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1931-1932 – Ballet bureaucratique

Photo d’archives mise en avant

M. Barbeau expliquant ses constatations relatives à l’influence russe sur les mâts totémiques à une délégation de Russes – 1956
BAC 4951811

Après avoir obtenu un prix estimé du ministère des Affaires indiennes, une longue série de lettres seront échangées, entre novembre 1931 et décembre 1932 [note 06/24]

Marius Barbeau

Le « monstre à nez long et pointu » a été sculpté pour le chef Hlidax de la tribu des Loups. Il avait environ 30 pieds de haut lors de son érection à Git’iks à la fin du 19ème siècle.

Photographie de C.M. Barbeau, 1927
SFU Bill Reid Center – Git’iks Gallery

Ouvrir le Témoignage de Barbeau chez les Tsimshian

Un des premiers à se joindre à la chaîne de correspondance qui permettra de ramener le Nid de l’Aigle au Jardin zoologique est Marius Barbeau; il l’avait déjà aperçu en 1927 dans le village abandonné de Gitiks.

La vie de Barbeau, telle que présentée par le Musée canadien de l’histoire, nous le fait découvrir tour à tour comme ethnologue, anthropologue, folkloriste et historien de l’art. Imaginez, le résultat de son travail occupe 40 mètres linéaires d’archives en manuscrits et notes de recherche. Sa collection de négatifs et de photographies est un témoignage vivant de son travail de terrain, dont ses expéditions sur la Côte Nord-Ouest.

Le Musée Marius Barbeau, honorant sa mémoire, suit ses traces en présentant des expositions reliées à l’histoire régionale de sa ville natale, Saint-Joseph de Beauce. L’exposition virtuelle Pignon sur rue présente d’ailleurs son éclectique paysage architectural.

Son implication dans le projet de ramener un « totem » à Québec sera cruciale. Ses nombreux voyages sur la Côte Nord-Ouest du Canada auront contribué à ce qu’il devienne le plus grand spécialiste en la matière. Le témoignage de Barbeau sur son passage chez les Tsimshian, région culturelle d’où provient le Nid de l’Aigle, est éloquent à ce titre.

Fac-similé – Photo reportage de l’ONF
Canadian Institute of Photography – Photostories

Barbeau se démarque des autres chercheurs par des théories inhabituelles, comme on le mentionne dans ce photo reportage de 1958 de l’ONF, d’où est tiré la photo mise en avant.

Dans ses récents livres, M. Barbeau a élaboré la théorie du berceau asiatique des Indiens du Nord-Ouest, en retraçant les vestiges des motifs culturels anciens qui subsistent dans les légendes, les mythes et l’artisanat. Ci-dessus, il raconte à une délégation de Russes que les mâts totémiques révèlent une forte influence russe; spécifiquement, l’aigle à deux têtes, adapté par les Indiens de l’Amérique du Nord de l’armoirie impériale.

On fait sans doute référence à son article « Totemic Atmosphere on the North Pacific Coast », publié dans The Journal of American Folklore en 1954 où il élabore sur cet argument, parlant bien sûr de l’armoirie impériale de la Russie. Il faut reconnaître l’importance de la présence russe sur la région de Sitka, en Alaska, pour saisir comment la théorie de Barbeau est intéressante.

Avec ce bref portrait de Barbeau, on comprend dès lors comment son influence intellectuelle aura contribué à ramener le Nid de l’aigle à Québec et pourquoi il aura accepté de participer à ce ballet bureaucratique très bien orchestré pour qu’il soit livré avant l’ouverture du Jardin en juillet 1933.


Correspondance, réunions et couverture de presse

Marius Barbeau examinant et photographiant des mâts totémiques (vers 1960) – Portrait de Arthur Price

Ouvrir la fiche MCH 2004-021

Pour brosser un tableau convaincant des événements entourant l’arrivée du Nid de l’Aigle au Jardin zoologique en mai 1933, plusieurs sources ont été utilisées. C’est surtout en lisant la correspondance sur la préservation des mâts totémiques en Colombie-Britannique entre 1931 et 1938, les décisions prises par le Comité du Jardin et les coupures de presse entre novembre 1931 et décembre 1932 qu’on parvient à rétablir les faits.

Voici donc comment se déroule l’histoire du Nid, suite au premier échange entre L.-A. Richard et D.C. Scott, le 5 et le 7 novembre 1931, décrit dans la note précédente. Contrairement à ce qu’on croit, la finalisation de la transaction d’achat d’août 1932 comporte certaines ambiguïtés qu’il sera nécessaire d’éclaircir, en dépit des fouilles méticuleuses dans les documents d’archives. Il y a un fil conducteur essentiel qui manquerait pour une reconstruction absolument fidèle de cette histoire : les conversations entre les personnes et leurs intentions, ce qui ne figure pas dans les traces écrites; gardons ceci à vue.


1931-11-20 – Le Nid de l’Aigle irait à New-York?

Comme on le voit dans cette lettre de Barbeau à Scott, on découvre les nombreuses ramifications que prend la requête originale. C’est la première lettre de Barbeau qui fournit plus de détails sur l’acquisition du Nid de l’Aigle.

Mât totémique « le nid de l’aigle » (emblème du Moustique, du Castor et de la Grenouille), au Jardin zoologique de Québec à Charlesbourg

Marius Barbeau 1954
MCH 2004-474

Ouvrir la page de notes

Barbeau dresse un portrait de la situation pour un lot de 5 mâts totémiques qu’il désire se procurer. Fait intéressant : à cette date, c’est le National Museum of the American Indian de New-York qui veut obtenir 2 mâts de grande taille, le Nid de l’Aigle et le mât de Grane, pour compléter leur collection. Dans son commentaire, il fait état d’une partie manquante.

Le totem du Nid de l’Aigle se trouve à Gitiks, au bas de la rivière Nass, dans un village désert, dans la brousse. Il a plus de soixante ans et commence à s’effriter. Une partie du mât est tombée et a été perdue depuis que je l’ai photographié. Il est grand et haut, et une structure fine. Il appartient aux membres d’un clan de l’Aigle.

Comme expliqué dans la page de notes, cette partie tombée et perdue serait le nez du moustique (Trakolk). Dans sa lettre, Barbeau suppose que le mât aurait été sculpté dans les années 1870. On sait également que le Nid de l’Aigle n’a pas été acheminé à ce musée, mais nous n’avons pas trouvé un document expliquant ce changement de destination.

Mais en page 3, Barbeau envisageait de fournir un autre mât à ce musée si le gouvernement de Colombie-Britannique ne renouvelait pas sa requête : ce serait le Beaver-Pole de Angèdes, d’une trentaine de pieds. Barbeau souligne d’ailleurs qu’un représentant du gouvernement venait de faire parvenir une requête pour obtenir un mât totémique.


1931-11-21 – On annonce le projet

Fac-similé du procès verbal du 21 novembre 1931
Fonds Société du Jardin zoologique de Québec – BAnQ Fonds P625

Le Comité du Jardin était bien affairé, la plupart des séances conduisant à des décisions fidèlement enregistrées par son secrétaire. Celles touchant directement l’acquisition du Nid de l’Aigle ont été retenues pour cette note. Alors qu’il y a déjà une chaîne de correspondance en cours à ce sujet, le comité en est avisé.

Le comité prend connaissance d’une correspondance échangée entre M. Richard et M. Duncan Scott, sous-ministre des affaires indiennes, relativement à un totem pole pour ornementer le jardin zoologique.

Bien que les totem poles soient devenus très rares et que la Colombie en ait prohibé l’exportation, M. Scott croit qu’il serait possible d’en avoir un pour le jardin, vu que la province de Québec n’en possède aucune et que la cité de Québec a été, au début de son histoire, si mêlée à la vie des sauvages de l’Est, qu’un témoignage de la civilisation des sauvages de l’Ouest serait fort approprié.

Seulement, ces totem poles sont la propriété des Sauvages qu’il faudrait indemniser pour une somme que M. Scott estime être de 1 500 $ ou peut-être un peu moins. Le comité ne prend aucune décision, bien que, de l’avis de tous, un totem pole serait en soit toute une ‘attraction’ pour notre population et qu’il serait particulièrement à sa place dans un parc destiné à la faune canadienne.

Au surplus, si le comité manque cette occasion, il est possible que ce soit la dernière chance de la province de se procurer un totem pole authentique. 

On peut se demander aujourd’hui si cette dépense était excessive. Toutes proportions gardées, ce montant de 1 500$ de 1933 (environ 25 000 $ en 2019) est dédié à l’achat d’une une oeuvre d’art monumental. Le budget initial des projets de la Ferme et du Jardin est de 175 000$ (environ 2 950 000 $ en 2019). Cet investissement représente 0,85% du budget, en deçà de la part de 1% préconisée dans la Politique d’intégration des arts à l’architecture et à des bâtiments et des sites gouvernementaux.


1931-12-15 – On évite de « laisser passer la chance »

Fac-similé du procès verbal du 15 décembre 1931
Fonds Société du Jardin zoologique de Québec – BAnQ Fonds P625

Cette décision de ne pas « laisser passer la chance », ressemble bien à ce qu’on appelle dans la langue des affaires aujourd’hui « ne pas rater les bénéfices de concrétiser une opportunité ». C’est une décision stratégique importante. On imagine déjà le potentiel d’attraction d’un « totem pole » au Jardin. Rappelez-vous d’une note précédente, à propos du pouvoir d’attraction des totems de Kitwanga sur les touristes voyageant en train le long de la Skeena.

En lisant attentivement, on constate que le projet du jardin est assez audacieux. Tout ce qui est proposé pour en faire une attraction touristique majeure suit un remue-méninges efficace des administrateurs du comité. La qualité de la tenue de réunions transparaît dans ces compte-rendus détaillés; le déroulement du projet est réglé comme un mouvement d’horlogerie.

Agrandissez chacun de ces documents et examinez-les. C’est tout à fait intéressant.


1931-12-16 – On se presse de confirmer la décision

Fac-Similé du télégramme du 16 décembre 1931
BAC Fonds 206458

Dès le lendemain, le sous-ministre Richard fait parvenir un télégramme à D.C. Scott, à quoi s’ajoute une lettre, confirmant que le Comité accepte sa proposition. Ça ne traine pas.

