1933-1995 – Totem autochtone ou canadien?

Oeuvre d’art mise en avant

Pourquoi le Nid de l'Aigle, dominant le Jardin zoologique pendant plus de 60 ans, est-il passé d'une oeuvre autochtone d'art monumental à un symbole de fierté canadien? [Note 03/24]

1930 Emily Carr – Vaincu – Huile sur toile, 92 x 129 cm
Emily Carr sa vie son oeuvre (Livre en ligne de l’IAC)

L’huile sur toile mise en avant est une des oeuvres phares d’Emily Carr. Vaincu? Ironiquement ce titre évoque bien cette époque où on tente de rescaper l’art autochtone pour appuyer une vision émergente du Canada. Alors que l’économie touristique est en pleine croissance, on cherche à commercialiser l’art monumental – les totems, comme nous l’avons vu dans deux notes précédentes : La route des Totems et La voie des totems, si vous ne les avez déjà lu.

Campement parmi les îles du lac Huron, 1859, gravure sur bois tirée du livre de Kane, Promenades d’un artiste parmi les Indiens de l’Amérique du Nord
IAC – Paul Kane 

Dans la fiche descriptive du tableau Vaincu, on rappelle que la démarche de Carr s’inscrit dans le paradigme du sauvetage, comme on l’entend en ethnologie. Il reflète notre attitude vis-à-vis les Autochtones, perçus en voie de disparition, motivant ainsi la préservation de leur culture matérielle et artistique. À titre d’exemple, on évoque le projet de Galerie indienne de George Catlin en traitant de questions essentielles que soulèvent l’oeuvre d’un autre artiste inspiré de la culture autochtone, dans le livre en ligne Paul Kane sa vie son oeuvre.

Nous recommandons particulièrement d’explorer ces deux livres en ligne de l’Institut de l’art canadien, car il se posent bien en toile de fond à cette première discussion sur le Nid de l’Aigle.


1933-1995 – Le Nid de l’Aigle au Jardin

Circa 1960 – Mât totémique le Nid de l’Aigle
BAnQ P625,S44

Démantelé en 1995, il y a près de vingt-cinq ans, beaucoup de personnes de la région de Québec ne l’ont jamais vu. Comme il a orné le Jardin zoologique de Québec de 1933 à 1995 et qu’il a été démantelé sans qu’on s’en étonne trop, nous allons explorer les circonstances de son arrivée dans la région et les événements entourant son démantèlement.

Deux questions surgissent lorsqu’on s’intéresse à la conservation de ce patrimoine artistique autochtone. Son démantèlement peut-il être considéré comme un simple accident de parcours et aurait-il pu être rescapé?

En revenant sur son histoire, que nous développerons dans les prochaines notes, gardons à vue que nous sommes bien en présence d’art monumental autochtone; au sens propre, un mât totémique est avant tout un monument commémoratif; le Nid de l’Aigle en était un.

On ne peut pas se borner uniquement à l’histoire de ce monument disparu du paysage urbain sans tenter de mieux comprendre la culture de sa région d’origine, à l’époque où on s’en est approprié. Ainsi espérons-nous pouvoir développer un opinion éclairée sur ce que nous appelons pour le moment un « accident de parcours ». Tout au plus, certaines questions qui n’ont pas été soulevées depuis son démantèlement demeureront ouvertes et prêEtes à débattre.


1928 – Le Nid de l’Aigle vu par Emily Carr

Les voyages d’Emily Carr sur la Côte Nord-Ouest, entre 1912 et 1928, lui procurent une vision de l’art autochtone que peu d’artistes ont pu avoir. Cette carte de la région illustre ses points d’arrêt, dont Gitiks, d’où provient le Nid de l’Aigle.

1990 Shadbolt D. – Emily Carr p. 229 (en ligne sur archive.org)

Il faut s’estimer privilégié de localiser une aquarelle représentant le Nid de l’Aigle du Jardin, tel qu’il était élevé dans un village abandonnée, avant qu’on se l’approprie.

Item PDP00624 – Eagle’s Nest Pole at Gitex, Nass River

Effectuons ainsi un retour en 1928, sur l’aquarelle Eagle’s Nest Pole at Gitex Nass River d’Emily Carr. Cette oeuvre d’art monumental autochtone, ayant inspiré cette artiste canadienne en tant que sujet de représentation, acquiert ici un caractère particulier. Elle est une représentation artistique du mât ayant séjourné pendant plus de 60 ans dans la banlieue de Québec.

Jusqu’à preuve du contraire, elle serait la seule oeuvre picturale s’inspirant directement de ce mât, en dehors des nombreuses photographies sur lesquelles nous reviendrons. Elle témoigne de la vie du mât, qui s’est étendue entre les années 1870 et les années 1990, et de son attrait pour une artiste reconnue. Notons également que le Nid à son sommet est assez unique; peu de mâts sont ainsi coiffés.

En examinant la fiche descriptive des archives du Royal BC Museum (RBCM), on apprend que cette aquarelle se trouvait encore dans l’atelier de Carr au moment de son décès, inventoriée par les exécuteurs et marquée du cachet de succession à l’encre. W. A. Newcombe lui porte assez d’intérêt pour l’acquérir en 1945. Il faisait partie des précurseurs de Barbeau en photographiant le Nid de l’Aigle bien avant lui, qui ne l’avait aperçu qu’en 1927. Par un retour du balancier, le fonds de la succession de Newcombe sera acquis par le RBCM; l’aquarelle y retournera en 1961.

Revenons à la fin de juin 1928. Carr explore la vallée de la Nass après un court séjour à Greenville (carte Totems Nisga’a en ligne). Comme il n’y a pas de mâts dans ce village, elle demande à un Autochtone de l’emmener en bateau à rames, au village abandonné de Gitiks, où se trouve le Nid. Elle y passera quelques jours, avec ses carnets de croquis. Cette excursion est relatée dans Seven Journeys de Doris Shadbolt. Ce voyage la conduit à développer un regard critique sur la disparition des mâts totémiques. Décrivant l’ambiance artistique de l’époque, elle aboutit à une réflexion sur le paganisme, pendant la période où elle a peint ses premiers totems, de 1911 à 1913.

Mon but, en produisant cette série de mâts totémiques, était d’illustrer ces reliques extraordinaires issues d’un peuple menacé, et ce dans leur environnement d’origine, c’est-à-dire au lieu précis où ils ont été sculptés et placés par les Indiens en l’honneur de leurs chefs. Les mâts disparaissent rapidement. Chaque année voit un certain nombre d’entre eux tomber, pourris par l’âge; d’autres sont achetés et emmenés à des musées dans diverses parties du monde; d’autres, malheureusement, servent de bois à brûler. Les Indiens commencent à en avoir honte, craignant que les Blancs, à qui ils veulent ressembler, y voient des manifestations de paganisme et les ridiculisent, alors ils les brûlent.

Cette réflexion sur le paganisme évoque comment on le craint dans les années 1930; on le constate en recherchant ce thème dans la revue Le Canada-Français. La pensée catholique étant en toile de fond de l’actualité, un grand mât totémique viendra orner le Jardin zoologique : quelles seront les réactions?

Enfin, c’est le modernisme de ses derniers totems, produits entre 1927 et 1932, qui alimentera l’exposition dont nous discutons ci-dessous. C’est sa contribution à cette époque effervescente qui tente de réconcilier l’art autochtone et l’art canadien.

Couverture du livre
LIRE

L’essai Emily Carr Sa vie et son oeuvre de Lisa Baldissera, qui détient une maîtrise en création littéraire de l’Université de la Colombie-Britannique et une maîtrise en arts de l’Université de la Saskatchewan, est vraiment pertinent.

On y explore de nombreuses facettes de son parcours, dont une partie reflète ses visites sur la Côte Nord-Ouest et son intérêt pour les mâts totémiques.

Dans la section Importance et questions essentielles elle soulève des aspects cruciaux de sa production, dont l’identité nationale et l’influence des oeuvres autochtones.

L’œuvre de Carr est aussi considérée comme révélatrice dans sa représentation des ruptures géographiques, politiques, sociales et psychiques spécifiques qui émergent au sein des populations autochtones, coloniales et migrantes établies sur la côte ouest du pays. Parmi ces enjeux, on remarque l’histoire complexe de la colonisation et du déracinement — et qui est présente dans des œuvres telles que Vaincu (1930) — qui marque l’histoire du Canada, et la façon dont les préoccupations au sujet du territoire, de son échange et de sa façon de la voir sont utilisées pour déterminer qui peut ou ne peut pas occuper les terres et comment ces luttes capitales d’appartenance sont articulées.


