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Sauvetage à Gitiks : 2 rescapés sur 4

Photo d’archives mise à l’avant

1900c Collison W.H. – Falling totem pole, Nass River, BC
NBCA 2009.7.1.102

Dans l'article précédent, nous sommes revenus en 2017, alors que la nouvelle exposition permanente Art canadien et autochtone du MBAC propose un regard réconciliant les pratiques artistiques de deux cultures distinctes. Mais près de 30 ans de critiques auront-ils suffi pour abandonner une vision européenne de l’art?


Découvrons maintenant que Le Nid de l’Aigle, ramené du village abandonné de Gitiks, sur la rivière Nass, faisait partie d’un ensemble de 4 mâts voisins. De 3 rescapés, on passe à 2 en 1995 : le Québec n'a pas su conserver le sien.

La photo mise en avant a été prise par W.H. Collison aux alentours de 1900. Elle serait une des plus anciennes du Nid de l’Aigle, qu’on aperçoit au second plan. Elle a été repérée en parcourant toutes les photographies de mâts totémiques sur le site Northern BC Archives, car elle n’était pas identifiée au Nid de l’Aigle.

Dans le volume 1 de Totem Poles, l’ethnologue Marius Barbeau considérait les mâts de Gitiks comme un rassemblement digne d’intérêt.

Ces trois mâts de l’Aigle ensemble, auprès d’un quatrième qui serait peut-être disparu sans être inventorié, formaient le meilleur rassemblement de sculptures hautes, et magnifiques, de la Côte nord du Pacifique (Barbeau 1950a : 45)


Les mâts voisins de Gitiks

Carte Totems Nisga’a
Consulter dans Google Maps

Pour écrire l’histoire de l’acquisition et du démantèlement du Nid de l’Aigle, il faut comprendre d’où il vient; son destin est relié à celui de ses voisins. Deux rescapés sont abrités au Museum of Anthropology de l’université de Colombie-Britannique (MOA UBC) et au Royal Ontario Museum à Toronto (ROM).

Les trois mâts aperçus par Barbeau en 1927 sont décrits sur le site web Anciens Villages et Totems Nisga’a. On y trouve également une section traitant du mode de vie du peuple Nisga’a et une carte des 13 anciens villages qui longeaient la Rivière Nass (Lisims).

Itinéraire Vancouver – Gitlaxt’aamiks (New Ayansh)
Consulter dans Google Maps

Vous pouvez consulter les 2 cartes dans Google Maps pour vous familiariser avec cette région.

La carte Totems Nisga’a situe les villages riverains de la Nass, sur la Côte Nord-Ouest du pays. La carte Itinéraire Vancouver – Gitlaxt’aamiks (New Ayansh) vous conduit vers la capitale de la nation Nisga’a. Il faut prévoir rouler pendant 16 heures pour se rendre juste sous la frontière de l’Alaska.

Des quatre mâts originaux érigés côte à côte sur les rives de Gitiks, deux provenaient de Gwinwoḵ. Ils furent rescapés en les descendant à Gitiks, puisque de fortes inondations rendirent leur village d’origine inhabitable, dans les années 1900.


Les mâts originaux de Gitiks

Rendu CGI du village de Gitiks – De gauche à droite : 01. L’Aigle Flétan – MOA UBC; 02. Nid de l’Aigle – Jardin zoologique de Québec; 03 Totem de Sagaween – ROM; 04 Long Nez Sharp Monster – détruit.

Ce rendu infographique du village de Gitiks illustre la position initiale des quatre mâts; le dernier sur la droite n’a pu être rescapé; il a été détruit avant l’inventaire méticuleux effectué par Barbeau.

Il reste donc 3 mâts qui connaîtront chacun leur destinée. Les photos proviennent du fonds d’archives Marius Barbeau au Musée canadien de l’histoire (MCH). On les désigne comme les « Totems de l’Aigle », leurs propriétaires étant tous de cette tribu.

Le tableau suivant résume leurs principaux attributs. Les liens sur la sixième rangée renvoient à leur fiche descriptive, provenant du site Anciens Villages et Totems Nisga’a.

01
Aigle
Flétan
02
Nid
de l’Aigle
03
Aigle
des Montagnes
Chef / Sculpteur
Laa’iGitx̱’unSag̱aw̓een
OyeeAqstaqhlAqstaqhl
WEB
Anciens
Villages
 Laay̓ Tx̱ux
Ii Xsgaak
Anluuhlkwhl
X̱sgaak
Sag̱aw̓een
55 pieds66 pieds81 pieds
2 segments
– 1 entreposé
– 1 exposé
2 segments
– au transport
3 segments
– au transport
LIEUX
Gwinwoḵ 1870sGwinwoḵ 1870
Gitiks 1900sGitiks 1875Gitiks 1900
Acquis en 1947Acquis en 1933Acquis en 1928 
à confirmerà confirmerTransport 1929
Vancouver 1976

Ajout d’une aile
au
MOA UBC
Québec 1933

Inauguration
Jardin
zoologique
Toronto 1933

Ajout d’une aile
au
ROM
En conservationDétruit en 1995En conservation

Passons en revue leur destinée, en retenant les faits essentiels. On verra que le Nid de l’Aigle faisait partie d’un bon voisinage, qu’on peut encore aller saluer au MOA et au ROM, en l’absence de celui de Québec.


01. Aigle Flétan de Lai’i

Ce totem n’a pas été mis à la vue du public pendant près de 50 ans. Ce n’est qu’en 1976 qu’il fera son apparition au MOA. Son histoire est relatée dans le volume 1 de Totem Poles : According to Crests and Topics (49-54) de Marius Barbeau.

La photographie suivante a été prise à Gitiks en 1927. La personne en avant-plan permet de jauger sa hauteur.