Fac-similé de la lettre du 16 décembre 1931
BAC Fonds 206458

On voit ici l’enthousiasme devant cette acquisition potentielle.

Nous serons très heureux de nous procurer un totem selon les conditions mentionnées dans votre lettre du 17 novembre, soit 1 500 $ dollars ou moins, plus les frais de transport.


1931-12-29 – On escalade vers le haut

Fac-Similé de la lettre du 29 décembre 1931
BAC Fonds 206458

Dans cette lettre, D.C Scott fait part de son projet à son supérieur, le Surintendant général des affaires indiennes, T. G. Murphy. Il décrit le projet d’acquisition de 4 mâts, joignant à cet envoi la lettre de Barbeau du 20 novembre, présentée ci-dessus. Il mentionne une discussion menée avec le premier ministre de la Colombie-Britannique S.F. Tolmie en août précédent, lui faisant part de son intention de lui écrire.


1932-01-04 – Scott avise le premier ministre Tolmie

Fac-similé de la lettre du 4 janvier 1932
BAC Fonds 206458

Malgré les congés de la période des fêtes, Scott se presse à aviser le Premier ministre de la province qu’un du projet d’acquisition de totems est discuté. Il évoque la permission demandée à son supérieur Murphy dans sa lettre du 29 décembre, ci-dessus. En vertu la loi sur les Indiens son intention est d’acquérir 4 mâts : 1 pour le British Museum ou le Victoria and Albert  Museum, 2 pour le National Museum of the American Indian à New-York et 1 pour le Gouvernement du Québec. Il demande donc son appui en lui faisant part d’une conversation avec M. Newcombe.


1932-01-19 – Courte séance mais grande couverture

Face-similé – La Presse – Page 3
BAnQ Collection patrimoniale

Pendant qu’on s’affaire au Comité du Jardin et qu’on s’échange de la correspondance depuis novembre 1931, des décisions importantes se prennent à l’Assemblée législative au début de 1932. Beaucoup de journaux de la province en parlent le 19 janvier. Ironiquement, comme on le voit dans le journal reconstitué des débats, la séance du 18 a été une des plus brèves de la 1ère session de la 18ème législature; en une demi-heure, on règle bien des choses!

Dans le Devoir, on ne manque pas de souligner dans un entrefilet qu’elle était « plutôt désertée avec des députés somnolents ».

Dans Le Soleil en page 3, en faisant remarquer l’absence du premier ministre, on relate que M. Laferté précise que le budget de 75 000 $ pour le projet du jardin zoologique sera partagé entre les gouvernements fédéral et provincial, montant qui s’ajoutera au budget initial de la ferme expérimentale. On rappelle qu’il y a déjà 125 ouvriers affairés sur le site, d’anciens chômeurs profitant d’un programme mis en place en raison de la crise économique. On mentionne également qu’on vient de faire l’acquisition de 16 animaux provenant du zoo Kent House, aux chutes Montmorency.

Mais comme champion de la couverture, dans un grand encadré, La Presse présente cette information dans un contexte plus large. On illustre bien comment on veut régler la crise économique en plaçant des chômeurs sur les terres abandonnées des paroisses et on compte beaucoup sur le projet de ferme expérimentale.


1932-01-22 Budget global – 175 000 $

Fac-Similé – Le Soleil du 22 janvier page 3
BAnQ Collection patrimoniale

Quelques jours plus tard, Le Soleil publie également des éclaircissements sur le budget de la ferme expérimentale et du jardin zoologique. On confirme les deux sommes allouées : 100 000 $ le 4 avril 1930 pour la ferme expérimentale et 75 000 $ pour le jardin.

Comme on le verra dans la note « 1933-04 Remous à l’Assemblée législative » qui paraîtra bientôt, les critiques seront acerbes – même si une année se sera écoulée après l’attribution de ces crédits.

1932-01-28 – Excursion à Kitwanga

Kitwanga Totem Pole – Ministère de l’intérieur – circa 1930
Ouvrir la fiche BAC 3916717

En ce début d’année, les gens de Québec qui planifient leurs prochaines vacances et recherchent du nouveau ont un nouvel incitatif pour traverser le pays : les totems sont dans l’air du temps. Ils pourront aller à leur rencontre, en train ou en croisière.

Face-similé – Le Soleil, 28 janvier, page 9
BAnQ – Collection patrimoniale
The famous 5 day Triangle Tour
of the Canadian Rockies

National Geographic
1931-05, v. 59 no .5 : 656
via BAnQ numérique

L’excursion proposée par la Canadian National est d’ailleurs annoncée en pleine page dans le National Geographic depuis plusieurs mois; les voyagistes proposent donc ce « fameux itinéraire triangulaire ». Si vous avez eu la chance de lire « La route des totems vers l’Alaska », une note précédente, nous voilà dessus… avec cette promotion.

De Jasper, ils se dirigeront vers la Côte du Pacifique où ils monteront à Vancouver à bord du navire qui les conduira à Victoria, Seattle et Prince Rupert – soit le voyage en triangle. A ce dernier endroit, ils reprendront leur train pour le voyage de retour vers l’est

Au retour comme à l’aller, il se trouve plusieurs points intéressants à visiter. Le premier arrêt sera fait à Kiswanga (sic) où le gouvernement canadien poursuit des travaux de restauration des mâts totèmiques (sic), vestiges des premiers occupants du Canada.


1932-02-04 – Newcombe n’aime pas l’expatriation

En répondant à Duncan C. Scott, W.A. Newcombe lui indique qu’il ne peut pas se substituer à Tolmie pour autoriser l’enlèvement et le transport du Nid, n’ayant pas obtenu encore son autorisation. Il était attaché au Provincial Museum of Natural History de Victoria – maintenant le Royal BC Museum. Il rappelle à Scott que Tolmie étant malade, il a été mandaté pour répondre aux lettres du 29 décembre et du 4 janvier, adressées à Murphy et Tolmie (voir ci dessus) relativement à l’enlèvement de 4 mâts.

Il partage aussi son avis sur cet enlèvement potentiel, tiré d’un mémorandum qu’il avait déjà fait parvenir à Tolmie, où il avait argumenté ceci :

1. Il y a nombre de Sociétés et d’individus en Colombie-Britannique qui sont opposés à tout enlèvement supplémentaire de mâts. Deux cas qu’il connaît ont passé des résolutions à cet effet, adressées aux premiers ministres du Canada et de la Colombie-Britannique.

2. Si on considère l’enlèvement des mâts de la rivière Nass, on sait que cela va causer des remous; comme un nombre de personnes de cette localité ont visité Victoria dans les six derniers mois, tous ceux-ci souhaitant qu’aucun autre mât soit pris de cet endroit.

3. Aucune considération n’a été portée par ces Sociétés ou ces individus à la ‘vie’ des mâts, la majorité desquels ont plus de 30 ans; sans moyens pris pour les conserver, peu demeureront sur les lieux pour un autre dix ans. Ce délai passé, ceux voulant les voir devront visiter les institutions les ayant acquises.

Il conclut qu’au rétablissement de Tolmie, il va prendre les mesures pour parfaire ses opinions à ce sujet et qu’il communiquera ensuite avec Scott.

1932-02-15 – L.-A. Richard présente sa vision du Jardin zoologique

Fac-similé
Bulletin L’élevage des animaux à fourrure
BAnQ Collection patrimoniale

Tandis qu’on discute de budget dans les journaux et qu’on échange de la correspondance à différents paliers du gouvernement, le sous-ministre du Département de la colonisation, de la chasse et des pêcheries fait part de sa vision dans l’article Le Jardin zoologique de Québec, publié dans le bulletin L’élevage des animaux à fourrure.

C’est le premier document qui présente le projet du Jardin, qui se greffe à celui de la ferme expérimentale, tel qu’imaginé par L.-A. Richard et les membres du Comité du Jardin. On profite de cet article pour promouvoir les six objectifs principaux de ces deux projets conjoints : promouvoir l’étude des sciences naturelles, permettre une bonne utilisation du temps de loisir, développer un esprit de conservation de la nature, ajouter un attrait à la région, fournir une nouvelle inspiration pour les artistes naturalistes et enfin encourager à entreprendre des études poussées.

Comme on l’a vu dans une note précédente où on se demandait si les totems étaient un art monumental autochtone ou canadien, sans révéler publiquement à ce moment le projet d’acquisition du totem, on aperçoit en filigrane dans l’article son thème autochtone lorsqu’il expose son programme futur.

Puisqu’il est question de reconstitutions, il convient d’avouer que le programme en comporte plus d’une. Combien de gens dans nos villes et même dans nos campagnes ignorent le genre d’existence des sauvages et des bûcherons dans les grands bois? Pour percer, à leurs yeux et aux yeux des enfants, le mystère de la forêt et pour leur montrer une chose qu’ils n’auraient peut-être jamais l’occasion de voir, un endroit a été réservé au jardin zoologique pour y dresser un campement de sauvages et un campement de chantier. Il pourront mieux se rendre compte de la vie primitive que mènent en forêt ceux qui sont attirés par la chasse des animaux à fourrure ou par l’industrie forestière.

Au moment de rédiger ces lignes, Richard travaille déjà pour ramener un mât totémique au Jardin, mais la partie n’est pas encore gagnée. Ce sera six mois plus tard, en août, qu’on enverra un chèque à Barbeau pour conclure la transaction. lI sera payé par un subside obtenu par la Société zoologique de Québec, créée un mois auparavant, en juillet.

Simultanément à ce projet ambitieux, on annonce que « pour des raisons administratives, le Quebec Power décidait justement de fermer le petit jardin zoologique que, pendant près de trente ans, il avait entretenu au Kent House, soit avec la maison Holt Renfrew, soit seul ensuite ».

Cages au Jardin zoologique des chutes Montmorency. Entre 1902 et 1912
Ouvrir la fiche BAnQ – Collection patrimoniale de cartes postales

C’est effectivement vers 1902 qu’arrivent les premiers pensionnaires, un ours noir et un couple d’orignaux. Dans l’article Le jardin zoologique de la maison Kent, l’historien Jean Provencher nous rappelle que les citadins de la région et les touristes sont accoutumés à visiter ce jardin zoologique dès le début du XXème siècle. On peut également explorer la page Le zoo Holt Renfrew, faisant partie d’un site qui traite de la chute Montmorency et de ses environs, un histoire visuelle constituée à partir d’une collection privée de carte postales.