1927 – Exhibition of Canadian West Coast Art Native and Modern

Canadian West Coast Art: Native and Modern exhibition, installed in the E.R. Wood Gallery, January 1928
© 2014 Art Gallery of Ontario

Cette exposition marquante eut lieu au Musée des Beaux-Art d’Ottawa en 1927 et à la Galerie d’art de Toronto en 1928. Comme on le voit ci-dessus, la mise en valeur des oeuvres est sobre, une juxtaposition de tableaux d’artistes canadiens et d’objets de la culture autochtone de la Côte Nord-Ouest. On peut se demander qu’est-ce qui était le plus mis en valeur: les oeuvres des artistes canadiens ayant voyagé sur la Côte Nord-Ouest ou les oeuvres autochtones proprement dites?

Le titre qualifie ce qui est présenté d’un épithète unique – Art canadien de la Côte Ouest, mais le sous-titre dépasse un peu du jupon comme on dit parfois, en opposant le caractère autochtone au caractère moderne (native and modern), volontairement ou non. Est-ce dans un élan soudain de sympathie, digne du paradigme de sauvetage dont il a été question plus haut, qu’on associe dans une exposition nationale l’art autochtone à l’art canadien? Est-ce dans la même lignée que l’assimilation des enfants autochtones dans les pensionnats dès le milieu des années 1800 pour qu’ils deviennent de petits canadiens?

L’exposition d’Ottawa en 1927 coïncide également avec le 60ème anniversaire de la Confédération, à une époque où l’identité canadienne tente de se raffermir. Ce jubilé de diamant est un des premiers événements majeurs de la fête du Dominion parrainés par le gouvernement fédéral. Mais tous ne sont pas de la même opinion.

Dans certaines régions, les agents indiens permettent à des membres des Premières Nations de participer aux reconstitutions historiques locales de la fête du Dominion avec leurs costumes traditionnels, tandis que dans d’autres, on insiste davantage sur les idées d’assimilation et de conversion.

Pour suivre ce courant d’idées nationalistes et revenir à l’exposition organisée par Marius Barbeau et Eric Brown, ce dernier rappelle l’importance de préserver les traces de la culture autochtone dans les pages liminaires du catalogue d’exposition, avec un brin de regret.

La disparition de ces arts, suite à la pénétration du commerce et de la civilisation, est plus regrettable qu’on ne peut l’imaginer et il est primordial de consacrer tous les efforts possibles pour maintenir et restaurer tout vestige dans une exposition permanente, aussi peu en reste-il.

Lorsqu’il s’agit de décrire la quinzaine de types d’objets autochtones, provenant des différentes aires culturelles de la Côte, on parle de leur usage en utilisant l’imparfait, au passé, comme si c’était d’une époque révolue. C’est en seconde lecture que nous est apparue cette singularité. On n’oublie pas de mentionner également que chacun d’eux est la propriété d’une institution muséale ou d’une collection privée, bref ne seront pas retournés à leur propriétaire. Mais Barbeau souligne bien le rôle que ces pièces de collection jouaient chez les Autochtones.

Leur art n’était pas une vaine recherche pour eux ou les membres de leur tribu, mais accomplissait une fonction tout à fait essentielle dans leur vie quotidienne. Leurs maisons, leurs costumes cérémoniels, leurs ustensiles et leurs armes devaient être décorés dans un style traditionnel ; et leurs emblèmes héraldiques devaient être montrés et exhibés devant leur maison et sur leurs mâts totémiques.

Catalogue d’exposition
AIC-ICA Emily Carr Book

Et une autre déclaration assez surprenante du directeur de la galerie, Eric Brown, peut sembler ethnocentrique en opposant l’art des « tribus canadiennes » comme il le dit, à « nos artistes les plus sophistiqués ».

L’objet de [cette exposition] … est de mêler pour la première fois les œuvres des tribus canadiennes à celles de nos artistes les plus sophistiqués dans le but d’analyser leurs relations, si tel est le cas, et en particulier pour permettre à cet art primitif et intéressant de prendre une place définitive parmi les productions artistiques les plus précieuses du Canada.

L’art des tribus canadiennes a évolué plus loin que les autres et révèle une culture beaucoup plus raffinée.

Cette notion de sophistication des artistes canadiens est assez ironique, si ce n’était qu’un malheureux sous-entendu, pourrait-on croire… Cette comparaison est-elle vraiment justifiée si on désire considérer la production artistique autochtone à sa juste valeur? La comparaison avec les arts autochtones des autres continents est également abordée, et cette fois-ci le résultat de cette comparaison mérite d’être en exergue.

Cette coupure qu’on ressent entre l’art autochtone proprement dit et le travail des artistes canadiens qui s’en inspirent pour créer des représentations demeure. Dans un prochaine note hors série, on verra que les pratiques artistiques autochtones sont plus vivantes que jamais, particulièrement sur la Côte Nord-Ouest.


1933 – Le Nid dans sa vie imaginée

En gardant à vue l’idée prévalente de la relation entre l’art autochtone et l’art canadien, discutée ci-dessus, la Société zoologique de Québec s’inscrira-t-elle également dans ce courant d’idée que le totem est de l’art canadien? Peut-on supposer que le Nid de l’Aigle se soit transmuté d’une oeuvre d’art autochtone monumentale en symbole d’unité canadienne? Examinons certains documents d’époque pour élucider ces questions.

1933 Campement « indien » sur le site du Jardin zoologique
Diapositive sous verre colorée manuellement
BAnQ Fonds P625 Contenant 2 C 011 01- 05- 007B- 01

Étonnamment, en épluchant les contenants du fonds Société zoologique de Québec de BAnQ, nous avons localisé cette photographie sur verre qui témoigne d’une installation d’un campement autochtone, tel qu’on se le représente à cette époque. N’ayant pas retracé d’information sur cette installation au pied du mât, nous avons recherché des témoignages écrits qui relataient l’inauguration imminente du Jardin zoologique.

Ainsi, nous avons retracé trois articles pertinents publiées en 1932 de la revue L’Enseignement primaire. De septembre 1898 à juin 1937, elle était envoyée gratuitement, chaque mois de l’année scolaire, à toutes les écoles catholiques de la province – un large auditoire. L’objectif de ces publications était de motiver les professeurs à emmener leurs élèves au Jardin, une nouvelle attraction touristique et pédagogique, pendant la belle saison.

Dans le numéro de septembre (en ligne), l’abbé Albert Tessier, du Séminaire des Trois-Rivières, annonce un campement indien.

Et ce n ’est pas tout… À l ’extrémité du champ défriché, là-bas, sous les arbres denses, s’érigera un campement indien, et, tout à côté, un campement de bûcheron. De cette façon la vie des bois sera évoquée sous tous ses aspects et elle revivra de façon concrète pour le plus grand intérêt de milliers de gens qui ne la connaissent que par les livres.

Le peintre Horatio Walker, le surintendant des parcs J. C. Garneau, le sous-ministre de la province Charles-Joseph Simard et le sous-ministre de la colonisation L. A. Richard présentant leurs prises.
Vers 1930 Canadien National – BAnQ P428,S3,SS1,D32,P1

Dans le numéro d’octobre (en ligne) le sous-ministre de la Colonisation, Louis-Arthur Richard, explique à l’abbé Tessier les détails du projet de Jardin zoologique que son ministère réalisera dans la vielle capitale. Il termine l’interview en résumant son idée principale.

L’idée, c’est d’en faire un jardin uniquement consacré à la faune de l’Amérique du Nord et où chaque ordre, chaque famille et chaque genre soit représenté par des spécimens types. L’idée, c’est encore de construire toutes les maisons et toutes les dépendances en s’inspirant de l’architecture normande de façon à donner l’illusion d’un petit village canadien-français du 18ème siècle.

Dans le numéro de décembre (en ligne) Richard complète son raisonnement, ce qui élucide la présence du campement indien autour du Nid de l’Aigle.

La faune a eu une telle importance dans la colonisation de ce pays qu’il est tout naturel d’associer à nos animaux sauvages le souvenir des premiers colons. Établir un jardin zoologique exclusivement destiné à la faune canadienne, c’est déjà faire une reconstitution historique, puisque c’est rappeler que ces animaux étaient ici avant nous et que c’est à cause d’eux que nos ancêtres sont venus.

Et pour ce fameux campement, il expose clairement ses visées pédagogiques pour le Jardin.

Combien de gens dans nos villes et même dans nos campagnes ignorent le genre d’existence des sauvages et des bûcherons dans les grands bois ? Pour percer, à leurs yeux et aux yeux des enfants, le mystère de la forêt et pour leur montrer une chose qu’ils n’auraient peut-être jamais l’occasion de voir, un endroit a été réservé au jardin zoologique pour y dresser un campement de sauvages et un campement de chantier. Ils pourront mieux se rendre compte de la vie primitive que mènent en forêt ceux qui y sont attirés par la chasse des animaux à fourrure ou par l’industrie forestière.