Eagle-Halibut Pole of Laay – C.M. Barbeau, 1927 – MCH 69757
Northwest Coast Village Project / Nisga’a / Git’iks – SFU Bill Reid Center

L’article « Nishga masterpiece join totem pole collection » publié dans UBC Reports en 1976 résume son histoire de conservation, depuis son achat par le MOA en 1947.

Poles – Museum of Anthropology, University of British Columbia
Ouvrir la fiche 2015-06-21 sur Wikimedia Commons

Dans cet espace lumineux, le mât comportant un coffre porté au dessus de la tête se distingue des autres. Ce n’est que son tronçon inférieur qui est exposé. Même si on avait voulu l’exposer en entier, la hauteur du hall aurait été insuffisante.

Détail du pied du mât
A50020 MOA UBC

Ce tronçon n’a jamais été exposé en plein air en raison de son état; les intempéries auraient pu aggraver sa détérioration. Fragmentées, certaines sections sculptées par le restaurateur remplacent celles qui étaient pourries, alors que d’autres sections ont été consolidées pendant le processus de restauration. Son tronçon supérieur est encore entreposé.

Le sculpteur Nisga’a Norman Tait, dont la production artistique est prisée, a été impliqué dans sa restauration avant qu’il soit exposé et mis en valeur. C’est après la construction d’un nouveau pavillon du MOA en 1976 qu’il a été installé dans son dernier refuge.

La tête et le coffre porté au dessus de la tête sont considérés comme deux emblèmes distincts, par Barbeau (1950a : 50).

Mât totémique du Flétan (emblème) et de l’Aigle (emblème), Gitiks
69755 du MCH

La tête représente les Gunas avaleurs de l’Esprit-Flétan, comme raconté dans le mythe; une boîte funéraire représente le cercueil de Laa’i, un chef de l’Aigle du bas de la Nass qui, pendant les migrations des Aigles provenant du Nord, avait précédé la faction de Gitrhawn.

On peut remarquer que les motifs de la boîte funéraire, bien apparents dans la photographie noir et blanc de 1927, ne figurent pas dans la photographie couleur au dessus.

Soulignons que cette omission n’est pas une négligence du restaurateur. Plusieurs courants de pensée se côtoient quant à l’utilisation de la couleur sur les mâts totémiques, sur les oeuvres originales ou sur les oeuvres restaurées. La note Couleur « Totems » qui paraîtra le 30 août prochain présente une discussion à ce sujet.

Des photos détaillées du tronçon exposé figurent sur la fiche Eagle-Halibut Pole A50020 du MOA UBC.


Coffre Tsimshian circa 1905 – MCH VII-C-109 a-b
Parcourir les collections de boîtes Tsimshian et de coffres Tsimshian du MCH

Les Nisga’a créent une gamme variée d’objets décorés, dont des boîtes et des coffres en bois, tous ornés d’un graphisme distinct. Pour avoir une idée de l’apparence du coffre sur le mât original, voici un exemple typique tiré de la collection d’objets Tsimshian du MCH.


02. Nid de l’Aigle de Githawn

Le Nid de l’Aigle domina le site Jardin zoologique de Québec de 1933 à 1995, étant reconnu comme son emblème. Il est peu connu dans la région, étant disparu du paysage depuis vingt-cinq ans. Son histoire est relatée dans le volume 1 de Totem Poles : According to Crests and Topics (42-46) de Marius Barbeau.

Deux photos d’archives, qui se ressemblent, le représentent dans son contexte original. Elles proviennent de deux sites web : Northwest Coast Village Project et Anciens Villages et Totems Nisga’a.

Harlan I. Smith, un archéologue du Musée canadien de l’histoire, a été impliqué dans la restauration du mât, avant qu’on l’installe au bout de l’étang du Totem, construit en 1933 au Jardin zoologique de Québec. C’est suite à un don de la Société zoologique de Québec, annoncé dans le journal Le Soleil du 10 mai 1933, que le Jardin pourra s’enorgueillir de ce mât.

Fac-Similé – Coupure de presse
BAnQ – Le Soleil du 10 mai 1933

Barbeau portait une affection particulière aux mâts de Gitiks – les mâts de l’Aigle – quand il écrivait à leur sujet, et plus particulièrement sur le Nid de l’Aigle.

Jamais on n’a vu de plus superbe structure, sculptée à même un seul arbre, sauf un autre grand mat à cent pas de distance qui, celui-là, penchait vers la rivière, à la veille de s’écrouler, et qui depuis a été transporté au Royal Ontario Museum. Plusieurs animaux sauvages, admirablement modelés, les uns au-dessus des autres, décoraient ces deux mâts gigantesques, dans toute leur longueur, l’un de 66 pieds, l’autre de 81 pieds.

L’aigle des montagnes assis au sommet du Nid de l’Aigle, les ailes grandes ouvertes, semblait proclamer ses droits préhistoriques sur cette solitude. Mais la forêt tout autour envahissait la clairière qu’y avait naguère pratiquée une tribu riveraine, depuis passée à d’autres lieux (Source – page)

Un peu plus loin, il mentionne que le Nid de l’Aigle ne peut pas être perçu tel qu’il était dans son environnement.

[…] si ces monuments, même une fois transplantés ailleurs, sont imposants, ils le sont encore d’avantage chez eux, parmi les grands arbres d’une côte semi-tropicale, dans des montagnes quelquefois enguirlandées de vapeurs bleuâtres, que le soleil couchant colore de pourpre (source – page).