1932-03-10 – Une annonce du projet de jardin

Fac-Similé – La Presse, 10 mars 1932, page 6
BAnQ – Collection patrimoniale

Tout en annonçant un projet ambitieux pour l’époque, comme on le fait parfois au Québec, on se compare aux autres et on n’ose penser qu’un projet puisse être d’envergure.

Certes, comme on le le dit dans l’article ci-dessous, ce ne sera pas tout de suite le Jardin des plantes à Paris, dont la volière est tout de même similaire à celle qu’on verra plus tard au Jardin zoologique; Québec n’aura peut-être rien à envier, pourtant.

La grande volière d’été au Jardin zoologique de Québec – R. Cayouette 1947
Ouvrir la fiche BAnQ – Collection patrimoniale
La grande volière – La ménagerie à Paris – Le Charles 1932
Ouvrir la fiche MNHN IC 2235

Mais on fait également allusion au New-York « Zoological Garden » également. En examinant les notes historiques de R. Cayouette publiées en 1987, on constate qu’en septembre 1992, on commencera à ériger une grande volière extérieure pour loger divers oiseaux. Terminée en 1933, il nous indique qu’elle fut copiée (sic) sur celle du Jardin zoologique de New-York, mais de dimensions plus modestes. En fouillant sur internet, nous avons trouvé une carte postale qui l’illustrait. La fiche de vente a été archivée.

Fac-similé – The Flying Cage – Carte postale
New-York Zoolocial Society – circa 1905
Sur enchère E-Bay – conservé dans archive.org

Effectivement, la ressemblance est frappante, en regardant cette carte postale que nous pouvons dater de 1905, en l’examinant en côte à côte avec une photographie publiée dans un article du site Vintage Everyday. Le temps qui sépare les deux photographies n’est pas long, si on se fie au personnes présentes devant la volière!

The Bronx Zoo Atrium
Ouvrir l’article sur Vintage Everyday

Mais pour le moment, c’est encore un rêve qui prendra de plus en plus de place dans les journaux entre 1932 et 1933 : mais le projet est enfin dévoilé au grand jour. Autre signe des temps, le Jardin sera sur cette route qui va vers le Parc National des Laurentides; il sera un arrêt obligé et il faudra même prévoir un grand stationnement en ce début du siècle automobile.


1932-03-14 – On attend une réponse qui tarde

Fac-similé de la lettre du 14 mars 1932
BAC – Fonds 206458

Dans cette lettre Richard fait part à Scott du délai dans la conclusion de la transaction. Il lui indique qu’il n’a pas reçu de réaction à sa lettre du 16 décembre (ci-dessus); trois mois se sont écoulés sans que rien ne bouge.


1932-03-16 – On attend le feu vert du P.M.

Fac-similé de la lettre du 16 mars 1932
BAC Fonds 206458

Dans cette réponse à Richard, Scott justifie le délai, puisque Tolmie n’a pas encore accordé son feu vert. Il lui explique qu’il n’a pas encore obtenu un accord pour l’enlèvement du mât, malgré deux lettres (celles du 29 décembre 1931 et du 4 janvier 1932) auxquelles Newcombe a répondu, au nom de Tolmie temporairement indisponible. Il lui indique qu’il prend sa retraite et que son successeur prendra le dossier en main (ce sera McGill comme on le verra ci-dessous).


1932-03-17 La société Provancher

Fac-similé – Le Soleil, 17 mars, page 15
BAnQ – Collection patrimoniale

La Société Provancher, la plus ancienne société savante d’histoire naturelle du Québec – elle fête son centenaire en 2019 – émet une opinion très favorable sur le projet d’un jardin zoologique à Charlesbourg. Elle le considère comme un avancement de la science de la vulgarisation et la promotion de la conservation des richesses naturelles. Un de ses directeurs, le docteur D. A. Déry, se joint au Comité du Jardin et de la ferme expérimentale.


1932-03-22 – 2 semaines plus tard, Montréal annonce son Jardin Botanique

On a peine à souffler dans les annonces : un autre billet « Lettre de Québec » du journal La Presse! Maintenant que la province a son musée et son parc zoologique voici ce qui ressemble à un triumvirat! Montréal ne peut se retenir : on planifie maintenant un jardin botanique. Et on justifie sa longue gestation de près de cinquante ans ainsi : « Ce qui a fait défaut alors, c’est probablement le nerf de la guerre. Va-t-il manquer encore? »


1932-04 – Barbeau publie dans Scientific American

Fac-similé de l’article de Barbeau dans Scientific American
JSTOR via BAnQ numérique.

Barbeau contribue à de nombreuses publications, jamais à bout de souffle pour émettre ses idées, comme dans l’article Totem Poles, publié dans la prestigieuse revue Scientific American. Cette fois-ci, il spécule sur l’origine des mâts totémiques, dans un texte serré de deux pages. Après l’avoir lu, que peut-on retenir de nouveau qui pourrait nous éclairer sur le Nid de l’Aigle, particulièrement?

C’est une erreur de dire, comme on le fait souvent de manière irresponsable, que les mâts totémiques ont plusieurs siècles. Ils ne pourraient pas l’être, en raison de la nature des matériaux et des conditions climatiques. Un cèdre vert coupé et replanté sans nutriments dans le sol ne peut se tenir debout bien au-delà de 50 ou 60 ans dans la région nord de la Skeena, où les précipitations sont modérées et où le sol est généralement constitué de gravier et de sable. Le long de la côte, il dure rarement plus de 40 ans en raison de l’humidité qui règne la plupart du temps dans la tourbière dans laquelle il se retrouve.

Une amorce de réflexion…

Le Nid de l’Aigle, dans ce sens, aura battu un record de longévité. Élevé vers les années 1870 et démantelé en 1995, il aura survécu plus de 120 ans. De manière laconique d’ailleurs, Barbeau ajoute à son article un commentaire judicieux, qui pourrait orienter notre réflexion sur le destin final du Nid.

Ce n’est pas la coutume de réparer ou de transplanter un mât totémique, aussi précaire soit sa condition. Une fois tombé, le mât est mis de côté, s’il est embarrassant, et se désintègre progressivement ou est coupé et brûlé.

Dans cette simple formulation, relevons deux paradoxes : on contrevient à la coutume locale de les transplanter ailleurs en ramenant des totems de la Côte Nord-Ouest et on déploie beaucoup d’efforts pour les restaurer, mais dans l’intérêt mercantile du tourisme comme on l’a déjà vu.

Ceci nous place devant une contradiction à résoudre, qui se présentera en 1995 : on abandonne le Nid une fois abattu ou on tente de le sauvegarder comme on a fait pour ses deux voisins présentés dans une note précédente? Ceci peut être au coeur d’une discussion à venir, sur la décrépitude naturelle de tout patrimoine matériel, ironiquement. La note Couleur Totem qui paraître à la fin d’août sera développée autour de le thème de la restauration.


1932-04-09 – Le Jardin va s’ouvrir

Fac-Similé – Le Devoir du samedi 9 avril
BAnQ Collection patrimoniale

Comme on peut le lire en première page du Devoir, on dresse un portrait assez intéressant du Jardin zoologique et ses différents attraits. Cette intéressante plaquette remise par la Société zoologique serait vraisemblablement un tiré à part du bulletin publié le 15 février (voir ci-dessus) . On en parle également dans l’Action catholique. Bref, ça sent de plus en plus l’ouverture, même si on a pas encore publiquement parlé du Nid de l’Aigle, car l’affaire n’est pas encore bouclée. C’est en juin qu’on verra un virage pour enfin pouvoir acquérir cette oeuvre d’art monumental; concentrons notre attention sur ceci.


1932-06-16 – Une décision stratégique

Procès-verbal
BAnQ Fonds P625

Lors de la dixième séance du Comité du Jardin, Richard explique le glissement des délais et le comité prend une décision importante pour éviter un imbroglio administratif.

Monsieur Richard explique ensuite que, à la suite de démarches prolongées, il avait pu obtenir par l’entreprise de MM. Duncan Scott et Marius Barbeau, une des plus beaux spécimens de totem poles de la Colombie. Cependant, par suite de la dépression [économique] et des critiques que l’achat d’un totem aurait pu apporter au département, il avait décidé de remettre à plus tard l’acquisition d’un totem. Comme les totems se font de plus en plus rares, que la Colombie en a défendu l’exportation, qu’il n’en existe aucun à l’est d’Ottawa, qu’ils constituent un sujet de grande curiosité pour le public, qu’ils ajoutent considérablement à la valeur touristique d’un jardin zoologique, le comité est d’avis que la future société de zoologie, avec le fonds qu’elle pourra posséder, devrait prendre les moyens de s’en procurer un et de l’offrir au jardin. Adopté à l’unanimité. »

Le comité tient compte des critiques que doit rencontrer le Département de la colonisation, de la chasse et des pêcheries; c’est un organisme gouvernemental pour qui Richard est sous-ministre. On peut voir ceci comme un obstacle légal potentiel, étant donné que la Colombie-Britannique en défend l’exportation.

La future
société de zoologie
devrait
prendre les moyens
de s’en procurer un
et
de l’offrir au jardin

Ainsi, on peut mieux comprendre les aléas de cette interdiction d’exporter des mâts totémiques de la Colombie-Britannique. On ne peut pas présumer comment cet obstacle était perçu à l’époque, sinon à travers ce qui est écrit dans la correspondance et dans les procès verbaux.

Si on lit entre les lignes, on comprend mieux l’avis du comité qui suggère que la Société de zoologie, une OSBL, prenne les devants, pour l’offrir au Jardin; on en fait d’ailleurs une proposition adoptée à l’unanimité. Il aurait été embêtant que le gouvernement du Québec intervienne directement dans cette affaire, dans une transaction entre gouvernements provinciaux. Cette décision administrative reste inscrite inéluctablement dans l’histoire du mât, étant évoquée régulièrement.

M. Raymond Cayouette rappelle cette situation dans son article Le totem du Nid de l’Aigle publié lors du 60ème anniversaire du Jardin en 1991.

La Société
en a fait don
au gouvernement
parce que ce dernier
ne pouvait faire
une telle acquisition
sans soulever
de critiques

On le mentionne dans l’article « Trop dangereux, un géant terrassé », dans le journal Le Soleil  du 3 mars 1995, suite à son démantèlement : « Il fut offert au Jardin en mai 1933 et installé dans la partie la plus haute du jardin surplombant un étang ».