Lettre de novembre 1931 de Richard à Scott ; la première d’un longue série qui aboutira à une transaction d’achat, dont le paiement est effectué le 27 août 1932, 10 mois plus tard.

Cette entrevue est publiée à l’automne 1932 sans que Tessier ne révèle l’arrivée du Nid de l’Aigle pour l’inauguration de juillet 1933. Richard connaît bien des détails sur le Nid, puisque le 5 novembre 1931, dans sa première lettre à Duncan Campbell Scott, surintendant général adjoint des Affaires indiennes à Ottawa (ci-contre), il lui a exposé son projet d’acquérir un mât.

En plus, il lui fait part de ses motivations pour créer un parc public comportant un jardin zoologique, il lui indique qu’il voudrait « l’ornementer » avec un objet d’un intérêt particulier pour l’éducation du public, faisant valoir qu’aucun parc de la province ne possède une chose telle qu’un mât totémique, et remarquez sa conception de l’histoire.

Même à Québec, où dans les premiers jours de la Colonie, nos Indiens se mêlaient à un tel degré avec l’homme blanc, avons-nous un souvenir tel qu’un totem rappelant la civilisation plus avancée des Indiens de l’Ouest, je considère que c’est une grande lacune.

Ses voyages dans l’ouest canadien le conduisent à glisser un message sibyllin, qui prend tout son sens avec le recul : il évoque la civilisation plus avancée des Indiens de l’Ouest. Conscient que les mâts totémiques se font rares, rappelons-nous le paradigme du sauvetage, et que le gouvernement de la Colombie-Britannique a légiféré pour les protéger, il ne peut traiter de province à province. Scott devient un allié précieux.

Plus de détails sur ces correspondances et sur les enjeux qui se présenteront tout au long du projet figureront dans 2 notes déjà rédigées et planifiées (1931 – Tout débute en novembre– le 7 juin et 1931-1932 – Correspondance et décisions– le 19 juillet.)

1900 – Le Nid dans sa vie initiale

Il faut revenir à des photographies d’archives pour comprendre que le Nid de l’Aigle n’a jamais entouré d’un campement de tentes, tel qu’on l’imaginait dans la photo présentée auparavant.

Le site Anciens Villages et Totems Nisga’a de la communauté de Gingolx, présente une page dédiée au Nid de l’Aigle, sur laquelle figure série de photographies du mât sur ses lieux d’origine. La photographie suivante, tiré de cette série, offre une vue du Nid derrière la maison de son propriétaire, avec la rivière Nass en arrière plan.

Eagle’s Nest Pole – Royal BC Museum
Source Ancient Villages et Totems Nisga’a – Eagle’s Nest Pole

Ces maisons en rangée faisant face à la rivière, il faut savoir que cette dernière maison où se retrouve le mât serait celle du chef du clan de l’Aigle, cependant il n’y a pas de photographie d’archive connue qui présente la façade de cette maison avec le mât derrière.

Cependant, la maison du chef pourrait comporter une peinture de façade, un paravent orné, comme on en voit typiquement dans l’architecture Tsimshian, par exemple. La photographie ci-dessous illustre une rangée de maisons à Gitlaxdams – sur la rivière Nass également. La dernière maison comporte un tel paravent, qui est un panneau supplémentaire apposé en façade, est un bon exemple.

Chief Minesque’s (Mosquito) house, Gitlaxdamsk, Nass River. Photographer unknown, 1903. Royal B.C. Museum.
SFU Bill Reid Center

Si vous passez à Gatineau, vous pouvez d’ailleurs voir de plus près des paravents ornés, dans la Grande Galerie du Musée canadien de l’histoire. Une exposition virtuelle en ligne permet d’explorer en détail les différents types de paravents et les autres aspects de la culture de la Côte Nord-Ouest.

Pour donner une idée de plus précise de l’apparence d’un tel paravent, voici une photographie intéressante tirée des archives numériques de Digital Collection of Los Angeles Library.

Une véritable façade tsimshian de 28 pieds de long et 12 pieds de haut, provenant de la Côte Nord-Ouest du Pacifique, est exposée au centre pour les arts visuels ARCO
Photographie du 24 décembre 1988

Nouveaux signes, nouvelle identités

Serions-nous devant de nouveaux signes et de nouvelles identités, alors que le mât s’est transporté d’ouest en est? Tentons d’examiner cette question avec différents éléments qui pourrait faire office de réponse.

En premier, il y a un certain attachement à cette pièce imposante qu’est le Nid de l’Aigle, quand on en parle dans les publications de la Société du jardin zoologique. À travers le discours qu’on tient pour justifier sa présence sur les lieux, ce changement d’identité d’une oeuvre sculpturale majeure, transparaît la fibre nationaliste de l’époque. Par exemple, M. Damase Potvin raconte l’histoire de ce « beau monument indien », trouvé (par Barbeau) en 1927 dans la jungle de la rivière Nass, pour reprendre quelques termes de son court article (Potvin 1941 : 81).

 Ce Nid de l’Aigle sculpté au sommet d’un cèdre gigantesque symbolise bien la faune et la flore représentée dans notre Zoo québécois; la flore par cet immense tronc de cèdre rouge; la faune par cet aigle si haut perché et par ces autres animaux sculptés dans l’arbre : l’écureuil, le castor, la martre, le corbeau, le saumon.

Il communique aussi son point de vue en citant Marius Barbeau, qui rappelle que ce mât réunit plusieurs éléments de notre unité nationale.

Transplanté sur le Saint-Laurent, il a trempé dans les eaux salées du Pacifique, reliant ainsi en quelque sorte nos deux côtés éloignés. Situé près de Québec, il rappellera les Peaux-Rouges du Nord-Ouest rattachant ainsi l’histoire à la préhistoire. Si ces sculptures s’inspirent de la nature, elles sont plus encore qu’une image réaliste, elles expriment en termes humains quelque chose de l’âme nationale.

Comme on l’a vu plus haut, cette âme nationale s’est manifestée plus particulièrement dans l’exposition Canadian West Coast Art en 1927. Dans le texte de présentation du catalogue qui l’accompagne, on évoque effectivement la faune et la flore à l’origine des thèmes et des matériaux des oeuvres autochtones.

Une caractéristique louable de cet art indigène, pour nous, est qu’il est vraiment canadien dans son inspiration. Il a pris naissance entièrement à partir de la terre et de la mer à l’intérieur de nos frontières nationales. Les ours gris, les castors, les loups, les baleines, les saumons, les phoques, les aigles et les corbeaux constituent ses thèmes plus familiers. Les cèdres, les défenses de morse, les peaux d’orignal et les poils de chèvre des montagnes constituent leurs matériaux à l’état brut.

Et il est remarquable que ces artistes indigènes aient adapté habilement leur style à la nature exigeante de leur matériaux, tout en essayant d’atteindre un dessein social qui a constamment stimulé leur originalité et mis à l’épreuve leurs talents créateurs, jusqu’à l’extrême .

Ce mât totémique est également perçu comme un relent du siècle dernier, provenant d’une culture menacée par la société moderne. Marius Barbeau avait probablement inculqué cette perspective aux membres de la Société zoologique, comme on le constate dans un texte publié dans les années 1960 (Cayouette 1964:21).

Monsieur Barbeau est d’avis que le totémisme ne date que du siècle dernier et n’a duré comparativement que peu de temps. L’homme blanc avec sa civilisation a entravé les coutumes et il n’y a guère maintenant de véritables sculpteurs de totems, et ceux-ci n’ont de signification que touristique et mercantile.

Ce pessimisme de l’époque s’est substitué par une renaissance de l’art totémique sur la Côte Nord-Ouest et de nombreuses élévations de mâts continuent de faire partie du paysage culturel. Conscient du péril qui ne serait peut-être pas surmonté croyait-on à ce moment, l’auteur est bien conscient de la grande valeur du Nid de l’Aigle.

Les visiteurs du jardin zoologique de Québec ont donc le privilège d’admirer un mât totémique véritable, de grande valeur et plus que centenaire.

Ce qu’on peut conclure provisoirement

Les blasons d’animaux, sculptés et empilés sur les mâts, racontaient sous forme de symboles narratifs des légendes et des histoires de famille, validées lors des cérémonies d’élévation de la communauté – le potlatch. Ces récits, hors de leur contexte culturel, ne peuvent pas soulever un grand intérêt, même si on les évoque très brièvement dans les guides du Jardin. Qui connaît par exemple la légende des volcans et des migrations qui se dissimule derrière un de ces blasons?

Ce transfert des significations d’origine s’accomplit simultanément au déplacement géographique vers une aire culturelle où la culture autochtone est très différente. Les différences entre l’ouest et l’est ne sont pas seulement vécues par les Canadiens.