Cette prose aux élans poétiques est typique de l’époque. Cet enthousiasme ne reflète pas les enjeux déchirants et les manoeuvres qui seront nécessaires pour amener le mât à Québec. Pour demeurer dans le même élan on voit ci-dessous le mât dans ses années de gloire, devant l’Etang du totem. On a peine à imaginer la suite…

Totem du Nid de l’Aigle devant l’étang du totem (numérisation temporaire sur table lumineuse d’un négatif de type 120, format 6×7 – Circa 1990
BAnQ – P884 – Fonds Société des parcs de sciences naturelles du Québec

« Dangereux », « Terrassé », « Abattu » – C’est la fin du troisième rescapé

Fac-similé – La Une – journal Le Soleil – 3 mars 1995
BAnQ – Collection patrimoniale

La manchette à la une du journal Le Soleil du 3 mars 1995, « Un géant rend l’âme » annonce l’article « Trop dangereux : Un géant terrassé » en page A3.

Face-similé – Page A3 – journal Le Soleil – 3 mars 1995
BAnQ – Collection patrimoniale

C’est ainsi qu’on apprend à la population de Québec que le Nid de l’Aigle a été « abattu » dit-on dans la légende de la photographie. C’est un beau florilège de termes associés à la catastrophe : dangereux, terrassé, abattu…

Le Nid de l’aigle – Photo originale
Droits réservés – Une gracieuseté de Jean-Marie Villeneuve

C’est deux mois plus tard que Gabriel Filteau, ancien président de la Société zoologique, réagit dans la page Opinion du journal Le Soleil du 2 mai 1995. Il rappelle que que mât avait été un don de la Société zoologique de Québec au Jardin zoologique en 1933.

En plus d’avoir vu le Nid de l’Aigle couché sur le sol dans le stationnement du Jardin, il revient sur une suite d’événements survenus à la fin d’un mois de mars qui s’était mal terminé, pour la Société zoologique.

Fac-similé – Page Opinion – journal Le Soleil – 2 mai 1995
BANQ – Collection patrimoniale

Si on retient l’essentiel de son opinion, il croit que la Société du Jardin zoologique a eu droit à « Un traitement méprisable non mérité ».

« Mais assurez-vous de ne rien emporter que vos avocats pourront prouver vous appartenir ».

C’est sous cette menace proférée haut et fort par le directeur du Jardin zoologique du Québec que les membres du conseil d’administration de la Société zoologique se sont improvisés déménageurs pour vider leurs locaux administratifs, le 31 mars dernier.

Après cette publication, peu de réactions sont parues dans les journaux de la région pendant l’année 1995. La question de ce don va longtemps hanter l’histoire du Jardin, car en 1933 le ministère de la Colonisation n’avait pas été en mesure d’acheter le mât directement du gouvernement de la Colombie-Britannique, qui en interdisait l’exportation. Dans les notes traitant de la correspondance, on découvrira les méandres derrière cette acquisition – appropriation devrait-on dire dans la langue d’aujourd’hui.


03. Aigle des Montagnes de Sakau’wan

Examinons le totem le plus élevé, bien à l’abri au centre d’un des escaliers du ROM. Son histoire est relatée dans le volume 1 de Totem Poles : According to Crests and Topics (pp. 21-35) de Marius Barbeau. On y apprend notamment des détails sur le transport des mâts de Gitiks vers Toronto.

S’élevant sur plus de quatre-vingts pieds, quatorze emblèmes s’y succèdent. Initialement érigé à Gwunwawq, il honorait Sakau’wan, chef d’une phratrie Gitrhawn – les Mangeurs de saumon; il fut lui aussi déménagé à Gitiks. Il fut acheté d’un des héritiers de Montagne – Skaneesemsem’oiget- décédé en 1928, qui le considérait vraiment comme le sien.


Les péripéties du transport et de l’architecture

Maintenant exposé dans un puits d’escalier du Royal Ontario Museum (ROM), rappelons qu’il n’y eut pas de place pour loger les mâts acquis dans les années 20, avant les travaux d’agrandissement en 1933. Les trois photos ci-dessous, prises sur la rivières de la Nass en 1929, illustrent le transport des mâts de Gitiks entre la rivière Nass et Prince-Rupert, en passant par le canal Portland.

Il est à noter que la première à gauche a aussi été utilisée pour illustrer l’article 1933 : « Le Nid de l’Aigle » dans La Presse du samedi le 1er juillet 1933, avec la légende suivante : « No II—Le totem de l’Aigle à son départ pour le Saint-Laurent. Sculpté à même un cèdre géant, il pèse plusieurs tonnes ». En toute apparence, il s’agit effectivement d’un des trois totems de l’Aigle – L’Aigle des Montagnes.

La petite histoire des deux totems, qui logent dans la spirale des deux escaliers du pavillon d’entrée , est une péripétie de chantier de construction, comme le résume Peter Kenter dans son article Work of indigenous builders lives on in ROM totem poles paru en 2016.

Il mentionne qu’avant leur transport, les mâts ont été saturés de pétrole (gelée?) et de cire pour les conserver; ce traitement a détruit les couleurs originales, qui ont dû être appliquées à nouveau. Les plus longs ont été coupés en tronçons afin de permettre le transport en train à Toronto. Ils ont finalement été exposés après l’agrandissement du ROM en 1933. J’Net Ayayqwayaksheelth – une éducatrice du musée, ajoute son mot : « Ils ont apporté le plus gros mât en morceaux et les ont rassemblés directement sous la lucarne, avant que l’escalier ne s’enroule autour ».

Mais comme il y a peu d’occasions depuis 1950 de voir des textes originaux de Totem Poles traduits en français, profitons des circonstances pour relater les faits tels que relatés par Barbeau. On comprendra mieux la péripétie.

Des mesures minutieuses au Musée royal de l’Ontario ont été prises sur toute sa longueur. Lorsque l’architecte a établi les fondations du grand mémorial sous le niveau du rez-de-chaussée et a aménagé son plafond pour le recevoir, il a pris pour acquis que les mesures qui lui avaient été données étaient exactes. Mais pendant un moment, il sembla avoir pris des risques (rempli de doutes?).