M. Gabriel Filteau, l’ancien président de la Société zoologique, le souligne également dans deux articles de la section Opinions du journal Le Soleil : Société zoologique de Québec, un traitement méprisable non mérité publié en 1995 et finalement dans l’article Histoire d’un jardin zoologique menacé publié en 2005, dix ans après que le mât ait été démantelé. 


1932-06-24 – On attend l’approbation du P.M.

Dans une lettre de Williams, il réitère l’importance d’obtenir l’approbation de Tolmie.  Il lui rappelle de se référer à la lettre de Scott du 29 décembre, au sujet des 4 mâts à sortir de Colombie-Britannique.

Tolmie avait effectivement écrit à Scott le 4 janvier (ci-dessus) au sujet de la permission requise et lui rappelle que Barbeau a constaté que Tolmie est libre et qu’il serait temps d’en venir à une décision à ce sujet. Il revient sur les 2 mâts demandés par Barbeau, dont le premier destiné gouvernement du Québec qui est dans un village abandonné, dans une forêt.

L’autre, destiné au RBC, est à Angidaw, plus haut sur la rivière. Barbeau a indiqué que ces deux mâts sont détériorés et que certaines parties se sont écroulées. Il indique également que Barbeau a déjà pris des ententes et qu’il reste seulement à obtenir l’accord de Tolmie.


1932-06-30 – On pousse sur la décision

Fac-similé de la lettre du 30 juin
BAC

Dans une lettre de Williams, il continue la discussion avec Tolmie en absence de Scott. Il inclut une copie de la lettre du 24 juin (ci-dessus) afin de faire avancer la demande d’autorisation.

Il rappelle à Tolmie qu’il doit prendre les rênes, étant donné l’absence du surintendant général (T. G. Murphy). Il réitère à Tolmie que Barbeau désire le rencontrer, pour enfin obtenir son accord final.


1932-07-12 – La Société zoologique est née

Fac-similé coupure de journal
Collection patrimoniale BAnQ, Le Soleil

On annonce la fondation de la Société zoologique de Québec à la Une du journal Le Soleil.

Un groupe de concitoyens fondent une nouvelle société scientifique ayant pour but l’étude des sciences naturelles — L’hon. M. Laferté est président d’honneur.

Son président, l’honorable M. Laferté, sera un ardent défenseur du Jardin. On y énonce la mission de la société, ainsi que les membres qui la constitue; ils verront à l’avancement et à la concrétisation du projet de la ferme expérimentale.

Comme on le verra, cette société sera le véhicule administratif pour permettre de finaliser la transaction d’achat et offrir le Nid au Jardin.

Elle sera intimement liée aux destinées du Jardin entre 1932 et 1995, année où elle sera expulsée le 31 mars; la période de 1990 à 1995 sera examinée en détail dans une future note, incluant les décisions prises pour conduire au démantèlement du Nid de l’Aigle. Certains faits relatifs à ce démantèlement n’ont pas encore publiés et la population de la ville de Québec sera informée de nouveaux faits, lors de cette publication.


1932-08-08 – On paye Barbeau

Fac-similé du procès verbal
Fonds P625 Société zoologique de Québec

Lors de la onzième séance du comité, on annonce l’expédition de l’argent à Barbeau (le 5 août).

M. le président Frémont annonce ensuite aux membres que le lendemain de la réception du subside de 2 000 $, il câblait, à la demande de M. Richard, un montant de 1 700 $ à Marius Barbeau pour qu’il se porte acquéreur au nom de la Société Zoologique de Québec, du grand Totem Pole de l’aigle. M » L.A » Richard avait été autorisé dans une assemblée précédente de faire la correspondance nécessaire avec M. Barbeau pour l’acquisition de de monument. De plus, M » le Président annonce encore que la Société a acheté ce Totem dans l’intention d’en faire cadeau au Jardin Zoologique de Québec.

Le montant initial de 1 500 $ est passé à 1 700 $, sur des subsides de 175 000 $; c’est encore en deçà de 1% du budget pour orner le jardin d’une oeuvre d’art monumental.


1932-08-27 – Autorisation de l’enlèvement

Neuf mois après la demande initiale de Richard, Barbeau a maintenant l’argent en poche et 2 télégrammes confirment les autorisations d’enlèvement du site.

Légende à rédiger
BAC Fonds xxxx

Le premier télégramme du 27 est expédié du premier ministre Tolmie à Barbeau, relativement à une lettre du 20 (non retracée pour le moment) pour lui donner la permission de transporter 2, l’un pour le gouvernement provincial et l’autre pour le musée britannique. Le second du 29 est expédié de Williams à l’agent local Collison de Prince Rupert autorisant l’enlèvement des mâts et lui demande d’aviser le constable local.

Comme il a déjà été discuté en présentant les 3 mâts dans une note précédente, il est possible que les mâts rescapés en 1929, dont l’Aigle des Montagne du ROM qui a été livré en 1933 à Toronto, aient été entreposés à Prince-Rupert. Nous allons tenter de trouver des détails à ce sujet, éventuellement.


Une fin d’année difficile pour Barbeau

L’année 1932 se termine, Barbeau est payé, mais le mât n’est pas rendu encore. On vient de voir les défis rencontrés par les initiateurs du projet d’acquisition Nid de l’Aigle.

Même si le projet de livrer un mât totémique à Québec a franchi des étapes importantes, dont la conclusion de la transaction, la fin de l’année sera probablement difficile pour Barbeau, mais on l’apprendra beaucoup plus tard.

Au début d’octobre personne impliquée dans la transaction de vente, un dénommé Walker, viendra brouiller la lignée des héritiers du mât en contestant des titres de propriété et en reportant un incident violent survenu pendant la transaction – des balles de fusil auraient été tirées dans la tête du Nid de l’Aigle – elle sont même conservée au Musée canadien de l’histoire. En décembre, McGill, le remplaçant de Scott au Affaires indiennes, recevra une réclamation d’un certain Lincoln, incluant un compte de dépense émis en septembre par un certain J.G. Robinson. Cette situation n’a pas empêché l’avancement du projet. Ces imbroglios feront partie d’une note traitant du problème de la propriété réelle du Nid lors de son acquisition, incluant aussi des spéculations sur la coiffe d’apparat du chef du clan.

À suivre : En pleine période de crise économique des années 1930, le projet de création d'une ferme expérimentale, d'un jardin zoologique et d'un village canadien fait écho jusqu'à l'Assemblée législative. Toute une affaire.

1933-04 - Remous à l'Assemblée législative
Vendredi le 21 juin

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org s’emprunte facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

Révisé le 9 juillet 2019 – Carte postale de la volière du Bronx de 1905 ajoutée.

1986-2017 – Art canadien et/ou autochtone?

Oeuvre d’art mise en avant

Carl Beam
(M’Chigeeng, Ontario, 1943 – 2005)

The North American Iceberg [L’iceberg nord-américain] 1985
Acheté en 1986 Musée des beaux-arts du Canada, 29515 Succession Carl Beam / CARCC (2018) – Photo MBAC

Mise en valeur dans l’exposition virtuelle de la Galerie UQAM
150 ans, 150 oeuvres : L’art du Canada comme acte d’histoire

Inaugurée en 2017, la nouvelle exposition permanente Art canadien et autochtone du MBAC propose un regard réconciliant les pratiques artistiques de deux cultures distinctes. Mais près de 30 ans de critiques auront-ils suffi pour abandonner une vision européenne de l’art?

Comme on le remarque sur le site Web décrivant la Collection d’art autochtone du Musée des beaux-arts du Canada, il y aurait eu un changement marqué d’attitude vis-à-vis la présentation de cette collection qui réunit des œuvres d’artistes métis, inuits et des Premières nations.

En 1986, le Musée s’est porté acquéreur de L’iceberg nord-américain (1985) de Carl Beam pour sa collection d’art contemporain. Cet achat a marqué un point tournant dans les pratiques de constitution des collections du Musée, ouvrant les portes de l’institution à la richesse et à la diversité de l’art des Premiers peuples qui ont habité les terres que l’on appelle désormais le Canada. La collection d’art contemporain autochtone n’a cessé de s’enrichir et connaît une croissance accrue depuis que Terre, esprit, pouvoir, la première exposition internationale sur l’art contemporain indigène, a été présentée au Musée des beaux-arts du Canada en 1992.

Cet article présente les critiques les plus intéressantes publiées depuis trois décennies, afin d’identifier comment on devrait aborder la présentation des oeuvres autochtones et canadiennes, bien longtemps après l’exposition itinérante de 1927-28, Exhibition of Canadian West Coast Art Native and Modern, qui avait créé certains remous à l’époque.

2017 – ART CANADIEN ET AUTOCHTONE

Si vous avez eu la curiosité d’examiner ces trois photographies en plein écran, vous aurez appris dans les textes de présentation qu’on tente de refermer la boucle du XXème siècle, mais différemment cette fois-ci.

Nous voici donc devant un nouveau modèle de cohabitation de deux courants artistiques ayant besoin de réconciliation, dans un nouvel écrin. C’est le message sous jacent à l’inauguration de la Galerie Art canadien et autochtone en 2017.

Cette galerie, comportant plusieurs salles, s’est refait une beauté, selon un concept élaboré à la lumière d’une approche qui ne met pas ces deux productions artistiques en opposition. Rien de mieux que d’écouter Adrien Gardère, le concepteur de l’exposition, pour se laisser convaincre de la pertinence de son idée.

Adrien Gardère explique son concept, en 2 minutes, il faut le faire!

Bien sûr, le traitement de l’art autochtone, dans les institutions muséales, est toujours soumis à l’examen des critiques. Dans la page de promotion de la galerie, on affirme notamment que le Musée a placé des femmes artistes au centre de plusieurs présentations d’oeuvre, à travers les les salles.

Même si le MBAC nous propose dix choses à savoir sur ces nouvelles salles, il y en a une absolument essentielle à retenir, afin que l’art autochtone cohabite harmonieusement avec l’art canadien, et la voici : tenir compte de l’ampleur de la variété culturelle.