Dans ces circonstances, on ne peut reprocher aux nouveaux propriétaires de transformer le Nid en symbole de fierté locale, alors que le mât était un objet de fierté pour son propriétaire. C’est en l’associant à la faune et la flore du Jardin ou à l’âme nationale, sans que soient continuellement véhiculées ses significations originales, que s’opère cette mutation d’identité.

L’ignorance de la culture de la Côte Nord-Ouest, à l’autre bout du pays, a contribué à amoindrir le pouvoir des symboles et des légendes du mât totémique et peut-être fait oublier qu’un chef de clan en avait été déculotté.


@ SUIVRE... VENDREDI LE 24 MAI

SAUVETAGE : 2 RESCAPÉS SUR 4 À GITIKS

Le Nid de l’Aigle, ramené du village abandonné de Gitiks sur la rivière Nass, faisait partie d’un ensemble de 4 mâts voisins. De 3 rescapés, on passe à 2 en 1995 : le Québec n'a pas su conserver le sien.

Sources documentaires en ligne

Pour explorer le thème de cette note, la majorité des sources documentaires sont disponibles en ligne. Pour certains titres archive.org, on peut les emprunter en s’inscrivant avec une adresse courriel.

Mises à jour

2019-05-12 – Révision de la section sur l’architecture et ajout de photographie de façade

1881-1931 – La voie des totems sur la Skeena

Photo d’archives mise en avant

Grand Trunk Pacific Railway General Superintendent’s Car Along Skeena River – 1914
BCA D-06320

Pourquoi la construction d’une voie ferrée, dans la vallée de la Skeena en 1914, a-t-elle transformé les totems de Kitwanga en aimant à touristes? [Note 02/24] 

1913-1921 – Un village riverain

Pendant que quelques personnes se promènent à travers les mâts totémiques à Kitwanga, au bord de la rivière Skeena – en arrière plan – une femme attentive fixe le rivage, faisant dos à un paysage qui sera modifié considérablement par l’arrivée du rail dans la région.

1921 Mâts totémiques à Kitwanga
CVA 289-002.012
1913 British-Columbia Forest Service – Kitwanga
BCA NA-03626

On pourrait bien dire : « voir le totem au bout du rail », car les mâts totémiques de Kitwanga deviennent une attraction touristique de la Côte Nord-Ouest, une fois que la Grand Trunk Pacific Railway inaugure le tronçon descendant la vallée de la Skeena en 1914. Si on ne descend pas à la station du village, on ne les verra que furtivement par la fenêtre de la voiture, sans savoir qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Dès 1923, la Canadian National Railway entreprend un projet de restauration des mâts de Kitwanga, et en fait la promotion dans un livret offert aux agents de voyage, comme on le verra plus loin.

Pour bien comprendre le contexte dans lequel ce projet a été mené, on peut d’abord prendre connaissance de l’article de John Lutz, publié en 2018 :  Comment le mat totémique est devenu un symbole au Canada (traduction Google). Il expose les aléas du projet de restauration, une collaboration entre CNR et le Ministère des Affaires indiennes, qui aura conduit à créer un point focal d’intérêt pour les touristes, à Kitwanga.


La mémoire des cartes

Pour vous situer dans la région et prendre connaissance de l’étendu des voies ferrées gérées par la GTPR dans les années 1900, voici deux cartes.

1915c Carte GTPR
UNBC G3511.P3 1911 .P6 (visionneuse avec zoom)

La première (ci-dessus) provient du fonds d’archive de l’Université de Colombie-Britannique. Le document numérisé Map of the central section of British Columbia : showing the country served by the Grand Trunk Pacific Railway comporte le segment allant de Hazelton à Prince Rupert. Cette carte a été créée par la Poole Brothers, dans les années 1910, peu après l’inauguration de cette nouvelle desserte de la région.

Carte créée par l’auteur
Google Maps

La seconde (ci-dessus) la carte Google en ligne Chemin de fer Côte Nord-Ouest 1914-2017, a été créée à partir des archives consultées pendant la rédaction de cette note. Elle illustre deux segments du parcours (Grand Trunk et Via) qui sillonne les Rocheuses, entre Jasper et Prince Rupert.

Une note de recherche sur l'histoire du train Skeena de Via Rail est en révision.

Elle sera publiée le 6 décembre 2019 afin de démontrer comment les mâts totémiques ont persisté dans notre mémoire culturelle.

1872-1905 – Une histoire de la résistance

Ces trois photos bucoliques, prises sur les berges de la rivière Skeena, nous introduisent à un des paysages qui seront prisés par les touristes qui se rendront à Kitwanga en train, dès le milieu des années 1920. Remarquez la dernière : qu’est ce qui a changé? La réponse un peu plus loin…

1916 Mâts
à Kitwanga
BAC A-0111266
1915 Mâts
près de la Skeena
MCH 34596
1927 Mâts après restauration
MCH 70394

Ouvrons une parenthèse sur l’histoire, pour saisir le contexte de l’époque. Certains événements survenant dans la région ne présagent rien de bon pour le peuple autochtone Gitxsan; cela bien avant qu’un projet de restauration des totems à Kitwanga prétende sauver leur patrimoine artistique.

Retenons les événements les plus marquants figurant à la chronologie du site web Histoire de la résistance Gitxsan (traduction Google).

En 1872, une dizaine de longues maisons et mâts totémiques de Gitsegukla sont brûlés par des prospecteurs européens campant à proximité. Les mineurs refusent de discuter de l’indemnisation prévue par la loi gitxsane. Les chefs de village bloquent la circulation sur la rivière Skeena. Deux canonnières sont envoyées à l’embouchure de la Skeena. Les chefs de Gitsegukla rencontrent sur l’eau le lieutenant-gouverneur Joseph Trutch. Une indemnité de 600 $ est accordée. Le blocus est levé.

En 1883, on trouve de l’or à Lorne Creek. Les chefs de Kitwanga, craignant que les prospecteurs perturbent le gibier, affichent des avis sur les arbres autour des camps pour annoncer que les mineurs se trouvent sur des terres « indiennes ». Ils sont ignorés et les Indiens sont invités à quitter la région.

En 1884, les fêtes (potlatch), institution politique et sociale centrale de la culture gitxsane, sont interdites par le gouvernement fédéral. Toute personne surprise en train de festoyer peut désormais être emprisonnée, de même que les non-autochtones qui ont eu connaissance d’un festin et omettent de le signaler.

En 1893, les Gitxsans sont encouragés à brûler leurs habits de cérémonie, dans le cadre d’un processus de purification chrétienne.

En ce qui a trait à l’incendie dont il est question plus haut, on peut prendre connaissance d’ une revue critique de ces événements en lisant l’article The Burning of Kitsegula, 1872 (en ligne), publié dans la revue académique BC Studies. On y présente les difficultés de compréhension mutuelle entre les canadiens et les autochtones et fait ressortir également comment le contrôle du territoire par les unités familiales (terme Nisga’a) contribue à maintenir de l’ordre dans les transactions commerciales, surtout pour le commerce de la fourrure.

On évoque également ces faits sur le site web Totems de la Skeena du site Cathedral Grove (traduction Google). Retenons ici l’essentiel.

Dans un acte de répression, le gouvernement de la Colombie-Britannique a ouvert les terres des Gitxsans à l’industrie du bois en 1905. Lorsque les chefs de Kispiox et de Kitwanga ont réagi en arrêtant la construction des routes, beaucoup ont été arrêtés. En 1908, les chefs se rendirent à Ottawa pour présenter une pétition contre le vol de leurs terres non cédées. Lorsque le chemin de fer envahit le territoire gitxsan en 1909, de nombreux sites de pêche furent détruits sur la Skeena, sans que les Gitxsan fussent indemnisés pour leur perte. D’autres manifestations ont été organisées, suivies de procès « bidons » du gouvernement contre les activistes gitxsans et de leur emprisonnement.


1881-1905 – Exploration du Col jaune dans les Rocheuses

Au début du XXème siècle, la vallée de la Skeena vit encore au rythme du transport à cheval. La livraison du courrier par les traineaux à chiens, pendant l’hiver, le long de la future voie ferrée qui viendra changer l’histoire de la région.

1910 Courriers sur la Skeena
BCA D-03262
1912c Près d’Hazelton
BCA A-0355

Les livreurs de courrier ont l’habitude de voyager dans la vallée de la rivière Skeena, mais y passer un chemin de fer sera un défi; plus de 40 cols des Rocheuses mènent à la région. Après une prospection s’étalant sur plusieurs années, la Grand Trunk Pacific Railway en retiendra quatre; Yellowhead (le Col Tête-Jaune), Wapiti, Pine River et Peace River.