Le totem était si lourd que le bureau du surintendant fit appel aux services d’experts de la Dominion Bridge Company pour empiler les sections les unes sur les autres, dans l’escalier principal du bâtiment. Les deux sections inférieures étaient calées à leur place et le sommet fut lentement hissé – un autre géant à contempler.

L’officier responsable des calculs sentit un frisson le long de son dos. C’était l’arbre qu’il avait mesuré, peut-être sans d’espace suffisant pour le placer au sommet. Que lui arriverait-il s’il s’était trompé? La partie supérieure encombrante continua son ascension jusqu’à presque toucher le toit. Pendant un moment, tous les yeux étaient fixés sur celui-ci plutôt que sur l’aigle en hauteur.

Briserait-il le toit ou resterait-il patiemment sous son abri? Ça finit par bien s’ajuster. Et il y eut un soupir de soulagement tout autour, même si la marge n’était que de six pouces! Six pouces étaient suffisants pour que les moineaux qui s’étaient réfugiés dans le bâtiment pendant sa construction construisent un nid sur la tête de l’Aigle – le nid de moineaux le plus élevé connu des ornithologues de l’université (TP:34)

Voilà donc ce que nous apprenons enfin, près de cent ans plus tard, et de première main, Barbeau étant très habitué à raconter des histoires autant que d’en écouter et de les enregistrer. Il faudrait bien un complice pour fouiller dans les archives du ROM et trouver des photos de cette opération!


Au delà de l’art monumental

Chacun des mâts totémiques provenant du peuple des Premières Nations doit être considéré comme une oeuvre d’art monumental. Comment cette forme d’art est-elle considérée de nos jours? Fions-nous aux personnes les plus avisées pour en parler : le gouvernement de la Nation Nisga’a, d’où provient le Nid de l’Aigle.


Le Pts’ann – Un message de la nation Nisga’a

Mâts totémiques devant l’édifice gouvernemental de Gitlakdamix – Nation Nisga’a Lisims – 2016
Hamilton W. – The Discourse

Ci-dessus, on voit les mâts qui s’élèvent devant l’édifice gouvernemental de Gitlakdamix, la capitale de la nation Nisga’a Lisims; son drapeau flotte en compagnie de celui du Canada et de la Colombie-Britannique. Sur le site web de la nation, on rappelle ce qu’est un mât totémique – un Pts’ann; nous le traduisons ici.

Chaque pts’aan (“totem” ou “mât à blasons”) est une liste d’ayukws (de blasons). Les Nisga’a élèvent des pts’aan pour raconter l’histoire de leurs familles et de leurs biens. Traditionnellement, quand un chef élevait un pts’aan, il organisait un festin et racontait son adaawak (histoire traditionnelle).

Élever un pts’aan est un signe de richesse. Le sculpteur doit être remercié correctement, et la levée du mât est célébrée avec un festin et de nombreux cadeaux au maître sculpteur et aux assistants. La levée du mât et le festin deviennent le centre d’attention de toute la communauté. Les gens s’intéressent davantage au chef et à son wilp (maison) quand ils élèvent un pts’aan.

Lorsque les missionnaires sont arrivés, ils pensaient à tort que les pts’aan étaient des statues de dieux païens vénérés par les Nisga’a. Ils ont décidé que tous les pts’aan devraient être abattus. Beaucoup ont été brûlés, certains ont été coupés et utilisés comme poteaux pour de nouvelles maisons, d’autres ont été expédiés dans des musées du monde entier.

Aujourd’hui, la nation Nisga’a reste l’un des chefs de file parmi les peuples de la Côte-Ouest dans l’art de sculpter et d’élever des pts’aan puisque chaque village Nisga’a compte maintenant plusieurs pts’aan dans leurs communautés, dont beaucoup ont été sculptés au cours des 30 dernières années.

La page web définissant les totems du site Anciens Villages et totems Nisga’a, de la communauté de Gingolx, propose une définition originale qui synthétise parfaitement la nature des emblèmes; elles sont un système d’enregistrement des histoires. Ça dit tout en peu de mots.

[…] les Nisga’a […] enregistraient les histoires des origines et des anciennes migrations des familles, ainsi que les relations de celles-ci entre elles et avec d’autres familles et clans, au moyen d’un système d’images iconiques ou « emblèmes » sculptés sur des totems (ou peints sur des façades de maisons, tissés dans des couvertures ou sculptés sur des coiffures). 


Pouvons-nous prévenir le gaspillage?

Les mâts totémiques sont un type d’art monumental de grande valeur. Ils racontent des histoires de héros ou de famille, en plus d’exprimer le talent des artistes. Mais quand une telle oeuvre est expatriée hors du contexte culturel où elle prend toute sa signification et occupe une fonction de cohésion sociale, la mémoire qu’elle véhicule se dissipe dans le brouillard de l’oubli, inévitablement.

Pourtant les mâts totémiques occupent une place importante dans l’organisation de la vie sociale à l’ouest du pays, même aujourd’hui. Ils sont trop souvent considérés comme une attraction touristique servant d’arrière-plan pour les autoportraits, sans qu’on connaisse leurs riches secrets. L’art des peuples de la Côte Nord-Ouest est peu présent dans l’est canadien et peu d’opportunités se présentent pour en connaître la nature.

Dans le cas du Nid de l’Aigle, on peut se demander si cette oeuvre d’art a été gaspillée par la méconnaissance de son histoire, et encore plus l’ignorance de la culture de la Côte Nord-Ouest. C’était une belle opportunité de créer un lien avec l’autre extrémité du pays, mais l’est ne semble pas parler souvent à l’ouest.

N’accusons personne d’ignorance, tentons d’éduquer simplement.