Ce vaste pays qu’est le Canada se distingue par ses centaines de communautés autochtones, métis et inuites, ses deux anciennes cultures de colonisateurs, sa riche histoire d’immigration de pays du monde entier et sa géographie éminemment variable. Tous ces facteurs concourent à une production artistique diversifiée. Des Béothuks de Terre-Neuve aux Haïdas de la côte Ouest et aux sculpteurs inuits de l’Arctique, des peintres de marines de la Nouvelle-Écosse aux artistes paysagers du Haut-Canada, des Automatistes du Québec aux Régionalistes de London (Ontario), toute l’ampleur de cette variété culturelle se reflète dans les œuvres de ces nouvelles salles.


1991-2018 – Près de 30 ans de critique

Une fois averti par le MBAC des conditions idéales à respecter, pour surmonter le défi de présenter de l’art autochtone et canadien simultanément, il faut prendre un peu de recul. Cette problématique de cohabitation a été examinée sous de nombreuses perspectives depuis cette remarquable exposition itinérante de 1927, chapeautée par le MBAC.

Les critiques des trente dernières années auront-elles suffi pour abandonner une vision européenne de l’art? Il ne serait pas possible de répondre à cette question sans recourir à la diversité des points de vue de plusieurs spécialistes, oeuvrant dans plusieurs disciplines.

Les personnes suivantes nous aideront à parfaire notre point de vue: Ronald William Hawker – historien de l’art autochtone, Diana Nemiroff – professeure au département des arts visuels de l’université d’Ottawa, F. Graeme Chalmer – réputé pour sa réflexion sur le pluralisme et la diversité culturelle, Kathy M’Closkey – professeure au département de sociologie et d’anthropologie de l’université de Windsor, Kevin Manuel – maître de sociologie de la même université et finalement Adrienne Huard – Anishinaabe de Winnipeg qui étudie l’histoire de l’art à Concordia.


Garder à vue le paradigme du sauvetage

Avant de plonger dans leurs considérations, revenons à une idée-concept peu considérée par le grand public, qui explique assez bien notre attitude vis à vis l’art autochtone : le sauvetage. Oui, un paradigme…

Dans les domaines de l’ethnographie, de l’anthropologie et des récits de voyage du vingtième siècle, le « paradigme du sauvetage » constitue une position idéologique selon laquelle une société occidentale dominante conclut à l’inévitabilité de la disparition d’une culture non occidentale. Cette disparition serait attribuable à l’incapacité perçue de cette culture à s’adapter à la vie moderne. La pratique de l’ethnographie de sauvetage vise à « sauver » la culture non occidentale par la collecte, la documentation et la préservation d’artefacts et de comptes rendus de sa présence.

Glossaire de l’Institut canadien de l’Art

Comme on le voit, ce paradigme est une clef de voûte, historiquement une toile de fond presque indélébile sur laquelle notre culture a manifesté de l’intérêt pour l’art autochtone. Cependant, bonne nouvelle, il n’est pas en voie de disparition, au contraire. La difficulté est d’abandonner la lorgnette colonialiste, pour apprécier l’art autochtone tel qu’il est – de l’art, simplement de l’art.


1991 – La recherche de l’identité culturelle

Tales of Ghosts
First Nation Art in British Columbia 1922-61
UBC Press

Dans l’article Frederick Alexie: Euro-Canadian Discussions of a First Nations’ Artist publié dans The Canadian Journal of Natives Studies, William Hawker commente les réalisations de Frederick Alexie, un sculpteur Tsimshian réputé de Lax Kw’alaams. Il revient sur le courant d’idées nationalistes qui prévalent dans les années 1930. Une d’elles consistait à « adopter la culture des Premières Nations en tant que passé canadien ».

Les artistes tels qu’Emily Carr et le Groupe des sept recherchaient une identité culturelle canadienne. Cette tendance générale vers une pensée nationaliste apparaissait déjà dans les écrits du tournant du siècle, et dans les agissements des marchands de curiosités et de ceux préconisant des collections publiques locales. Le paysage était une avenue évidente et publicisée pour l’expression du canadianisme, mais un certain nombre d’artistes s’y sont intéressés en employant l’art autochtone comme thème.

Comme Margaret Atwood le remarque, que représentez-vous comme étant le passé si vous êtes Blanc, relativement nouveau sur le continent et sans racines. Une solution était d’adopter la culture des Premières Nations en tant que passé canadien.

Voilà donc ce qui explique certaines motivations dans l’adoption d’une celle solution.


1992 – TERRE, ESPRIT, POUVOIR

TERRE, ESPRIT, POUVOIR
Les Premières Nations au Musée des beaux-arts du Canada
Catalogue d’exposition de 1992

Le MBAC a aussi participé à ce courant critique, les propos de Diana Nemiroff le confirment bien : l’auto-critique des pratiques d’un musée, sur sa manière de présenter l’art autochtone, est un exercice nécessaire. On voit bien que des leçons en ont été tirées.

Sa contribution au catalogue d’exposition Terre, Esprit, Pouvoir démontre aussi qu’on peut faire plus que de simplement décrire les oeuvres présentées lors de cet événement. La première partie du catalogue comporte une série de textes d’analyse qui établissent, sinon rétablissent les enjeux qu’on rencontre en présentant de l’art autochtone.

EXHIBITION OF CANADIAN WEST COAST ART : NATIVE AND MODERN
Catalogue de l’exposition 1927-28

Diana Nemiroff passe en revue le modernisme, le nationalisme et l’au-delà en jetant un regard critique sur l’exposition d’oeuvres créées par des artistes des Première Nations. Elle fait notamment un retour sur l’exposition de 1927 et développe son analyse en examinant dans les moindres détails la présentation juxtaposée des oeuvres autochtones et des oeuvres canadiennes, particulièrement la manière dont elles sont mises en regard. Bien sûr, un catalogue de plus de 200 pages laisse plus de place à un exercice de réflexion qu’un catalogue de moins de 20 pages, comme en 1927. Les pratiques et les ressources matérielles destinées à la présentation des arts on grandement évolué depuis.

Mais il est réconfortant de constater que nous revenons souvent sur cette exposition, près de cent ans après sa tenue. Encore plus, quand on prend conscience qu’elle marque un jalon important de l’histoire de la présentation des oeuvres d’art au Canada.

Parmi toutes les publications examinées, qui soulignent la difficulté de présenter l’art autochtone en institution muséale, le catalogue d’exposition « Terre Esprit Pouvoir » est le meilleur recueil de textes disponible en bibliothèque – un catalogue critique peut-on dire; dommage qu’il ne soit plus sur le marché.


1995 – Le discours européen sur les arts autochtones

Dans son article  European Ways of Talking About the Art of Northwest Coast First Nations, paru dans la revue The Canadian Journal of Natives Studies, F. Graeme Chalmer fait part de sa réflexion sur la perpétuation de la perspective européenne dans notre regard. Cette réflexion ajoute une dimension supplémentaire au problème d’identité rencontré en voulant apprécier l’art autochtone; son argumentaire est convaincant.

 Que nous soyons Autochtones ou non, les manières dont nous regardons l’art amérindien de la Côte Nord-Ouest ont été profondément influencées par les exposés européens sur l’art. Depuis longtemps, l’art de la Côte Nord-Ouest a été comparé avec l’art européen et considéré une variante bizarre du “vrai” art. Au cours des dernières décennies, on a commencé à considérer ce travail comme un art en soi, c’est-à-dire comme un art dont la grande valeur est inhérente.

Celebrating Pluralism
Art, Education, and Cultural Diversity
1996
Getty Publications Virtual Library

Chalmers s’est notamment intéressé au pluralisme, dans sa publication Celebrating Pluralism: Art, Education, and Cultural Diversity (en ligne), hébergée par le Musée Getty, rien de moins.

Sa réflexion sur notre jugement devant des productions artistiques devrait s’inscrire profondément dans notre pensée. Les principes qu’il énonce – qu’il dénonce plutôt – résument parfaitement la difficulté de cohabitation de l’art canadien avec l’art autochtone car sans le vouloir, quand nous ne sommes pas autochtones, nous sommes européens, mais arrivés ici il y a quelques siècles.

Voici les canons dominants occidentaux que nous devons contourner afin de favoriser une approche multiculturelle et élargir notre compréhension de l’art, qu’il soit autochtone ou canadien.

  • Le meilleur art du monde a été produit par des Européens.
  • La peinture à l’huile, la sculpture (en marbre ou en bronze) et l’architecture monumentale constituent la forme d’art la plus importante.
  • Il existe une distinction hiérarchique significative entre art et artisanat.
  • Le meilleur art a été produit par les hommes.
  • Le meilleur art a été fait par des génies individuels.
  • Le jugement sur l’art doit être fondé sur des aspects tels que l’agencement des lignes, des couleurs, des formes et des textures; réalisme et proportion; utilisation des médias; et expressivité (selon des notions préconçues de «justesse» définies par des experts).
  • Le grand art exige une réponse esthétique individuelle; la signification socioculturelle est secondaire.

Comme on peut facilement l’imaginer, mettre de côté ces canons constitue un défi de taille à surmonter, autant pour les responsables de l’organisation d’une exposition que pour le regard que le public pose sur les oeuvres qu’on tente de mettre en valeur.


2006 – La remise en contexte de l’anthropologie canadienne

Historicizing
CANADIAN ANTHROPOLOGY
2006
UBC Press

L’exposition
a été créée
pour la
promotion
de la
Canadian
National
Railway

On fera face à une réflexion plus aride et d’une grande rigueur en abordant l’ouvrage collectif Historicizing Canadian Anthropology, édité par Regna Darnell et Julia Harrison en 2006. Le dix-huitième chapitre, traitant de la marchandisation de la culture autochtone au Canada et aux États Unis, est une critique presque brutale des pratiques de commercialisation de l’art autochtone.

Quand ils abordent spécifiquement la tenue de l’exposition de 1927, Kathy M’Closkey et Kevin Manuel vont jusqu’à prétendre que la fabuleuse exposition de 1927 est une promotion publicitaire déguisée, visant à inciter les touristes à visiter Kitwanga, au profit de Canadian National Railway, qui venait tout juste d’être nationalisée et avait besoin d’être rentabilisée. Pour comprendre le contexte qui les conduit à une telle conclusion, vous pouvez lire La voie des totems sur la Skeena, qui raconte justement l’histoire du projet de restauration des totems à Kitwanga, dans les années 1920. Vous tomberez probablement d’accord avec leur point de vue sur le mercantilisme.