1881 – Esquisse représentant le franchissement du col au milieu du XIXème siècle.
British Library HMNTS 9555.f.7. (domaine public)

Comme on le raconte dans le livre The Making of a Great Canadian Railway (p. 160 – en ligne), la compagnie est en concurrence avec Canadian Northern, qui voulait aussi se rendre au Pacifique; on veut mater la concurrence.

ca1913 Grand Trunk Pacific Railway survey party pack train crossing Moose River
Northern BC Archives 2002.1.9.1.010

Comme au poker, la Grand Trunk Pacific Railway ne doit pas ouvrir son jeu, quitte à semer son adversaire dans la poussière; on incite les journalistes à propager la rumeur qu’on hésite entre Pine River et Peace River. La presse locale embarque dans le jeu; c’est le col Yellowhead qui est la cible du projet, mais cela ne se sait pas encore.


1905-1914 – La Grand Trunk Pacific Railway en chantier

1910 Carte du trajet Hazelton-Prince Rupert deGrand Trunk Pacific Railway
Vue complète avec zoom : DRHMC 5078.000

Regardons donc d’un peu plus près cette histoire qui aura un grand impact sur l’appréciation et l’admiration des totems par les touristes de l’intérieur du pays, au lieu de ceux provenant des États-Unis, en croisière sur les bateaux à vapeur.

1912 Construction durant l’hiver près de Tête Jaune
BCA A-04814

Avant de lire cette histoire, vous pouvez aussi plonger dans la mémoire de l’époque en consultant la collection 2002.1.9.1 – Grand Trunk Pacific Railway de Northern BC Archives ou encore parcourir une sélection de photographies entre 1900 et 1915 provenant du fonds numérique de RBC Archives.

La Grand Trunk Pacific Railway initie la construction d’un chemin de fer qui descendra la rivière Skeena. Ce projet ambitieux aura un double effet: pour le développement des communautés locales, ceci leur permettra d’avoir accès à un moyen de transport pratique, mais en revanche cela les exposera, quelques années plus tard, à une vague de touristes qui sont fascinés par les mâts totémiques.

Triste constat cependant, dans certains cas des mâts seront même arrachés des villages d’où ils provenaient, pour être replantés sans cérémonie sur le bord des voies ferrées – nous y reviendrons.

En 2014, on célèbre le centenaire de l’inauguration de la voie qui descend de Hazelton à Prince-Rupert. C’est la Grand Trunk Pacific Railway qui décida d’y établir son trajet, tel qu’on le relate dans la page Le chemin de fer du Grand Trunk Pacific, 100 ans dans la vallée de Skeena (traduction Google), produite pour le district régional de Kitimat Stikine, dont voici les éléments essentiels.

Les géomètres et les ingénieurs avaient choisi le Col Tête-Jaune qui reliait les Rocheuses à Prince Rupert, avec des dénivellations moins prononcées, quoique difficiles. De l’est, on commence à Winnipeg en 1905, pour se rendre à Wolf Creek en Alberta; de l’ouest, on commence à Prince Rupert en mai 1908. La distance entre Winnipeg et Wolf Creek était près de 1 500 km, tandis que celle de Wolf Creek à Prince Rupert était aux environs de 1 300 km. 

Dans la section des montagnes, la portion de la vallée de la Skeena située sur une voie ferrée s’étendait sur une distance de 300 km entre Prince Rupert et Hazelton; c’était le tronçon le plus difficile et le plus coûteux du trajet. La rivière Skeena, de Hazelton à l’océan Pacifique, chute de 1 000 pieds, ce qui en fait l’une des rivières à la descente la plus rapide sur la côte ouest de l’Amérique du Nord. Parmi les obstacles rencontrés en cours de route figuraient les parois escarpées du bas Skeena, le canyon Kitselas et la traversée du Skeena à l’ouest de Hazelton.

G.T.P. first passenger train from Prince Rupert, Mile 45
RBCA E-04102

Enfin, le premier train de voyageurs en provenance de l’est n’a emprunté la voie qu’en avril 1914; toutefois, un service de transport de passagers était disponible sur le tronçon Skeena, dès 1911. On ajoute également que les villes de Smithers, South Hazelton et Prince Rupert sont toutes des communautés issues directement de la construction de cette voie ferrée.

Liste des stations
RDKS

On peut également examiner la liste des stations du trajet initial de la GTPR en 1914, publiée par la communauté RDKS. On reviendra sur l’arrêt à Kitwanga, qui deviendra le point focal de cette ligne de chemin de fer, et le demeure encore mais avec moins d’emphase. Il est intéressant de noter que la Grand Trunk Pacific Railway s’est aussi donné le rôle de planificateur urbain, notamment en publiant des livrets explicatifs exposant le plan de développement de la ville de Prince Rupert.

C’est ainsi que se résume cette épisode crucial pour le développement de la région, ce qui nous conduit à examiner sommairement le prochain acteur qui deviendra aussi un levier de changement de la région, la compagnie Canadian National Railway.


1925 -1930 – Les totems de la Canadian National Railway

Indiens hissant un mât totémique, Kitwanga, B.C.
BAC 3648568

Harlan Smith expose les facteurs de résistance qu’il a rencontré pendant le projet de restauration des totems dans son rapport Restoration of Totem Poles in British Columbia, publié dans le Bulletin 50 (Rapport Annuel 1926 du Département des mines et du Musée national du Canada).

La première étape consistait à obtenir la bonne volonté et le consentement des propriétaires indiens des pôles. Ce n’était pas facile, car ils étaient défavorisés envers les hommes blancs en général, et particulièrement envers les représentants du gouvernement.

Ils pouvaient invoquer de nombreux griefs, certains sans doute réels et d’autres imaginaires. Les hommes blancs s’étaient installés sur leurs terres et poussaient de plus en plus les Indiens contre le mur: ils avaient construit des conserveries sur la côte qui détruisaient tout le poisson; ils coupaient tous les meilleurs bois du pays, de sorte que dans quelques années, il ne resterait plus rien pour les Indiens: ils vendaient du whisky dans les magasins d’alcool du gouvernement et mettaient les Indiens en prison pour le boire.

Il y a quelques années, ils avaient interdit l’érection de mâts totémiques; pourquoi souhaitaient-ils maintenant les conserver?

Il a fallu beaucoup de tact et de patience pour répondre à ces objections et à d’autres objections soulevées par les Indiens face à toute ingérence dans leurs pôles, mais la plupart des difficultés ont finalement été surmontées avec bonheur.

Après tous les écueils rencontrés lors du projet de restauration, la petite station de chemin de fer de Kitwanga verra les touristes débarquer pour aller visiter les totems du village de Kitwanga, au bord de la rivière Skeena et faire également un détour du côté d’un site à proximité, qui sera reconnu comme un lieu historique national, la Colline Battle Hill de Gitwangak.

1914 Chemin de fer à Kitwanga
MCH 63438
1979 Station de Train CN Kitwanga
NBCA 2012.13.1.6.099

C’est après le décès de son président, à bord du Titanic en 1912, que la Grand Trunk Pacific Railway connaîtra des difficultés financières. Elle sera nationalisée et fera partie de la Canadian National Railway.

Couverture du livret de 24 Pages
Archive Alaska

C’est en 1923 qu’on offre aux touristes le livret Totems of Kitwanga and North Central British Columbia (à feuilleter en ligne) qui tente d’expliquer succinctement ce que sont les « totems », avec une certaine maladresse faut-il dire.

On doit lire d’un œil circonspect le texte introductif de ce livret, cousu de quelques formulations pour le moins alambiquées.

Depuis notre arrivée (1), le nombre de mâts totémiques érigés chaque année est de moins en moins nombreux et, dans une génération à peu près, l’Indien aura adopté la culture de l’homme blanc à un point tel qu’il ne fera plus d’efforts pour en ériger d’autres – l’art de les sculpter sera oublié et aucun nouvel artiste ne surgira. En fait, ces dernières années, certains Indiens ont utilisé des pierres tombales achetées à des hommes blancs à la place ou en plus des mâts totémiques. Les Indiens ont de plus en plus tendance à les considérer comme appartenant à la famille. Les mâts existants devraient alors être considérés comme un témoignage artistique qui ne peut être remplacé.

Les totems sont donc un objet de curiosité intéressant pour le touriste occasionnel, et ceux qui les contemplent d’un point de vue artistique ont beaucoup à admirer dans le merveilleux travail artisanal d’un soi-disant peuple sauvage, suivant de véritables canons d’art qui laissent présager un long développement. L’étudiant en anthropologie y voit un témoignage aussi qui peut être interprété tout comme n’importe quelle armoirie conçue par une école d’héraldisme.