Article suivant : Un sous-ministre veut rapporter un totem de Colombie-Britannique pour le Jardin zoologique en s'adressant aux Affaires indiennes.

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org peuvent être empruntés facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

1885-1936 – La route des Totems vers l’Alaska

Photo d’archives mise en avant

Group photograph of tourists aboard a steamship in Alaska
BRBL ID 2014869

Comment les croisières en Alaska, dans les années 1900, ont-elles créé un tel engouement pour les mâts totémique? [Note 01/24]

La photographie à la une nous présente un groupe de touristes à bord du bateau-vapeur Ancon, aux alentours de 1885. Elle provient d’une collection de 250 photos d’époque de l’Alaska, conservée dans les archives numériques de la Beneicke Rare Book & Manuscript Library (BRBL). Elle traduit bien l’ambiance régnant sur le pont lorsqu’on se rassemble, dans des vêtements chauds, pour parcourir les eaux glacées de l’Alaska.

Elle est contenue dans un album intitulé « Souvenir de notre voyage en Alaska sur le Ancon. Septembre 1885. » Cet album contient également des vues commerciales de Glacier Bay, Sitka, Harrisburg, Kassan Bay, Holcolmb Bay, un village indien et des enfants près de Juneau, ainsi que des totems de Wrangell, entre autres.

1885 Our Jolly Roost, BRBL ID 2014868

La seconde photographie, ci-dessus, nous montre le Ancon, faisant partie de la famille des bateaux à roue à aubes, qui sont « souvent à fond plat et à faible tirant d’eau (par opposition aux navires océaniques à fort tirant d’eau), généralement affectés à la navigation fluviale, sur les grands fleuves, les lacs ou éventuellement le long des côtes et des estuaires ». Il fut mis en service aux alentours de 1867.

Totem Poles. Klin-Quan Indian Village Alaska . John G. Brady Papers.
BRBL 10554341
1890c Skidegate, Queen Charlotte Islands
RBCA B-03660

Les deux photographies ci-dessus sont un exemple de ce qu’on aperçoit de la rive, en longeant la Côte Nord-Ouest en direction de l’Alaska. Consultez d’abord l’album en ligne Villages riverains pour vous familiariser avec leur singularité.

Ce sont ces villages riverains dépaysants, avec leurs rangées de maisons aux façades ornementées de mâts totémiques imposants, qui représentaient quelque chose d’unique provoquant l’admiration des touristes; on ne pouvait que les admirer. On peut aisément croire que c’est un des facteurs ayant contribué à la popularité des mâts totémiques, qui devinrent une attraction touristique majeure au début du XXème siècle.

Avec notre esprit d’analyse contemporain, et en conservant une perspective locale, John Sutton Lutz nous explique, dans son article de 2018, comment le mât totémique est devenu un symbole du Canada (Google Translate), tout en évoquant la popularité de ces croisières.

L’avènement du service régulier par bateau à vapeur entre San Francisco et l’Alaska en 1883 créa l’occasion de capitaliser sur les mâts totémiques uniques, encore visibles des eaux situées au large de la Colombie-Britannique et de l’Alaska.

Le nombre de visites en Alaska est passé de 1 650 en 1884 à plus de 5 000 en 1890, lorsque la ligne de paquebots de la côte du Pacifique a commencé à annoncer ce voyage comme étant la « Route des Totems » et l’Alaska comme « Le pays des Totems ».

Alors, comment ces compagnies ont-elles réussi à piquer la curiosité des touristes, à cette époque?


1885-1936: À vapeur dans les glaces

À la fin du XIXème siècle, les grandes compagnies de paquebots à vapeur remontent jusqu’aux glaciers de l’Alaska. Ils naviguent sur la Route des totems (carte Google) à destination des villes sélectionnées judicieusement par les voyagistes, entre San-Francisco et Sitka, en Alaska.

1910 P.C. Co. Strs. Spokane and City of Seattle. Taku Glacier, Alaska
ASL-P226-595

Dans la collection Bateaux à vapeurs de William R. Norton (1890-1920) de Alaska’s Digital Archives, on retrouve cette vue surprenante du Spokane et du City of Seattle se croisant devant le Glacier Taku en Alaska; genre de paysage en voie de disparition, faut-il le rappeler.

La disproportion entre ces deux navires à vapeur et la taille des amas de neige qui entourent le fleuve de glace figé émergeant au confluent de la rivière est impressionnante; cette perspective ne cesse de fasciner les touristes qui traversent cet mer intérieure.

1936 Alaska Steamship Company
Territory of Alaska 51 x 76 cm
DRHMC NUMBER

On peut replonger à cette époque en consultant la collection de cartes et d’images du fonds David Rumsey, de l’université Standford. Par exemple, les collections de la Pacific Coast Steamship Co., de la Alaska Steamship Company et de la Northern Steamship Company sont particulièrement intéressantes à explorer, surtout que le navigateur utilisé pour les explorer permet de les visualiser dans leurs moindres détails. Ce fonds d’archives conduit à bien d’autres documents pertinents quand on désire explorer l’histoire à l’aide de documents iconographiques, en utilisant des mots-clés appropriés. Testez votre curiosité.

Enfin, mentionnons que ces cartes sont un rappel historique important de la fascination exercée par cette région, pour les gens fortunés notamment, qui pouvaient se permettre de partir en croisière pendant plusieurs semaines afin d’admirer les mâts totémiques, encore visibles en grand nombre à cette époque, avant que la Côte-Ouest soit dévalisée de ses trésors par les grands musées.


San Francisco – Sitka en 9 jours

L’horaire ci-dessous propose un itinéraire typique entre San Francisco et Sitka, capitale des mâts totémiques à cette époque. Vous pouvez d’ailleurs visualiser l’itinéraire de cette croisière en consultant la carte très détaillée qui constitue le verso de ce dépliant de 1896. C’est un voyage aller retour d’une vingtaine de jours, sur un des navires de la flotte.

