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1967-2007 – Vents d’Ouest

Photo d’archives mise en avant

Pavillon des Indiens du Canada – 1967
Archives de la Ville de Montréal – VM97-Y_1P208

NOTE 11

Découvrons comment cette série de notes à propos du totem le Nid de l'Aigle a débuté par coïncidence. Voici quelques souvenirs personnels se cachant derrière une histoire en devenir.

Deux moments d’art totémique

Pavillon du Canada (Katimavik et Arbre des Canadiens)
Collection personnelle de Roger Laroche 1967
Ouvrir original dans Mémoire des Montréalais

Un lecteur de cette série de notes me posait cette question très pertinente : « Qu’est-ce qui motive votre recherche sur le Nid de l’Aigle? » Il est toujours agréable de se faire poser de telles questions, surtout quand on a déjà une note en chantier pour y répondre rapidement, mais parfois on se fait devancer. J’écris ici à la première personne, ce que j’ai tenté d’éviter dans les notes précédentes, le temps de prendre une pause afin de répondre plus personnellement.


Fac-similé – Partie de l’ile Notre-Dame – Plan souvenir officiel Expo 67
Éditions Maclean Hunter 1967
Collection personnelle de l’auteur

La photo du pavillon des Indiens du Canada [414] mise en avant nous ramène à Expo 67, il y plus de cinquante ans; j’avais treize ans. Remarquez le mât en arrière plan. Il voisinait également le pavillon du Canada [406] reconnu facilement par sa pyramide inversée Katimavik (lieu de rencontre en Inuktitut).

C’est en 2007, pour le 40e anniversaire d’Expo 67, que le totem Kwakiutl du parc Jean-Drapeau est restauré par Stanley Clifford Hunt. Il est le fils d’Henry Hunt, qui avait sculpté ce mât d’une hauteur de 21,3 mètres. Une rencontre personnelle avec les membres de cette famille allait alors changer mon destin, sans que je le sache encore, à ce moment.



C’est un peu plus tard dans l’année qu’un élément de coïncidence allait se présenter, illustré par ces deux photographies éloignées de 12 ans, chacune capturant un moment précis de l’existence d’un mât totémique, un à Montréal et l’autre à Québec. C’est tout récemment qu’est apparue cette idée de les présenter en regard, une sous l’autre, comme deux moments bien différents du cycle de vie d’une oeuvre d’art totémique: un travail de restauration en haut, le résultat d’un démantèlement en bas.

Aujourd’hui, une question me revient sans cesse. En dépit d’un rapport d’expertise rédigé en 1990, cinq ans avant ce « démantèlement » du Nid de L’Aigle, aurait-il été possible de trouver une autre avenue pour le conserver, quitte à l’entreposer et à réfléchir, comme on a su le faire pour les mâts Nisga’a conservés au Museum of Anthropology (MOA) de Vancouver et au Musée royal de l’Ontario (ROM) à Toronto?

Si on ne connaissait pas l’histoire de ces deux photos, elles auraient vraiment l’air similaires, comme dans ce jeu qu’on voit souvent dans les journaux. Identifiez les différences!


1967-2007 – Restauration du mât Kwakiutl

Le génie du lieu – Affiche commémorative
Atelier Chinotto – 2008
Voir l’original sur archive.org

Comme les mâts totémiques sont un élément se profilant fréquemment dans le paysage de la Côte Nord-Ouest, nous avons rarement l’occasion de les observer grandeur nature dans leurs lieux d’origine. Ce mât kwakiutl qui domine l’horizon au-dessus de l’île Notre-Dame dans le parc Jean-Drapeau, je le voyais de temps en temps lors de mes marches dans le parc, mais sans y penser plus.


Bilan 2005-2006 Ville de Montréal page 34
Lire dans BAnQ Patrimoine québécois / Revue et journaux

Soucieuse de la qualité culturelle du cadre de vie, dont la présence du patrimoine urbain, la Ville de Montréal prévoit déjà son plan de mise en oeuvre pour 2007 dans son Bilan 2005-2006. Il faut célébrer le quarantième anniversaire de l’exposition universelle Terre des Hommes.