Le totem d’origine a été érigé dans le cadre d’une cérémonie funéraire après le décès d’une personne importante, généralement par l’un des enfants de la sœur que la famille jugeait suffisamment apte et riche, cette personne a hérité du nom du défunt et du siège d’honneur lié au nom. Ce n’était pas nécessairement un fils comme chez nous, mais un membre de la famille de la mère, généralement un neveu (2).

Le pôle a été érigé un an ou deux après la mort, car il a fallu du temps à la famille pour déterminer qui allait hériter. Il a également fallu du temps pour rassembler les biens nécessaires à la distribution et la nourriture pour le festin qui l’accompagne (3), sans parler du temps nécessaire pour le sculpter et le peindre.

Un sculpteur du côté paternel de la famille a été employé pour fabriquer le pôle. Cette personne appartenait à une fraternité différente et avait par conséquent différents emblèmes. Parfois, il embauchait quelqu’un d’autre pour faire la sculpture proprement dite, tout comme nous avons des porteurs honoraires et des porteurs titulaires. L’un des emblèmes du parent paternel employé pour faire la sculpture était parfois gravé sur le poteau en guise de signature.

Il y a environ cinq ans, les travaux de restauration des totems, notamment à Kitwanga sur la ligne nationale canadienne entre Jasper et Prince Rupert, ont commencé et un bref historique de ceux conservés à proximité de cette station est présenté dans cette brochure.

Trois particularités font surface à travers les observations du rédacteur de ce texte promotionnel.

  1. L’auteur parle manifestement de la présence colonialiste (notre arrivée) dans la région; ceci transparait ailleurs dans le texte.
  2. Il passe à côté d’un aspect très important de la structure familiale de certains clans de la Côte Nord-Ouest, dont les Gitsxan appartenant à la famille Tsimshian, soit le système de lignage matrilinéaire; il faut avoir une certaine indulgence devant cette incompréhension. On discutera de cet aspect dans une publication future : le cas de l’acquisition du mât totémique du Nid de l’Aigle. Une contestation au niveau des héritiers impliquait justement de la descendance du côté des femmes.
  3. On fait également référence aux pratiques du potlatch, dont on traite dans un supplément, et ne peut sûrement pas rappeler que c’est l’appareil gouvernemental qui a interdit ces fêtes traditionnelles, donc éliminé une des raisons fondamentales pour ériger des mâts totémiques.
1925 – Mât totémique no. 19 vers le nord-est, montrant la base du nouveau mât. Kitwanga, B.C. 29 juillet
MCH 64327 LS
1926 – Vue vers le nord-ouest sur les mâts 9, 8, 7, 6, 5 et 4, après reconstruction, repeinte & réélévation & no. 3 au loin avant d’être retouchés par nous, Kitwanga, B.C.
MCH 68056 LS

En fait, on en présente une quinzaine dans une brochure de 23 pages, ce qui est quand même un bel effort, si on compare aux documents des compagnies de bateaux à vapeur que nous avons examiné dans une section précédente. Comme on le mentionne dans les notes ci-dessous, on essaie de démystifier certaines facettes de l’organisation sociale, sans bien les identifier, comme le lignage matrilinéaire et la pratique du potlatch.

Regards actuels sur Kitwanga… et Gitwangak

L’analyse de la culture Tsimshian, dont les peuples Nisga’a et Gitxsan, et l’examen de leurs pratiques artistiques continue d’exercer de l’attrait pour les chercheurs académiques. Ils s’interrogent sur les pratiques d’appropriation du patrimoine autochtone notamment, remettant en question note attitude vis-à-vis la culture autochtone.

Kitwanga aura aussi été un lieu important au niveau de l’histoire de la Côte-Nord Ouest, comme en fait foi la création d’un parc historique National par le gouvernement canadien en 2006, un lieu de mémoire à découvrir.

1980 – Une critique du projet de restauration

Si vous appréciez l’examen critique de l’Histoire, l’article de David Darling et Douglas Cole, Totem Pole Restoration on the Skeena, 1925-30 (en ligne), vous convaincra des aléas de ce projet de restauration.

Et vous avez peut-être trouvé la réponse sur la différence entre les clichés de de 1915 et 1927, au début de cette note? Voici la réponse, tirée et traduite de l’article de Darling et Cole.

Les mâts totémiques ont été réinstallés dans des lignes droites, plutôt sans imagination et ont été peints avec tant de vigueur qu’un conservateur de musée provincial en 1930 a déploré le fait qu’ils étaient à peine reconnaissables parmi les plus belles œuvres d’art autochtone de la province. Emily Carr, qui a vu les totems restaurés en 1928, a estimé qu’ils « perdaient tellement d’intérêt et de subtilité dans le processus ». Elle a apprécié les difficultés et la valeur de leur conservation, « mais cette lourde charge de peinture les noie ».


2006 – Gitwangak Battle-Hill en lieu de mémoire

1921 Kitwanga
CVA 289-002.013

Il n’est pas possible d’évoquer le village de Kitwanga sans mentionner le Lieu historique national de la colline-Battle Hill-des-Gitwangaks (carte en ligne), qui est à proximité.

Le  site web de Parcs Canada décrit ce lieu sommairement.

En mars 2006, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada a approuvé le changement de nom de ce lieu historique national. Il ne s’agit donc plus du fort Kitwanga, mais bien de la colline Battle Hill des Gitwangaks.

« Gitwangaks » reflète l’orthographe correcte, en langue gitksan, du nom de la Première nation qui a construit le fort au XVIIIe siècle. « Battle Hill » (colline de combat) est le nom utilisé par de nombreux habitants de la région pour décrire le lieu.

Bien qu’il y ait déjà eu un fort à cet endroit, il s’agissait d’une appellation trompeuse puisque le fort a été rasé par les flammes dans le courant du XIXe siècle.

Kitwanga – House and Totem Pole
NBCA 2012.13.1.68.12

En tenant compte des événements historiques mentionnés plus haut, ce lieu devient un objet d’étude en soi, pour les adeptes de l’Histoire. Il est effectivement un point cardinal autour duquel se déroulent les luttes de l’époque coloniale en raison des changements de régime économiques imposées par les grands marchands de fourrures, notamment. Les ressources de la région sont une denrée nécessaire pour ce commerce.

La page poles village de gitwangak, détaille un peu plus les totems, de manière similaire au petit guide du CNR. Pour un examen plus détaillé de cette partie de l’histoire, la page connexe Village et publications permet d’accéder à 3 publications académiques de Parcs-Canada.

Sur plus de 350 pages, elles sont une invitation pour tout étudiant ou étudiante, en ethnologie ou en histoire, afin de bien cerner quels étaient les enjeux culturels et économiques chez les peuples autochtones de la Côte Nord-Ouest du Pacifique.

Les mâts totémiques ne sont qu’une partie de l’équation… et ils sont bien là pour rester.

@ SUIVRE... VENDREDI LE 10 MAI 2019

1924-1928 - Totem autochtone ou canadien?

Le Nid de l'Aigle, dominant le Jardin zoologique de Québec pendant plus de 60 ans, sera passé d'une d'oeuvre d'art autochtone monumentale à un simple symbole de prestige canadien. Sombrant dans l'oubli et la négligence, la méconnaissance de son histoire ne l'aura pas sauvé.

Sources documentaires en ligne

Pour explorer le thème de cette note, la majorité des sources documentaires sont disponibles en ligne. Pour certains titres archive.org, on peut les emprunter en s’inscrivant avec une adresse courriel.

Corrections et ajouts

  • 2019-05-11 – Ajout de photos – maisons de Kitwanga – CVA 289-002.013 et maison de traite Hudson Bay NBCA 2012.13.1.68.12

1885-1936 – La route des Totems vers l’Alaka

Photo d’archives mise en avant

Group photograph of tourists aboard a steamship in Alaska
BRBL ID 2014869

Comment les croisières en Alaska, dans les années 1900, ont-elles créé un tel engouement pour les mâts totémique? [Note 01/24]

La photographie à la une nous présente un groupe de touristes à bord du bateau-vapeur Ancon, aux alentours de 1885. Elle provient d’une collection de 250 photos d’époque de l’Alaska, conservée dans les archives numériques de la Beneicke Rare Book & Manuscript Library (BRBL). Elle traduit bien l’ambiance régnant sur le pont lorsqu’on se rassemble, dans des vêtements chauds, pour parcourir les eaux glacées de l’Alaska.

Elle est contenue dans un album intitulé « Souvenir de notre voyage en Alaska sur le Ancon. Septembre 1885. » Cet album contient également des vues commerciales de Glacier Bay, Sitka, Harrisburg, Kassan Bay, Holcolmb Bay, un village indien et des enfants près de Juneau, ainsi que des totems de Wrangell, entre autres.