Volet des itinéraires du dépliant de 1896 de la PCSC
DRHMC 5232b

[…] pas un village indien sans ses totems, bien qu’il y ait plusieurs villages indiens avec des totems, mais sans ses Indiens […]

Parmi les trois fascicules illustrés ci-dessous, ceux de 1906 et de 1911 regorgent d’information utile pour qui s’embarque à bord, insistant en premier sur le confort et les commodités et présentant ensuite les points d’intérêt principaux. On y traite des mâts totémiques avec le regard de l’époque, empreint d’une certaine mystification qui n’est pas étrangère à l’exotisme qu’on recherche en s’embarquant sur une croisières.

Si vous disposez d’un peu de temps pour exercer votre curiosité, il est fort instructif de s’attarder un peu dans cette exploration virtuelle de l’Alaska, en lisant le contenu intégral des fascicules de 1906 et de 1911. Cela permet de comprendre comment on dépeint cette région, notamment au niveau des mâts totémiques – ces fameux totems! Sinon, on peut au moins retenir les extraits significatifs, ci-dessous…

Par exemple, dans le fascicule de 1906 (contenu intégral en ligne), les rédacteurs publicitaires ont résumé l’expérience du voyage ainsi, en parlant des mâts totémiques (en page 5) :

Cela signifie une sortie estivale sur les mers d’été avec de nouvelles choses à voir partout – des mines d’or, des Indiens, des gros poissons, des mâts totémiques et, encore une fois, des mâts totémiques. Car voici le pays des totems, avec ses monuments sauvages et étranges de fierté familiale, élevant leurs hauteurs pittoresques parmi les arbres; pas un village indien sans ses totems, bien qu’il y ait plusieurs villages indiens avec des totems, mais sans ses Indiens – désertés par leurs habitants pour les attraits du commerce et de la civilisation.

[…] les mâts totémiques et les mines d’or, les mâts totémiques et les Indiens, les mâts totémiques et les glaciers, ainsi que les mâts totémiques […]

Cette figure de style dissimule mal le drame humain qui se produit alors dans cette région, dont des populations décimées par la vérole, pendant que les grands musées américains viennent détrousser leur production artistique, ou encore les compagnies de chemin de fer qui achètent les mâts à vil prix pour les replanter le long des voies ferrées au plaisir des touristes, comme on le verra dans une prochaine note de recherche. Pardonnons ce manque de rigueur, mais l’industrie du tourisme et des croisières ne se préoccupe pas des enjeux politiques ou culturel, dans bien des cas.

On remarque aussi dans le fascicule de 1911 (PDF en ligne) que les rédacteurs publicitaires s’enthousiasment également à la rencontre des totems (en page 3) : 

Le voyage en Alaska est facile. C’est le plaisir de jouir pendant quinze jours dans un hôtel flottant, traversant calmement le fameux Passage Intérieuret traversant le Pays des Totems. Il y a toujours de nouveaux sites à visiter: les mâts totémiques et les mines d’or, les mâts totémiques et les Indiens, les mâts totémiques et les glaciers, ainsi que les mâts totémiques. De l’embarquement à Seattle ou Victoria jusqu’au retour, le voyage est unique.

Quinze ans après avoir publié leur dépliant de 1896, la Pacific Coast Steamship n’en démord pas : les totems sont un point focal d’attrait. Comme pour préfigurer la carte entourée de deux mâts publiée 20 ans plus tard (ci-dessus), chaque double page de la brochure est encadrée de deux mâts dressés sur chacun des côtés (ci-dessous).

1911 ASC Totem PoleRougd – Page 12-13 ASL-MS68-1-02-01

Enfin, si ce sujet vous passionne, consultez l’inventaire numérique Steamship Company Publication and Promotional Material (ASL-MS-28) de la collection historique de la Alaska State Library.


1896 : Mythologie « Express »

1890c Pacific Coast Steamship Company – The Alaska Indian Mythology
Archive.Org (référence)

Bien sûr, on ne part pas en croisière pour étudier la mythologie ou encore se plonger dans des ouvrages savants, pour la plupart des gens. Désirant plaire à une partie de la clientèle qui voudrait en savoir un peu plus, la Pacific Coast Steamship Company dépose dans les cabines une petite plaquette informative d’une dizaine de pages, The Alaska Indian Mythology (contenu intégral en ligne). À lire sur sa chaise transatlantique, une fois bien enveloppé d’une chaude couverture de laine; c’est un rapide survol des traditions, de l’histoire des mâts totémiques, des légendes et des potlatchs. On y conte de jolies histoires, mais sans plus, pourtant, cela dépayse, comme le voyage est sensé le faire. 

Au début, il n’y avait que du ciel et de l’eau; dans le ciel, une lune. Un oiseau est sorti de la lune avec un petit anneau ou une lune dans sa bouche. En arrivant à l’eau, il s’est retrouvé à l’arrière d’un gros poisson. Il n’y avait pas de terre. Le poisson est entré dans l’eau peu profonde avec l’oiseau. L’oiseau a sorti l’anneau de son bec, quand un grand crapaud est venu et a avalé l’anneau. Le crapaud est bientôt devenu enceinte, puis un enfant est né du crapaud. C’était une fille. L’oiseau aussi pour le nourrir, et à la maturité, une plage de bois épais sortit de l’eau. L’oiseau a laissé la fille sur la plage et est parti dans les bois pour chercher de la nourriture, puis un ours est sorti des bois et est allé vers la fille pour la prendre dans ses bras et le premier homme est né. Ceci est l’ancien récit de la légende de la création, par les Indiens. En conséquence, ils se considèrent comme descendants de l’oiseau, du poisson, du crapaud et de l’ours. Donc, chaque famille prend l’un d’eux comme sa crête.

