 réflexions sur “La queue du Castor Assis

  1. Je te lance un défi. Reproduire la queue du castor en papier mâché avec gouache. Ce serait magnifique dans to appart. En plus tu as la hauteur veinard F.G.

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