1885 Our Jolly Roost, BRBL ID 2014868

La seconde photographie, ci-dessus, nous montre le Ancon, faisant partie de la famille des bateaux à roue à aubes, qui sont « souvent à fond plat et à faible tirant d’eau (par opposition aux navires océaniques à fort tirant d’eau), généralement affectés à la navigation fluviale, sur les grands fleuves, les lacs ou éventuellement le long des côtes et des estuaires ». Il fut mis en service aux alentours de 1867.

Totem Poles. Klin-Quan Indian Village Alaska . John G. Brady Papers.
BRBL 10554341
1890c Skidegate, Queen Charlotte Islands
RBCA B-03660

Les deux photographies ci-dessus sont un exemple de ce qu’on aperçoit de la rive, en longeant la Côte Nord-Ouest en direction de l’Alaska. Consultez d’abord l’album en ligne Villages riverains pour vous familiariser avec leur singularité.

Ce sont ces villages riverains dépaysants, avec leurs rangées de maisons aux façades ornementées de mâts totémiques imposants, qui représentaient quelque chose d’unique provoquant l’admiration des touristes; on ne pouvait que les admirer. On peut aisément croire que c’est un des facteurs ayant contribué à la popularité des mâts totémiques, qui devinrent une attraction touristique majeure au début du XXème siècle.

Avec notre esprit d’analyse contemporain, et en conservant une perspective locale, John Sutton Lutz nous explique, dans son article de 2018, comment le mât totémique est devenu un symbole du Canada (Google Translate), tout en évoquant la popularité de ces croisières.

L’avènement du service régulier par bateau à vapeur entre San Francisco et l’Alaska en 1883 créa l’occasion de capitaliser sur les mâts totémiques uniques, encore visibles des eaux situées au large de la Colombie-Britannique et de l’Alaska.

Le nombre de visites en Alaska est passé de 1 650 en 1884 à plus de 5 000 en 1890, lorsque la ligne de paquebots de la côte du Pacifique a commencé à annoncer ce voyage comme étant la « Route des Totems » et l’Alaska comme « Le pays des Totems ».

Alors, comment ces compagnies ont-elles réussi à piquer la curiosité des touristes, à cette époque?


1885-1936: À vapeur dans les glaces

À la fin du XIXème siècle, les grandes compagnies de paquebots à vapeur remontent jusqu’aux glaciers de l’Alaska. Ils naviguent sur la Route des totems (carte Google) à destination des villes sélectionnées judicieusement par les voyagistes, entre San-Francisco et Sitka, en Alaska.

1910 P.C. Co. Strs. Spokane and City of Seattle. Taku Glacier, Alaska
ASL-P226-595

Dans la collection Bateaux à vapeurs de William R. Norton (1890-1920) de Alaska’s Digital Archives, on retrouve cette vue surprenante du Spokane et du City of Seattle se croisant devant le Glacier Taku en Alaska; genre de paysage en voie de disparition, faut-il le rappeler.

La disproportion entre ces deux navires à vapeur et la taille des amas de neige qui entourent le fleuve de glace figé émergeant au confluent de la rivière est impressionnante; cette perspective ne cesse de fasciner les touristes qui traversent cet mer intérieure.

1936 Alaska Steamship Company
Territory of Alaska 51 x 76 cm
DRHMC NUMBER

On peut replonger à cette époque en consultant la collection de cartes et d’images du fonds David Rumsey, de l’université Standford. Par exemple, les collections de la Pacific Coast Steamship Co., de la Alaska Steamship Company et de la Northern Steamship Company sont particulièrement intéressantes à explorer, surtout que le navigateur utilisé pour les explorer permet de les visualiser dans leurs moindres détails. Ce fonds d’archives conduit à bien d’autres documents pertinents quand on désire explorer l’histoire à l’aide de documents iconographiques, en utilisant des mots-clés appropriés. Testez votre curiosité.

Enfin, mentionnons que ces cartes sont un rappel historique important de la fascination exercée par cette région, pour les gens fortunés notamment, qui pouvaient se permettre de partir en croisière pendant plusieurs semaines afin d’admirer les mâts totémiques, encore visibles en grand nombre à cette époque, avant que la Côte-Ouest soit dévalisée de ses trésors par les grands musées.


San Francisco – Sitka en 9 jours

L’horaire ci-dessous propose un itinéraire typique entre San Francisco et Sitka, capitale des mâts totémiques à cette époque. Vous pouvez d’ailleurs visualiser l’itinéraire de cette croisière en consultant la carte très détaillée qui constitue le verso de ce dépliant de 1896. C’est un voyage aller retour d’une vingtaine de jours, sur un des navires de la flotte.

Volet des itinéraires du dépliant de 1896 de la PCSC
DRHMC 5232b

[…] pas un village indien sans ses totems, bien qu’il y ait plusieurs villages indiens avec des totems, mais sans ses Indiens […]

Parmi les trois fascicules illustrés ci-dessous, ceux de 1906 et de 1911 regorgent d’information utile pour qui s’embarque à bord, insistant en premier sur le confort et les commodités et présentant ensuite les points d’intérêt principaux. On y traite des mâts totémiques avec le regard de l’époque, empreint d’une certaine mystification qui n’est pas étrangère à l’exotisme qu’on recherche en s’embarquant sur une croisières.

Si vous disposez d’un peu de temps pour exercer votre curiosité, il est fort instructif de s’attarder un peu dans cette exploration virtuelle de l’Alaska, en lisant le contenu intégral des fascicules de 1906 et de 1911. Cela permet de comprendre comment on dépeint cette région, notamment au niveau des mâts totémiques – ces fameux totems! Sinon, on peut au moins retenir les extraits significatifs, ci-dessous…

Par exemple, dans le fascicule de 1906 (contenu intégral en ligne), les rédacteurs publicitaires ont résumé l’expérience du voyage ainsi, en parlant des mâts totémiques (en page 5) :

Cela signifie une sortie estivale sur les mers d’été avec de nouvelles choses à voir partout – des mines d’or, des Indiens, des gros poissons, des mâts totémiques et, encore une fois, des mâts totémiques. Car voici le pays des totems, avec ses monuments sauvages et étranges de fierté familiale, élevant leurs hauteurs pittoresques parmi les arbres; pas un village indien sans ses totems, bien qu’il y ait plusieurs villages indiens avec des totems, mais sans ses Indiens – désertés par leurs habitants pour les attraits du commerce et de la civilisation.

[…] les mâts totémiques et les mines d’or, les mâts totémiques et les Indiens, les mâts totémiques et les glaciers, ainsi que les mâts totémiques […]

Cette figure de style dissimule mal le drame humain qui se produit alors dans cette région, dont des populations décimées par la vérole, pendant que les grands musées américains viennent détrousser leur production artistique, ou encore les compagnies de chemin de fer qui achètent les mâts à vil prix pour les replanter le long des voies ferrées au plaisir des touristes, comme on le verra dans une prochaine note de recherche. Pardonnons ce manque de rigueur, mais l’industrie du tourisme et des croisières ne se préoccupe pas des enjeux politiques ou culturel, dans bien des cas.

On remarque aussi dans le fascicule de 1911 (PDF en ligne) que les rédacteurs publicitaires s’enthousiasment également à la rencontre des totems (en page 3) : 

Le voyage en Alaska est facile. C’est le plaisir de jouir pendant quinze jours dans un hôtel flottant, traversant calmement le fameux Passage Intérieuret traversant le Pays des Totems. Il y a toujours de nouveaux sites à visiter: les mâts totémiques et les mines d’or, les mâts totémiques et les Indiens, les mâts totémiques et les glaciers, ainsi que les mâts totémiques. De l’embarquement à Seattle ou Victoria jusqu’au retour, le voyage est unique.

Quinze ans après avoir publié leur dépliant de 1896, la Pacific Coast Steamship n’en démord pas : les totems sont un point focal d’attrait. Comme pour préfigurer la carte entourée de deux mâts publiée 20 ans plus tard (ci-dessus), chaque double page de la brochure est encadrée de deux mâts dressés sur chacun des côtés (ci-dessous).

1911 ASC Totem PoleRougd – Page 12-13 ASL-MS68-1-02-01

Enfin, si ce sujet vous passionne, consultez l’inventaire numérique Steamship Company Publication and Promotional Material (ASL-MS-28) de la collection historique de la Alaska State Library.