1890c PCSC The Alaska Indian mythology – blason

Le texte qui tente d’instruire les touristes sur l’origine des mâts totémiques est cousu de fil blanc, un assemblage qui semble glané à partir de toutes sortes de parcelles qui en rendent la lecture presque pénible. Et lorsqu’on connaît la sophistication des productions artistiques de la Côte Nord-Ouest, la naïveté des illustrations fait sourire.

Pourtant, on réussit à raconter un épisode de déluge, une catastrophe initiale, qui comporte des similitudes avec les récits des Nisga’a sur une éruption de volcan survenue au milieu du XVIIIème et ses coulées de lave, provoquant la dispersion des habitants et leur réunification. On le verra bientôt dans une note de recherche consacrée au volcan Tseax, traitant de sa place dans les légendes de la Côte Nord-Ouest.

Les Indiens remontent à une époque lointaine où leurs ancêtres vivaient dans un pays magnifique, où, de manière mystérieuse, les créatures mythiques, dont ils conservent les symboles, se sont révélées aux chefs de famille ce jour-là.

Ils racontent l’histoire traditionnelle d’une inondation accablante qui a submergé la bonne terre et semé la mort et la destruction tout autour. Ceux des anciens qui se sont échappés dans des canoës ont été entraînés à la dérive et dispersés dans toutes les directions sur la surface des eaux. Ils se sont retrouvés après la disparition de l’inondation.

C’est ainsi que les personnes liées par le sang se sont largement séparées les unes des autres. Néanmoins, ils ont conservé les symboles qui les avaient distingués, eux et leurs familles, avant le déluge et s’y sont accrochés. Par conséquent, les emblèmes ont continué à marquer la progéniture des fondateurs de chaque famille.

Bien sûr, on ne refait pas l’histoire d’un peuple en dix pages. Comme il a été démontré plus haut, ce que les paysages ont à offrir, notamment leur horizon est découpé en lamelles par les alignements de mâts totémiques sur les rives, parle suffisamment et témoigne du talent des artistes sculpteurs, sans avoir besoin de plus; ces œuvres parlent d’elles-mêmes.


1927-1931 : Les totems du National Geographic

La compagnie Canadian National Railways fit régulièrement, pendant ces années, du placement publicitaire dans la revue préférée des touristes à la recherche de dépaysement, le National Geographic. Elles ne manquent pas de rappeler que les mâts totémiques font partie du paysage.

En effectuant une recherche sur « Totem Poles » dans le fonds d’archives National Geographic Virtual Library, accessible aux abonnés de BAnQ, on a retenu les 3 pages les plus représentatives parmi les 30 annonces parues entre 1920 et 1940.

Scrutez de plus près ces publicités en cliquant sur chacune d’entre elles.

Les rédacteurs publicitaires essaient souvent de communiquer des idées fortes pour convaincre leur clientèle exigeante, en leur promettant mer et monde – c’est le cas de le dire ici.

C’est en anglais, bien sûr… Traduisons leur argumentaire, pour chacune de ces trois publicités :

 Février 1927 – Naviguez à travers des mers protégées, entourées de montagnes majestueuses et de glaciers étincelants, longeant des villages indiens primitifs aux totems imposants. […] Le tarif n’est que 90 $, repas compris, pour un voyage aller-retour entre Vancouver et Skagway – une excursion de dix jours à bord de somptueux bateaux à vapeur du Canadien National.

Mars 1929 – Un exquis voyage de dix jours; arrêtez-vous à Ketchikan, Wrangel, Juneau et Skagway, avec leurs pittoresques demeures indigènes et leurs totems grotesques.

Mai 1931 – Voyage à Kitwanga, étrange pays de mâts totémiques et du célèbre « fleuve des nuages». […] Vous vous arrêtez à Kitwanga assez longtemps pour voir ces mâts totémiques. Fascinants et grotesques, ils retracent l’histoire de l’aristocratie indienne.

Ici, on peut prendre une pause pour réfléchir, autant aux préjugés de l’époque qu’aux nôtres, également.


Analyse : le pouvoir des mots

2019 National Geographic Virtual Libray.
Analyse de contenu par grappe de termes. NGVL via BAnQ

Avec un outil intégré d’analyse, sur le site de la librairie virtuelle du National Geographic, il est possible de procéder à une analyse sémantique des 30 publicités repérées. Le texte des publicités repérées a été traité par cet outil, permettant d’obtenir une vue graphique des termes les plus utilisés.

Il ne faut pas perdre de vue que dans ces publicités, Canadian National Railways agit à titre de voyagiste, mais pour offrir des croisières maritimes.

On constate que le terme « Totem Poles » est directement associé à « Ocean Travel » et à « Columbia » – aujourd’hui la Colombie-Britannique, ce qui représente assez bien les termes les plus susceptibles de retenir l’attention, en considérant comment ils sont associés entre eux. Voilà un exemple intéressant d’évaluation d’un ensemble significatif de données.

Tout compte fait, ces publicités incitent les lecteurs et les lectrices à emprunter la Route des Totems, vers les « Gigantesques Glaciers », en passant bien sûr par la « Colombie-Britannique ». Alors, voilà donc les premiers indices indiquant pourquoi les « totems » étaient si populaires, dans les années précédant l’achat du Nid de l’Aigle…


Article suivant : La prochaine note nous conduit en train dans la vallée de la rivière Skeena, tout près de la rivière Nass d'où vient le Nid...


Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org peuvent être empruntés facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

Bonne lecture!

Où est le Nid de L’Aigle?