Face-similé
Procès-verbal
Ville de Montréal
25 avril 2077
Lire le document original

Suivant ces prévisions, le Service de l’art public de la ville de Montréal se fait octroyer un budget de plus de 160 000 $ en avril 2007 afin de restaurer le mât Kwakiutl, autant pour son apparence que pour sa structure. On annonce cette activité dans La Presse du 6 juillet. On planifie même une cérémonie d’élévation en septembre 2007.

Oui, une cérémonie d’élévation après l’avoir couché pour le restaurer, pour respecter la coutume, une cérémonie à laquelle le Nid de l’Aigle n’eut jamais eu droit à Charlesbourg, comme le fait remarquer M. Cayouette dans son article Le Totem du Nid de l’Aigle.

Attiré par ce projet de restauration, je me rends à quelques reprises sur le site de l’ancien pavillon des Indiens du Canada pour observer le travail minutieux des sculpteurs. C’est à ce moment que j’ai eu le privilège de rencontrer la famille Hunt. Pouvant enfin observer de près le mât étendu, l’esthétique des emblèmes se succédant sur ce tronc gigantesque m’a fasciné. La Ville de Montréal a d’ailleurs profité de cette occasion pour faire créer une affiche commémorative intitulée Le génie du lieu, mais le génie c’est aussi celui des sculpteurs à l’oeuvre.

On m’accueille cordialement, même si on doit avant tout se concentrer sur un travail minutieux. Les membres de la famille prennent bien soin de cette ancestrale bille de cèdre rouge de Colombie-Britannique. Dans les traditions kwakiutl, les mâts totémiques sont une affaire de famille, de prestige et de fierté.

« We are number one » clame spontanément un des deux fils, se substituant à son père pour répondre à une de mes questions ayant trait à la maxime qui devrait figurer à l’honneur sur le panneau d’interprétation… Dans l’espoir de leur faire plaisir et d’être courtois, je leur dis que nous en avons un à Québec. Je leur promets de revenir avec des photos, mais sans savoir ce qui m’attendait…


Ballade dans un jardin disparu

Mât totémique « Le nid de l’Aigle », au Jardin zoologique de Québec à Charlesbourg
Marius Barbeau – 1954
Ouvrir la fiche d’archive MCH 2004-456

Originaire de la région de Québec et me rappelant du mât du Jardin zoologique, ces échanges avec les Hunt m’incitent à m’interroger sur ses origines, d’autant plus que celui-ci a toujours été l’emblème de ce magnifique lieu de conservation de la faune et de la flore. C’est l’appareil photo en bandoulière que je retourne à Québec…

Je me pointe sur les lieux ; « Je vais photographier le gros totem du zoo », me dis-je avec enthousiasme ! Ces retrouvailles seront très intéressantes. Je suis conscient qu’on ne peut plus visiter le Jardin zoologique depuis sa fermeture en mars 2006 – on en a parlé jusqu’à Montréal. 


Le moulin à vent au parc zoologique de Charlesbourg Omer Beaudoin 1952
BAnQ – Collection patrimoine québécois – Images – E6,S7,SS1,P91405

Mais il y a désormais un nouvel accès au Parc des Moulins, inauguré six mois plus tard ! Ça devrait permettre d’approcher ce géant de mon enfance et de rapporter quelques photographies afin de répondre aux questions de Stanley Clifford Hunt, ce qui l’aiderait probablement à m’aider pour identifier les origines de ce mât totémique que je ne connaissais pas à l’époque.

Venant de constater que le mât totémique de Montréal avait subi les ravages irréversibles du temps, celui de Québec souffrait probablement aussi de son âge, après tout. Mais cette visite fut une amère déception : l’étang devant lequel est planté le mât totémique est au-delà des limites de ce nouveau parc, ce sera pour une prochaine fois, me dis-je.