Ajoutons que ce type d’analyse critique est parfois difficile à assimiler, en raison de la minutie des observations et des détails dans lesquels on nous entraîne, mais constitue un exercice salutaire pour javelliser nos préjugés devant l’histoire.


2017 – L’art conjugué au u féminin autochtone

J’ai choisi de peindre à propos de mon nom colonial (huard en français) et de ma relation avec grand-mère Moon. Je n’ai pas acheté de pinceau depuis mes débuts en studio

Adrienne_Loon
Instagram 2018-02

Dans son article An Indigenous Woman’s View of the National Gallery of Canada, paru dans la revue Canadian Art, Adrienne Huard commente sa visite de la nouvelle galerie récemment inaugurée par le MBAC.

Elle est accompagnée de son amie Dayna Danger, une artiste plasticienne Métis–Anishinaabe qui revendique l’espace avec ses oeuvres corporelles, pour défier les perceptions du pouvoir, des représentations et de la sexualité. Ces deux femmes nous guident à travers la nouvelle approche conceptuelle proposée par le Musée. Non sans crainte, au début, elles redoutent la répétition des mêmes erreurs.

En plus d’explorer différentes facettes de l’exposition Art canadien et autochtone, dans son analyse générale, Mme. Huard nous rappelle que les musées ont capitalisé sur le déclin de la culture autochtone – ce qui nous ramène au paradigme du sauvetage. Étant autochtone, elle se demande si les œuvres de ses ancêtres sont piégées dans le décor des galeries? Elle comprend bien que la tentative de décolonisation de la part de ces institutions est un défi énorme et craint que cela se perpétue.

Elle observe que dans le discours canadien, l’histoire autochtone est généralement polie et non conflictuelle, mais dès le début du parcours des différentes aires d’exposition, elle constate avec satisfaction que le MBAC a choisi de confronter le public à des vérités qui dérangent, par exemple l’interdiction des pratiques cérémonielles du potlatch en 1884. Elle croit que les dispositifs d’interprétation jettent un regard sans complaisance sur l’histoire afin de rendre compte de la sévérité de la colonisation des Premières  Nations.

Sur une envolée très positive, elle est surprise et impressionnée du fait que le MBAC ait pris les mesures nécessaires pour élever les voix des peuples autochtones au moyen de leur propre voix en solidarité avec les artistes autochtones, au lieu de créer une « altérité », un fossé entre les perspectives occidentale et autochtone. On pourrait dire que le MBAC passe l’épreuve.


Conclusion

Vous vous êtes peut-être reconnus à travers ces canons du jugement exprimés par Chalmer, un peu plus haut? Que ce soit donc pour l’art canadien qui tente d’intégrer l’art autochtone dans ses origines, ou pour l’art européen qui se prétend parfois comme étant l’art véritable, il va de soi qu’il faut éviter le biais du relativisme culturel. Le Canada n’est-il pas le paradis du multiculturalisme? Il fallait bien lâcher ce mot.

Mais si on désire le fin mot, le pluralisme préconisé par Chalmer conviendrait encore plus, dans une culture où les frontières s’estompent entre les genres, entre les sexes et entre tous les signes qui nous distinguent, parfois inutilement faut-il avouer.

L’oeuvre doit parler, avant tout!


En rétrospective

Terminons sur une note plus légère en profitant de cette synthèse visuelle des travaux ayant mené à l’inauguration des nouvelles salles

Montage en accéléré des salles

Et si le coeur vous en dit, profitez de cette liste de lecture qui présente une variété d’artistes du MBAC, d’un seul trait, en 26 courts vidéoclips.

Liste de lecture du MBAC – Un enchainement de 26 vidéoclips brefs
(une pause de quelques seconde a lieu, entre chaque clip… attendre)

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org s’emprunte facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

1927-1995 – Totem autochtone ou canadien?

Oeuvre d’art mise en avant

Pourquoi le Nid de l'Aigle, dominant le Jardin zoologique pendant plus de 60 ans, est-il passé d'une oeuvre autochtone d'art monumental à un symbole de fierté canadien? [Note 03/24]

1930 Emily Carr – Vaincu – Huile sur toile, 92 x 129 cm
Emily Carr sa vie son oeuvre (Livre en ligne de l’IAC)

L’huile sur toile mise en avant est une des oeuvres phares d’Emily Carr. Vaincu? Ironiquement ce titre évoque bien cette époque où on tente de rescaper l’art autochtone pour appuyer une vision émergente du Canada. Alors que l’économie touristique est en pleine croissance, on cherche à commercialiser l’art monumental – les totems, comme nous l’avons vu dans deux notes précédentes : La route des Totems et La voie des totems, si vous ne les avez déjà lu.

Campement parmi les îles du lac Huron, 1859, gravure sur bois tirée du livre de Kane, Promenades d’un artiste parmi les Indiens de l’Amérique du Nord
IAC – Paul Kane 

Dans la fiche descriptive du tableau Vaincu, on rappelle que la démarche de Carr s’inscrit dans le paradigme du sauvetage, comme on l’entend en ethnologie. Il reflète notre attitude vis-à-vis les Autochtones, perçus en voie de disparition, motivant ainsi la préservation de leur culture matérielle et artistique. À titre d’exemple, on évoque le projet de Galerie indienne de George Catlin en traitant de questions essentielles que soulèvent l’oeuvre d’un autre artiste inspiré de la culture autochtone, dans le livre en ligne Paul Kane sa vie son oeuvre.

Nous recommandons particulièrement d’explorer ces deux livres en ligne de l’Institut de l’art canadien, car il se posent bien en toile de fond à cette première discussion sur le Nid de l’Aigle.


1933-1995 – Le Nid de l’Aigle au Jardin

Circa 1960 – Mât totémique le Nid de l’Aigle
BAnQ P625,S44

Démantelé en 1995, il y a près de vingt-cinq ans, beaucoup de personnes de la région de Québec ne l’ont jamais vu. Comme il a orné le Jardin zoologique de Québec de 1933 à 1995 et qu’il a été démantelé sans qu’on s’en étonne trop, nous allons explorer les circonstances de son arrivée dans la région et les événements entourant son démantèlement.

Deux questions surgissent lorsqu’on s’intéresse à la conservation de ce patrimoine artistique autochtone. Son démantèlement peut-il être considéré comme un simple accident de parcours et aurait-il pu être rescapé?

En revenant sur son histoire, que nous développerons dans les prochaines notes, gardons à vue que nous sommes bien en présence d’art monumental autochtone; au sens propre, un mât totémique est avant tout un monument commémoratif; le Nid de l’Aigle en était un.

On ne peut pas se borner uniquement à l’histoire de ce monument disparu du paysage urbain sans tenter de mieux comprendre la culture de sa région d’origine, à l’époque où on s’en est approprié. Ainsi espérons-nous pouvoir développer un opinion éclairée sur ce que nous appelons pour le moment un « accident de parcours ». Tout au plus, certaines questions qui n’ont pas été soulevées depuis son démantèlement demeureront ouvertes et prêEtes à débattre.


1911-1932 – Emily Carr et les totems

Fac-similé – Carte les voyages d’Emily Carr sur la Côte Nord-Ouest, entre 1912 et 1928.
Doris Shadbolt 1990
Ouvrir sur Archive.org – Emily Carr p. 229

Il faut s’estimer privilégié de localiser une aquarelle représentant le Nid de l’Aigle du Jardin, tel qu’il était élevé dans un village abandonnée, avant qu’on se l’approprie.

Item PDP00624 – Eagle’s Nest Pole at Gitex, Nass River

Effectuons ainsi un retour en 1928, sur l’aquarelle Eagle’s Nest Pole at Gitex Nass River d’Emily Carr. Cette oeuvre d’art monumental autochtone, ayant inspiré cette artiste canadienne en tant que sujet de représentation, acquiert ici un caractère particulier. Elle est une représentation artistique du mât ayant séjourné pendant plus de 60 ans dans la banlieue de Québec.

Jusqu’à preuve du contraire, elle serait la seule oeuvre picturale s’inspirant directement de ce mât, en dehors des nombreuses photographies sur lesquelles nous reviendrons. Elle témoigne de la vie du mât, qui s’est étendue entre les années 1870 et les années 1990, et de son attrait pour une artiste reconnue. Notons également que le Nid à son sommet est assez unique; peu de mâts sont ainsi coiffés.

En examinant la fiche descriptive des archives du Royal BC Museum (RBCM), on apprend que cette aquarelle se trouvait encore dans l’atelier de Carr au moment de son décès, inventoriée par les exécuteurs et marquée du cachet de succession à l’encre. W. A. Newcombe lui porte assez d’intérêt pour l’acquérir en 1945. Il faisait partie des précurseurs de Barbeau en photographiant le Nid de l’Aigle bien avant lui, qui ne l’avait aperçu qu’en 1927. Par un retour du balancier, le fonds de la succession de Newcombe sera acquis par le RBCM; l’aquarelle y retournera en 1961.

Revenons à la fin de juin 1928. Carr explore la vallée de la Nass après un court séjour à Greenville (carte Totems Nisga’a en ligne). Comme il n’y a pas de mâts dans ce village, elle demande à un Autochtone de l’emmener en bateau à rames, au village abandonné de Gitiks, où se trouve le Nid. Elle y passera quelques jours, avec ses carnets de croquis. Cette excursion est relatée dans Seven Journeys de Doris Shadbolt. Ce voyage la conduit à développer un regard critique sur la disparition des mâts totémiques. Décrivant l’ambiance artistique de l’époque, elle aboutit à une réflexion sur le paganisme, pendant la période où elle a peint ses premiers totems, de 1911 à 1913.

Mon but, en produisant cette série de mâts totémiques, était d’illustrer ces reliques extraordinaires issues d’un peuple menacé, et ce dans leur environnement d’origine, c’est-à-dire au lieu précis où ils ont été sculptés et placés par les Indiens en l’honneur de leurs chefs. Les mâts disparaissent rapidement. Chaque année voit un certain nombre d’entre eux tomber, pourris par l’âge; d’autres sont achetés et emmenés à des musées dans diverses parties du monde; d’autres, malheureusement, servent de bois à brûler. Les Indiens commencent à en avoir honte, craignant que les Blancs, à qui ils veulent ressembler, y voient des manifestations de paganisme et les ridiculisent, alors ils les brûlent.