Photo d’archives mise en avant

Totem poles at Kitwanga – Grand Trunk Pacific Railway 1915
William James Topley (1845-1930)
BAC 3587915

Bienvenue dans la série de notes "Où est le Nid de l'Aigle". On résume ici plus de dix ans de recherche sur une page!

Depuis de trop nombreuses années, l’histoire du Nid de l’Aigle, trônant au Jardin zoologique de Québec de 1933 à 1995, s’étirait à travers de multiples révisions, de tentatives échouées de publication en ligne et surtout de discussions lassantes pour les personnes de mon entourage. Il fallait aboutir à une réalisation concrète. Je demeurais convaincu qu’il fallait persister et explorer une époque et des lieux que je ne connaissais pas, à vrai dire. La culture Tsimshian de la Côte Nord-Ouest, juste au sud de la frontière du Yukon, était encore un mystère; encore plus ce qui s’y passait dans les années 1900.

Le Nid de l'Aigle
Totem au Jardin zoologique de Québec
Paul Carpentier – 1943
BAnQ E6,S7,SS1,P2123

Une recherche commence parfois modestement. Par exemple ce cliché de Paul Carpentier était la seule et unique photo numérisée sur le Nid, dans la collection patrimoniale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Il fallait apprendre à chercher ailleurs.

C’est pourquoi la photo Totem poles at Kitwanga en haut de page est d’une signification particulière pour moi. Elle est la première à m’avoir étonné, lors d’une des premières recherches d’images sur le site de Bibliothèque et Archives Canada.

Ce étonnement provenait surtout du fait que les mâts totémiques étaient comme une « chose inconnue », sinon un vague souvenir de visites au Jardin zoologique, dans les années 1960. Voir cet homme debout devant le premier mât d’une rangée s’étirant devant ce paysage entouré de montagnes était une première surprise, je n’avais jamais imaginé de telles rangées. Quant à Kitwanga, je n’avais jamais entendu parler de cet endroit et encore moins considéré qu’il était dans une région probablement inconnue par beaucoup de Canadiens. Tout cela était du nouveau.

Nid de l’Aigle – Marius Barbeau 1927
MCH 69761 (CD2002-149-016)

C’est un peu plus tard que je repérai la première photo du Nid de l’Aigle sur ses lieux d’origine dans les archives du Musée canadien de l’histoire (MCH). On reculait en 1927 et j’entrais dans le monde fascinant de l’ethnologue Marius Barbeau, un autre inconnu à ce moment, au moment où il découvrit le mât dans le village abandonné de Gitiks. Tout ce qui s’est passé depuis aura permis de développer un document de recherche qui est devenu de plus en plus volumineux. Il fallait trouver un moyen simple pour raconter cette histoire.

Après avoir longtemps hésité à publier une série de notes la exposant toutes les facettes de cette épopée permettant de ramener ce mât à Québec, voici que nous sommes en tête de la publication de cette série, enfin! En plus de raconter une histoire, je désirais que ces notes contribuent à alimenter notre réflexion sur la préservation du patrimoine autochtone, plus particulièrement de leur art monumental, en espérant qu’on puisse éviter des erreurs futures lorsqu’il s’agit de les conserver, même expatriées de leur milieu d’origine.

Même si le démantèlement de 1995 s’est produit dans des circonstances nébuleuses, sans trop de protestation dans la région de Québec, on doit pardonner la méconnaissance si des décisions malheureuses ont été prises pour parvenir à sa disparition du paysage urbain. L’information disponible au moment de prendre de telles décisions était peut-être insuffisante, faute de moyens ou de ressources. C’était une belle l’opportunité pour essayer de remplir ce vide apparent. En bénéficiant de l’enrichissement des ressources documentaires disponibles sur le web aujourd’hui, on pourrait tenter d’éclaircir ce nuage.

Mais quand on commence à creuser à travers les journaux des années 1930, encore plus dans les archives numériques d’un bout à l’autre du Canada, on devient submergé au point d’accumuler une masse d’information incontrôlable. On se ressaisit un peu.

Nid de l’Aigle devant l’étang du totemCirca 1990
BAnQ – P884 – Fonds Société des parcs de sciences naturelles du Québec

Sans être historien de carrière, mais bénéficiant d’une formation universitaire en anthropologie, on comprend rapidement qu’il faut une organisation rigoureuse des sources. On saisit également qu’il faut aller au-delà des sources disponibles en ligne. Il faut apprendre à lever le couvercle de contenants d’archives, pour dénicher des trésors insoupçonnés, inaccessibles autrement. À leur tour, ces « découvertes » nous orientent sur de nouvelles pistes et permettent d’insuffler un nouvelle élan à une recherche qui a piétiné peut-être par lassitude, mais beaucoup plus par manque de temps. Seule une retraite professionnelle permet de palier à ces lacunes, et j’y suis!

Alors, après tant d’années en feu arrière, c’est en novembre 2018 que la recherche a commencé à se concrétiser. Un série de visites au « kilomètre zéro du réseau des archives au Québec » a permis d’explorer en premier une premier fonds, celui de la Société zoologique de Québec, qui comporte près de 7 mètres linéaires de documents textuels et iconographiques. Je devais apprendre à le ratisser, en utilisant l’outil de recherche Pistard. Me voilà rendu sept mètres plus loin, sans mentionner d’autres fonds qui seront présentés dans les notes suivantes.


Pour les nostalgiques
ZOO
Visite du jardin zoologique de Québec. BAnQ – FC06075

Si le coeur vous en dit, vous pouvez vous replonger à l’époque des documentaires dont la musique ressemble à celle de la série Le temps d’une paix, et écouter une narration typique des années 1950! Voyez cette production de l’Office de publicité de la province de Québec. C’est un petit trésor!

Qui sait, le Nid de l’Aigle vous fera peut-être un clin d’oeil?


Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org peuvent être empruntés facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.