Mais je découvrirai à mon retour à Montréal que je ne suivais pas tellement l’actualité puisque le mât avait été démantelé en 1995. Je demeurais à Québec encore à ce moment, mais j’avais la tête sans doute trop remplie par un projet de migration à Windows 95 au siège social d’une grande papetière, ironiquement une compagnie spécialisée dans l’abattage du bois de pulpe et la fabrication de papier journal, dont je n’étais pas consommateur semble-t-il, pour que cette nouvelle m’échappe.


Charade 1 : À qui appartient ce zèbre?

Salle des archives du Musée des Beaux-Arts de l’Ontario (MBAO)
Claude Lanouette 1 juin 2019

Cela fait de nombreuses années que je fouille sur le web et plus récemment depuis l’automne 2018 dans des contenants d’archives à BAnQ au pavillon Casault à l’Université Laval, plus récemment à Toronto aux archives de la Ontario Art Galery (AGO) et du Royal Ontario Museum (ROM). Mon voisinage, mon réseau amical et ma famille sont très patients, imaginez le sujet de mes conversations… Ah? Non, il est parti aux archives. Ça les repose un peu!


Fac-similé
Guide du jardin zoologique 1966
Société Zoologique de Québec
BAnQ P625

Fouiller dans des contenants bien catalogués est le pain quotidien, c’est normal. Mais permettez moi d’ajouter aussi un principe de proximité. Avancez ou reculez de quelques dossiers et vous tombez sur du matériel documentaire inattendu, que vous ne cherchiez pas initialement; ça devient une nouvelle piste, dans certains cas.

Ma soeur devant son mur psycho-pop!
Collection personnelle de l’auteur

Par exemple, en retrouvant le gros zèbre sur fond zébré du Guide du Jardin zoologique de Québec, dans un contenant d’archives de BAnQ, voilà que cela me plonge sans avertissement dans un souvenir familial des années folles de l’Expo 67. Tout était psychédélique et pop, les signes de cette nouvelle culture hippie culminant pendant Woodstock en 1969. Même le papier peint de notre maison de banlieue reflétait cela!


Comme nous ne demeurions pas loin du jardin, on s’y rendait de temps à autre, mais le souvenir du totem était encore vague. J’aurais dû conserver mon exemplaire du guide, mais on ne connaît pas l’avenir!

C’est pendant ce voyage de retour à Montréal que je devrai effectivement commencer à jouer au chercheur dilettante pour comprendre ce qui s’était passé avec ce fameux totem. C’est comme si je devais jouer à cette populaire charade À qui appartient le zèbre, qui ne peut se résoudre qu’en traitant méthodiquement tous les indices. Je devais faire la même chose avec le Nid de l’Aigle, pour comprendre pourquoi il est disparu. Et encore pire, apprendre qu’il s’appelait ainsi, car je ne le savais même pas.

En 2007 je partais de zéro, pour ainsi dire, et encore aujourd’hui je n’ai pas trouvé tous les morceaux et résolu entièrement l’énigme de la disparition du Nid de l’Aigle. C’est ce que nous tentons de faire avec cette série de notes : jongler avec des inconnues et replacer les pièces d’un immense puzzle que peu de personnes ont eu la patience de reconstruire. Beaucoup de matériel inédit, de documents textuels et iconographiques n’ont pas été vus du public, tirés d’archives numériques et de contenants de fonds d’archives que j’apprend encore à explorer.


Fac-similé
La Presse du 27 octobre 1984
Supplément La semaine des sciences
Ouvrir dans BAnQ

Au moment de retourner à Montréal, pendant que la famille Hunt était encore sur les lieux, et après avoir envoyé quelques courriels, presque aléatoirement, pour tenter de comprendre cette disparition, on me confirme que le mât présent sur ce site depuis 1933 a été abattu en 1995. Zut!