1896 : Mythologie « Express »

1890c Pacific Coast Steamship Company – The Alaska Indian Mythology
Archive.Org (référence)

Bien sûr, on ne part pas en croisière pour étudier la mythologie ou encore se plonger dans des ouvrages savants, pour la plupart des gens. Désirant plaire à une partie de la clientèle qui voudrait en savoir un peu plus, la Pacific Coast Steamship Company dépose dans les cabines une petite plaquette informative d’une dizaine de pages, The Alaska Indian Mythology (contenu intégral en ligne). À lire sur sa chaise transatlantique, une fois bien enveloppé d’une chaude couverture de laine; c’est un rapide survol des traditions, de l’histoire des mâts totémiques, des légendes et des potlatchs. On y conte de jolies histoires, mais sans plus, pourtant, cela dépayse, comme le voyage est sensé le faire. 

Au début, il n’y avait que du ciel et de l’eau; dans le ciel, une lune. Un oiseau est sorti de la lune avec un petit anneau ou une lune dans sa bouche. En arrivant à l’eau, il s’est retrouvé à l’arrière d’un gros poisson. Il n’y avait pas de terre. Le poisson est entré dans l’eau peu profonde avec l’oiseau. L’oiseau a sorti l’anneau de son bec, quand un grand crapaud est venu et a avalé l’anneau. Le crapaud est bientôt devenu enceinte, puis un enfant est né du crapaud. C’était une fille. L’oiseau aussi pour le nourrir, et à la maturité, une plage de bois épais sortit de l’eau. L’oiseau a laissé la fille sur la plage et est parti dans les bois pour chercher de la nourriture, puis un ours est sorti des bois et est allé vers la fille pour la prendre dans ses bras et le premier homme est né. Ceci est l’ancien récit de la légende de la création, par les Indiens. En conséquence, ils se considèrent comme descendants de l’oiseau, du poisson, du crapaud et de l’ours. Donc, chaque famille prend l’un d’eux comme sa crête.

1890c PCSC The Alaska Indian mythology – blason

Le texte qui tente d’instruire les touristes sur l’origine des mâts totémiques est cousu de fil blanc, un assemblage qui semble glané à partir de toutes sortes de parcelles qui en rendent la lecture presque pénible. Et lorsqu’on connaît la sophistication des productions artistiques de la Côte Nord-Ouest, la naïveté des illustrations fait sourire.

Pourtant, on réussit à raconter un épisode de déluge, une catastrophe initiale, qui comporte des similitudes avec les récits des Nisga’a sur une éruption de volcan survenue au milieu du XVIIIème et ses coulées de lave, provoquant la dispersion des habitants et leur réunification. On le verra bientôt dans une note de recherche consacrée au volcan Tseax, traitant de sa place dans les légendes de la Côte Nord-Ouest.

Les Indiens remontent à une époque lointaine où leurs ancêtres vivaient dans un pays magnifique, où, de manière mystérieuse, les créatures mythiques, dont ils conservent les symboles, se sont révélées aux chefs de famille ce jour-là.

Ils racontent l’histoire traditionnelle d’une inondation accablante qui a submergé la bonne terre et semé la mort et la destruction tout autour. Ceux des anciens qui se sont échappés dans des canoës ont été entraînés à la dérive et dispersés dans toutes les directions sur la surface des eaux. Ils se sont retrouvés après la disparition de l’inondation.

C’est ainsi que les personnes liées par le sang se sont largement séparées les unes des autres. Néanmoins, ils ont conservé les symboles qui les avaient distingués, eux et leurs familles, avant le déluge et s’y sont accrochés. Par conséquent, les emblèmes ont continué à marquer la progéniture des fondateurs de chaque famille.

Bien sûr, on ne refait pas l’histoire d’un peuple en dix pages. Comme il a été démontré plus haut, ce que les paysages ont à offrir, notamment leur horizon est découpé en lamelles par les alignements de mâts totémiques sur les rives, parle suffisamment et témoigne du talent des artistes sculpteurs, sans avoir besoin de plus; ces œuvres parlent d’elles-mêmes.


1927-1931 : Les totems du National Geographic

La compagnie Canadian National Railways fit régulièrement, pendant ces années, du placement publicitaire dans la revue préférée des touristes à la recherche de dépaysement, le National Geographic. Elles ne manquent pas de rappeler que les mâts totémiques font partie du paysage.

En effectuant une recherche sur « Totem Poles » dans le fonds d’archives National Geographic Virtual Library, accessible aux abonnés de BAnQ, on a retenu les 3 pages les plus représentatives parmi les 30 annonces parues entre 1920 et 1940.

Scrutez de plus près ces publicités en cliquant sur chacune d’entre elles.

Les rédacteurs publicitaires essaient souvent de communiquer des idées fortes pour convaincre leur clientèle exigeante, en leur promettant mer et monde – c’est le cas de le dire ici.

C’est en anglais, bien sûr… Traduisons leur argumentaire, pour chacune de ces trois publicités :

 Février 1927 – Naviguez à travers des mers protégées, entourées de montagnes majestueuses et de glaciers étincelants, longeant des villages indiens primitifs aux totems imposants. […] Le tarif n’est que 90 $, repas compris, pour un voyage aller-retour entre Vancouver et Skagway – une excursion de dix jours à bord de somptueux bateaux à vapeur du Canadien National.

Mars 1929 – Un exquis voyage de dix jours; arrêtez-vous à Ketchikan, Wrangel, Juneau et Skagway, avec leurs pittoresques demeures indigènes et leurs totems grotesques.

Mai 1931 – Voyage à Kitwanga, étrange pays de mâts totémiques et du célèbre « fleuve des nuages». […] Vous vous arrêtez à Kitwanga assez longtemps pour voir ces mâts totémiques. Fascinants et grotesques, ils retracent l’histoire de l’aristocratie indienne.

Ici, on peut prendre une pause pour réfléchir, autant aux préjugés de l’époque qu’aux nôtres, également.


Analyse : le pouvoir des mots

2019 National Geographic Virtual Libray.
Analyse de contenu par grappe de termes. NGVL via BAnQ

Avec un outil intégré d’analyse, sur le site de la librairie virtuelle du National Geographic, il est possible de procéder à une analyse sémantique des 30 publicités repérées. Le texte des publicités repérées a été traité par cet outil, permettant d’obtenir une vue graphique des termes les plus utilisés.

Il ne faut pas perdre de vue que dans ces publicités, Canadian National Railways agit à titre de voyagiste, mais pour offrir des croisières maritimes.

On constate que le terme « Totem Poles » est directement associé à « Ocean Travel » et à « Columbia » – aujourd’hui la Colombie-Britannique, ce qui représente assez bien les termes les plus susceptibles de retenir l’attention, en considérant comment ils sont associés entre eux. Voilà un exemple intéressant d’évaluation d’un ensemble significatif de données.

Tout compte fait, ces publicités incitent les lecteurs et les lectrices à emprunter la Route des Totems, vers les « Gigantesques Glaciers », en passant bien sûr par la « Colombie-Britannique ».


@ SUIVRE...

Alors, voilà un premier indice indiquant pourquoi les "totems" étaient si populaires, dans les années précédant l'achat du Nid de l'Aigle...

La prochaine note nous conduira en train dans la vallée de la rivière Skeena, tout près de la rivière Nass d'où vient le Nid...

Un peu plus tard, on plongera dans tout ce qui entoure l'achat du Nid pour le Jardin zoologique de Québec, en 1931


Sources documentaires en ligne

Pour explorer le thème de cette note, la majorité des sources documentaires sont disponibles en ligne. Pour certains titres archive.org, on peut les emprunter en s’inscrivant avec une adresse courriel.

Bonne lecture!

Voeux de saison

Photo d’archives mise en avant

Totem poles
Canadian National Exhibition (Toronto, Ont.)
Bibliothèque et Archives Canada / PA-045151

En cette époque de rectitude où il ne faut pas froisser les susceptibilités et aplanir toutes nos différences, jusqu’à nous faisions presque semblant de ne plus avoir de spécificités culturelles, reste-t-il un moyen de se souhaiter de meilleurs voeux de saison?

a045137-v8
Indiens hissant un mât totémique, Kitwanga, B.C.
BAC 3648568

Comme par hasard, malgré nos quatre saisons, nous échangeons des voeux autour du solstice d’hiver, le 21 décembre étant le jour où il y a le moins de lumière….

N’est-donc pas un moment propice pour se souhaiter que les choses s’améliorent, pour rendre ces voeux chaleureux? Justement, à partir de demain les jours allongeront; cela mérite d’être souligné!

Et il fallait ici un brin de nostalgie :  nous voila avec ces images en noir et blanc, sur la Côte Nord-Ouest, vers le début du XXème siècle. Les gens d’un village se dirigent ensemble vers une cérémonie d’élévation d’un mât totémique, ils vont donc se réunir autour de cet axe cosmique qui est le grand poteau du monde, reliant ciel et terre et les faisant eux aussi comme tous ceux qui en élèvent le centre du monde.

Donc, meilleurs voeux!

Claude Lanouette

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