Cette réflexion sur le paganisme évoque comment on le craint dans les années 1930; on le constate en recherchant ce thème dans la revue Le Canada-Français. La pensée catholique étant en toile de fond de l’actualité, un grand mât totémique viendra orner le Jardin zoologique : quelles seront les réactions?

Enfin, c’est le modernisme de ses derniers totems, produits entre 1927 et 1932, qui alimentera l’exposition dont nous discutons ci-dessous. C’est sa contribution à cette époque effervescente qui tente de réconcilier l’art autochtone et l’art canadien.

Couverture du livre
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L’essai Emily Carr Sa vie et son oeuvre de Lisa Baldissera, qui détient une maîtrise en création littéraire de l’Université de la Colombie-Britannique et une maîtrise en arts de l’Université de la Saskatchewan, est vraiment pertinent.

On y explore de nombreuses facettes de son parcours, dont une partie reflète ses visites sur la Côte Nord-Ouest et son intérêt pour les mâts totémiques.

Dans la section Importance et questions essentielles elle soulève des aspects cruciaux de sa production, dont l’identité nationale et l’influence des oeuvres autochtones.

L’œuvre de Carr est aussi considérée comme révélatrice dans sa représentation des ruptures géographiques, politiques, sociales et psychiques spécifiques qui émergent au sein des populations autochtones, coloniales et migrantes établies sur la côte ouest du pays. Parmi ces enjeux, on remarque l’histoire complexe de la colonisation et du déracinement — et qui est présente dans des œuvres telles que Vaincu (1930) — qui marque l’histoire du Canada, et la façon dont les préoccupations au sujet du territoire, de son échange et de sa façon de la voir sont utilisées pour déterminer qui peut ou ne peut pas occuper les terres et comment ces luttes capitales d’appartenance sont articulées.


1927 – Canadian West Coast Art – Native and Modern

Canadian West Coast Art: Native and Modern exhibition, installed in the E.R. Wood Gallery, January 1928
© 2014 Art Gallery of Ontario

Cette exposition marquante eut lieu au Musée des Beaux-Art d’Ottawa en 1927 et à la Galerie d’art de Toronto en 1928. Comme on le voit ci-dessus, la mise en valeur des oeuvres est sobre, une juxtaposition de tableaux d’artistes canadiens et d’objets de la culture autochtone de la Côte Nord-Ouest. On peut se demander qu’est-ce qui était le plus mis en valeur: les oeuvres des artistes canadiens ayant voyagé sur la Côte Nord-Ouest ou les oeuvres autochtones proprement dites?

Le titre qualifie ce qui est présenté d’un épithète unique – Art canadien de la Côte Ouest, mais le sous-titre dépasse un peu du jupon comme on dit parfois, en opposant le caractère autochtone au caractère moderne (native and modern), volontairement ou non. Est-ce dans un élan soudain de sympathie, digne du paradigme de sauvetage dont il a été question plus haut, qu’on associe dans une exposition nationale l’art autochtone à l’art canadien? Est-ce dans la même lignée que l’assimilation des enfants autochtones dans les pensionnats dès le milieu des années 1800 pour qu’ils deviennent de petits canadiens?

L’exposition d’Ottawa en 1927 coïncide également avec le 60ème anniversaire de la Confédération, à une époque où l’identité canadienne tente de se raffermir. Ce jubilé de diamant est un des premiers événements majeurs de la fête du Dominion parrainés par le gouvernement fédéral. Mais tous ne sont pas de la même opinion.

Dans certaines régions, les agents indiens permettent à des membres des Premières Nations de participer aux reconstitutions historiques locales de la fête du Dominion avec leurs costumes traditionnels, tandis que dans d’autres, on insiste davantage sur les idées d’assimilation et de conversion.

Pour suivre ce courant d’idées nationalistes et revenir à l’exposition organisée par Marius Barbeau et Eric Brown, ce dernier rappelle l’importance de préserver les traces de la culture autochtone dans les pages liminaires du catalogue d’exposition, avec un brin de regret.

La disparition de ces arts, suite à la pénétration du commerce et de la civilisation, est plus regrettable qu’on ne peut l’imaginer et il est primordial de consacrer tous les efforts possibles pour maintenir et restaurer tout vestige dans une exposition permanente, aussi peu en reste-il.

Lorsqu’il s’agit de décrire la quinzaine de types d’objets autochtones, provenant des différentes aires culturelles de la Côte, on parle de leur usage en utilisant l’imparfait, au passé, comme si c’était d’une époque révolue. C’est en seconde lecture que nous est apparue cette singularité. On n’oublie pas de mentionner également que chacun d’eux est la propriété d’une institution muséale ou d’une collection privée, bref ne seront pas retournés à leur propriétaire. Mais Barbeau souligne bien le rôle que ces pièces de collection jouaient chez les Autochtones.

Leur art n’était pas une vaine recherche pour eux ou les membres de leur tribu, mais accomplissait une fonction tout à fait essentielle dans leur vie quotidienne. Leurs maisons, leurs costumes cérémoniels, leurs ustensiles et leurs armes devaient être décorés dans un style traditionnel ; et leurs emblèmes héraldiques devaient être montrés et exhibés devant leur maison et sur leurs mâts totémiques.

Catalogue d’exposition
AIC-ICA Emily Carr Book

Et une autre déclaration assez surprenante du directeur de la galerie, Eric Brown, peut sembler ethnocentrique en opposant l’art des « tribus canadiennes » comme il le dit, à « nos artistes les plus sophistiqués ».

L’objet de [cette exposition] … est de mêler pour la première fois les œuvres des tribus canadiennes à celles de nos artistes les plus sophistiqués dans le but d’analyser leurs relations, si tel est le cas, et en particulier pour permettre à cet art primitif et intéressant de prendre une place définitive parmi les productions artistiques les plus précieuses du Canada.

L’art des tribus canadiennes a évolué plus loin que les autres et révèle une culture beaucoup plus raffinée.

Cette notion de sophistication des artistes canadiens est assez ironique, si ce n’était qu’un malheureux sous-entendu, pourrait-on croire… Cette comparaison est-elle vraiment justifiée si on désire considérer la production artistique autochtone à sa juste valeur? La comparaison avec les arts autochtones des autres continents est également abordée, et cette fois-ci le résultat de cette comparaison mérite d’être en exergue.

Cette coupure qu’on ressent entre l’art autochtone proprement dit et le travail des artistes canadiens qui s’en inspirent pour créer des représentations demeure. Dans un prochaine note hors série, on verra que les pratiques artistiques autochtones sont plus vivantes que jamais, particulièrement sur la Côte Nord-Ouest.


1933 – Le Nid dans sa vie imaginée

En gardant à vue l’idée prévalente de la relation entre l’art autochtone et l’art canadien, discutée ci-dessus, la Société zoologique de Québec s’inscrira-t-elle également dans ce courant d’idée que le totem est de l’art canadien? Peut-on supposer que le Nid de l’Aigle se soit transmuté d’une oeuvre d’art autochtone monumentale en symbole d’unité canadienne? Examinons certains documents d’époque pour élucider ces questions.

1933 Campement « indien » sur le site du Jardin zoologique
Diapositive sous verre colorée manuellement
BAnQ Fonds P625 Contenant 2 C 011 01- 05- 007B- 01

Étonnamment, en épluchant les contenants du fonds Société zoologique de Québec de BAnQ, nous avons localisé cette photographie sur verre qui témoigne d’une installation d’un campement autochtone, tel qu’on se le représente à cette époque. N’ayant pas retracé d’information sur cette installation au pied du mât, nous avons recherché des témoignages écrits qui relataient l’inauguration imminente du Jardin zoologique.

Ainsi, nous avons retracé trois articles pertinents publiées en 1932 de la revue L’Enseignement primaire. De septembre 1898 à juin 1937, elle était envoyée gratuitement, chaque mois de l’année scolaire, à toutes les écoles catholiques de la province – un large auditoire. L’objectif de ces publications était de motiver les professeurs à emmener leurs élèves au Jardin, une nouvelle attraction touristique et pédagogique, pendant la belle saison.

Dans le numéro de septembre (en ligne), l’abbé Albert Tessier, du Séminaire des Trois-Rivières, annonce un campement indien.

Et ce n ’est pas tout… À l ’extrémité du champ défriché, là-bas, sous les arbres denses, s’érigera un campement indien, et, tout à côté, un campement de bûcheron. De cette façon la vie des bois sera évoquée sous tous ses aspects et elle revivra de façon concrète pour le plus grand intérêt de milliers de gens qui ne la connaissent que par les livres.

Le peintre Horatio Walker, le surintendant des parcs J. C. Garneau, le sous-ministre de la province Charles-Joseph Simard et le sous-ministre de la colonisation L. A. Richard présentant leurs prises.
Vers 1930 Canadien National – BAnQ P428,S3,SS1,D32,P1

Dans le numéro d’octobre (en ligne) le sous-ministre de la Colonisation, Louis-Arthur Richard, explique à l’abbé Tessier les détails du projet de Jardin zoologique que son ministère réalisera dans la vielle capitale. Il termine l’interview en résumant son idée principale.

L’idée, c’est d’en faire un jardin uniquement consacré à la faune de l’Amérique du Nord et où chaque ordre, chaque famille et chaque genre soit représenté par des spécimens types. L’idée, c’est encore de construire toutes les maisons et toutes les dépendances en s’inspirant de l’architecture normande de façon à donner l’illusion d’un petit village canadien-français du 18ème siècle.

Dans le numéro de décembre (en ligne) Richard complète son raisonnement, ce qui élucide la présence du campement indien autour du Nid de l’Aigle.

La faune a eu une telle importance dans la colonisation de ce pays qu’il est tout naturel d’associer à nos animaux sauvages le souvenir des premiers colons. Établir un jardin zoologique exclusivement destiné à la faune canadienne, c’est déjà faire une reconstitution historique, puisque c’est rappeler que ces animaux étaient ici avant nous et que c’est à cause d’eux que nos ancêtres sont venus.

Et pour ce fameux campement, il expose clairement ses visées pédagogiques pour le Jardin.

Combien de gens dans nos villes et même dans nos campagnes ignorent le genre d’existence des sauvages et des bûcherons dans les grands bois ? Pour percer, à leurs yeux et aux yeux des enfants, le mystère de la forêt et pour leur montrer une chose qu’ils n’auraient peut-être jamais l’occasion de voir, un endroit a été réservé au jardin zoologique pour y dresser un campement de sauvages et un campement de chantier. Ils pourront mieux se rendre compte de la vie primitive que mènent en forêt ceux qui y sont attirés par la chasse des animaux à fourrure ou par l’industrie forestière.

Fac-similé
Lettre de Richard à Scott
BAC Canada – Fonds 206458

Cette entrevue est publiée à l’automne 1932 sans que Tessier ne révèle l’arrivée du Nid de l’Aigle pour l’inauguration de juillet 1933. Richard connaît bien des détails sur le Nid, puisque le 5 novembre 1931, dans sa première lettre à Duncan Campbell Scott, surintendant général adjoint des Affaires indiennes à Ottawa (ci-contre), il lui a exposé son projet d’acquérir un mât.

En plus, il lui fait part de ses motivations pour créer un parc public comportant un jardin zoologique, il lui indique qu’il voudrait « l’ornementer » avec un objet d’un intérêt particulier pour l’éducation du public, faisant valoir qu’aucun parc de la province ne possède une chose telle qu’un mât totémique, et remarquez sa conception de l’histoire.

Même à Québec, où dans les premiers jours de la Colonie, nos Indiens se mêlaient à un tel degré avec l’homme blanc, avons-nous un souvenir tel qu’un totem rappelant la civilisation plus avancée des Indiens de l’Ouest, je considère que c’est une grande lacune.

Ses voyages dans l’ouest canadien le conduisent à glisser un message sibyllin, qui prend tout son sens avec le recul : il évoque la civilisation plus avancée des Indiens de l’Ouest. Conscient que les mâts totémiques se font rares, rappelons-nous le paradigme du sauvetage, et que le gouvernement de la Colombie-Britannique a légiféré pour les protéger, il ne peut traiter de province à province. Scott devient un allié précieux.

Plus de détails sur ces correspondances et sur les enjeux qui se présenteront tout au long du projet figureront dans 2 notes déjà rédigées et planifiées (1931 – Tout débute en novembre– le 7 juin et 1931-1932 – Correspondance et décisions– le 19 juillet.)

1900 – Le Nid dans sa vie initiale

Il faut revenir à des photographies d’archives pour comprendre que le Nid de l’Aigle n’a jamais entouré d’un campement de tentes, tel qu’on l’imaginait dans la photo présentée auparavant.

Le site Anciens Villages et Totems Nisga’a de la communauté de Gingolx, présente une page dédiée au Nid de l’Aigle, sur laquelle figure série de photographies du mât sur ses lieux d’origine. La photographie suivante, tiré de cette série, offre une vue du Nid derrière la maison de son propriétaire, avec la rivière Nass en arrière plan.

Eagle’s Nest Pole – Royal BC Museum
Source Ancient Villages et Totems Nisga’a – Eagle’s Nest Pole

Ces maisons en rangée faisant face à la rivière, il faut savoir que cette dernière maison où se retrouve le mât serait celle du chef du clan de l’Aigle, cependant il n’y a pas de photographie d’archive connue qui présente la façade de cette maison avec le mât derrière.

Cependant, la maison du chef pourrait comporter une peinture de façade, un paravent orné, comme on en voit typiquement dans l’architecture Tsimshian, par exemple. La photographie ci-dessous illustre une rangée de maisons à Gitlaxdams – sur la rivière Nass également. La dernière maison comporte un tel paravent, qui est un panneau supplémentaire apposé en façade, est un bon exemple.

Chief Minesque’s (Mosquito) house, Gitlaxdamsk, Nass River. Photographer unknown, 1903. Royal B.C. Museum.
SFU Bill Reid Center

Si vous passez à Gatineau, vous pouvez d’ailleurs voir de plus près des paravents ornés, dans la Grande Galerie du Musée canadien de l’histoire. Une exposition virtuelle en ligne permet d’explorer en détail les différents types de paravents et les autres aspects de la culture de la Côte Nord-Ouest.

Pour donner une idée de plus précise de l’apparence d’un tel paravent, voici une photographie intéressante tirée des archives numériques de Digital Collection of Los Angeles Library.

Une véritable façade tsimshian de 28 pieds de long et 12 pieds de haut, provenant de la Côte Nord-Ouest du Pacifique, est exposée au centre pour les arts visuels ARCO
Photographie du 24 décembre 1988

Nouveaux signes, nouvelle identités

Serions-nous devant de nouveaux signes et de nouvelles identités, alors que le mât s’est transporté d’ouest en est? Tentons d’examiner cette question avec différents éléments qui pourrait faire office de réponse.

En premier, il y a un certain attachement à cette pièce imposante qu’est le Nid de l’Aigle, quand on en parle dans les publications de la Société du jardin zoologique. À travers le discours qu’on tient pour justifier sa présence sur les lieux, ce changement d’identité d’une oeuvre sculpturale majeure, transparaît la fibre nationaliste de l’époque. Par exemple, M. Damase Potvin raconte l’histoire de ce « beau monument indien », trouvé (par Barbeau) en 1927 dans la jungle de la rivière Nass, pour reprendre quelques termes de son court article (Potvin 1941 : 81).

 Ce Nid de l’Aigle sculpté au sommet d’un cèdre gigantesque symbolise bien la faune et la flore représentée dans notre Zoo québécois; la flore par cet immense tronc de cèdre rouge; la faune par cet aigle si haut perché et par ces autres animaux sculptés dans l’arbre : l’écureuil, le castor, la martre, le corbeau, le saumon.

Il communique aussi son point de vue en citant Marius Barbeau, qui rappelle que ce mât réunit plusieurs éléments de notre unité nationale.

Transplanté sur le Saint-Laurent, il a trempé dans les eaux salées du Pacifique, reliant ainsi en quelque sorte nos deux côtés éloignés. Situé près de Québec, il rappellera les Peaux-Rouges du Nord-Ouest rattachant ainsi l’histoire à la préhistoire. Si ces sculptures s’inspirent de la nature, elles sont plus encore qu’une image réaliste, elles expriment en termes humains quelque chose de l’âme nationale.

Comme on l’a vu plus haut, cette âme nationale s’est manifestée plus particulièrement dans l’exposition Canadian West Coast Art en 1927. Dans le texte de présentation du catalogue qui l’accompagne, on évoque effectivement la faune et la flore à l’origine des thèmes et des matériaux des oeuvres autochtones.

Une caractéristique louable de cet art indigène, pour nous, est qu’il est vraiment canadien dans son inspiration. Il a pris naissance entièrement à partir de la terre et de la mer à l’intérieur de nos frontières nationales. Les ours gris, les castors, les loups, les baleines, les saumons, les phoques, les aigles et les corbeaux constituent ses thèmes plus familiers. Les cèdres, les défenses de morse, les peaux d’orignal et les poils de chèvre des montagnes constituent leurs matériaux à l’état brut.

Et il est remarquable que ces artistes indigènes aient adapté habilement leur style à la nature exigeante de leur matériaux, tout en essayant d’atteindre un dessein social qui a constamment stimulé leur originalité et mis à l’épreuve leurs talents créateurs, jusqu’à l’extrême .

Ce mât totémique est également perçu comme un relent du siècle dernier, provenant d’une culture menacée par la société moderne. Marius Barbeau avait probablement inculqué cette perspective aux membres de la Société zoologique, comme on le constate dans un texte publié dans les années 1960 (Cayouette 1964:21).

Monsieur Barbeau est d’avis que le totémisme ne date que du siècle dernier et n’a duré comparativement que peu de temps. L’homme blanc avec sa civilisation a entravé les coutumes et il n’y a guère maintenant de véritables sculpteurs de totems, et ceux-ci n’ont de signification que touristique et mercantile.

Ce pessimisme de l’époque s’est substitué par une renaissance de l’art totémique sur la Côte Nord-Ouest et de nombreuses élévations de mâts continuent de faire partie du paysage culturel. Conscient du péril qui ne serait peut-être pas surmonté croyait-on à ce moment, l’auteur est bien conscient de la grande valeur du Nid de l’Aigle.

Les visiteurs du jardin zoologique de Québec ont donc le privilège d’admirer un mât totémique véritable, de grande valeur et plus que centenaire.

Ce qu’on peut conclure provisoirement

Les blasons d’animaux, sculptés et empilés sur les mâts, racontaient sous forme de symboles narratifs des légendes et des histoires de famille, validées lors des cérémonies d’élévation de la communauté – le potlatch. Ces récits, hors de leur contexte culturel, ne peuvent pas soulever un grand intérêt, même si on les évoque très brièvement dans les guides du Jardin. Qui connaît par exemple la légende des volcans et des migrations qui se dissimule derrière un de ces blasons?

Ce transfert des significations d’origine s’accomplit simultanément au déplacement géographique vers une aire culturelle où la culture autochtone est très différente. Les différences entre l’ouest et l’est ne sont pas seulement vécues par les Canadiens.

Dans ces circonstances, on ne peut reprocher aux nouveaux propriétaires de transformer le Nid en symbole de fierté locale, alors que le mât était un objet de fierté pour son propriétaire. C’est en l’associant à la faune et la flore du Jardin ou à l’âme nationale, sans que soient continuellement véhiculées ses significations originales, que s’opère cette mutation d’identité.

L’ignorance de la culture de la Côte Nord-Ouest, à l’autre bout du pays, a contribué à amoindrir le pouvoir des symboles et des légendes du mât totémique et peut-être fait oublier qu’un chef de clan en avait été déculotté.


@ SUIVRE... VENDREDI LE 24 MAI

SAUVETAGE : 2 RESCAPÉS SUR 4 À GITIKS

Le Nid de l’Aigle, ramené du village abandonné de Gitiks sur la rivière Nass, faisait partie d’un ensemble de 4 mâts voisins. De 3 rescapés, on passe à 2 en 1995 : le Québec n'a pas su conserver le sien.

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org s’emprunte facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

Mises à jour

  • 2019-05-12 – Révision section architecture et ajout de photographie de façade.
  • 2019-07-04 – Révision de la section Aide à la recherche et retouches typographiques.