Le temps court, le départ des Hunt me presse, je n’aurai pas le temps de leur fournir une réponse suffisamment intelligente, et je ne pourrai m’excuser auprès d’eux pour une erreur qui me semble irréparable. Aujourd’hui, avec une certain recul, je pense par exemple à la destruction du cadeau de la Ville de Paris, qui était à Place de Paris – Regard sur l’histoire – et je peux croire que cet incident diplomatique est similaire. Mais la comparaison s’arrête là pour le moment.

Ainsi informé, je retrouve l’article paru le 3 mars 1995 dans Le Soleil et quelques articles associés. En 2007, les archives électroniques n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. J’entreprends une recherche sommaire afin d’établir les origines de ce mât, pour tenter de prendre connaissance des circonstances entourant son acquisition, son arrivée et son installation au jardin zoologique. Je remets un rapport insatisfaisant à une des personnes au courant de ce dossier; je me rends compte que j’ai bien du chemin à faire pour bien évaluer les faits.

Cette partie de mon aventure ne se termine pas tellement bien avec la famille Hunt, lorsque je leur apprends la nouvelle. Imaginez la tête qu’il font! Même si on ne doit pas tirer sur le messager, je ne suis plus à l’aise lors de mes visites subséquentes sur le site où s’effectue la restauration. J’aurais bien aimé participer à la cérémonie d’élévation, mais je ne reçois pas d’invitation, cela se comprend. J’ai surtout l’air d’un ignorant en matière de culture autochtone à ce moment, mes cours en ethnologie de l’Amérique ne m’ont pas préparé à une telle situation. J’en ai pris mon parti et j’ai continué à réfléchir à cette question de la disparition pendant plus de dix ans. J’ai repris le collier en novembre 2018 et en voici le résultat.


Une partie de la trentaine de contenants de fonds d’archives examinés à BanQ Québec
Claude Lanouette 15 novembre 2018

Cela aura été une recherche en dilettante, étant trop occupé par ma profession pour y consacrer suffisamment de temps afin de vraiment éclaircir les origines du Nid et les décisions administratives ayant conduit à son démantèlement. En résumé, depuis plus de dix ans, je parcours les archives numériques et les contenants de papiers. Et pour vous donner une idée de ce qui s’en vient, nous verrons bientôt que dès 1990 on a songé à restaurer le Nid, puis à l’automne 1994 le vent a tourné et on a décidé de mettre fin à ce projet.

Le ministère opérant le jardin avait accordé un budget de 5 000 $ pour le démanteler… « Cinq mille piastres! ». Bien peu d’argent et d’efforts pour tenter de le mettre à l’abri, comme on le verra. Étant à la retraite, j’ai décidé de publier mes notes – ce n’est pas encore un mémoire, mais il y a d’autres projets pour approfondir cette première recherche et potentiellement laisser d’autres personnes fournir de l’information pour élucider les questions en suspens.

Pour donner un aperçu du travail en cours, la note couvrant la période 1990-1995 de cette histoire est en rédaction. Intitulée temporairement « Le déclin du Totem », on y verra des extraits de correspondances provenant de ministères, de compte-rendus de réunions de différents comités, mais ils seront caviardés. Une recherche en histoire n’est pas destinée à accuser ni démasquer des individus ni à ternir des réputations. Ce sont des fonctionnaires en poste et des personnes ayant la capacité de prendre des décisions administratives en réunion dans des organismes de gestion. Quant aux décisions publiées dans les médias, je n’y puis rien.

Considérons ces notes comme une première version de travail permettant éventuellement de bien rétablir les faits.


Retour sur le Pavillon des Indiens

Il n’est pas possible de terminer cette note sans revenir sur quelques souvenirs personnels retrouvés très récemment et les assortir également à ce qui a été dit sur le pavillon des Indiens du Canada. En plus, comme on le verra, Montréal peut être fière de ses 2 mâts Kwakiutl.


1967 – Expo 67 est un virage vers la technologie


Reculons de 50 ans, à la fête du centenaire de la Confédération. En fouillant dans la boite de diapositives grand format 6 x 6 prises par mon père, j’ai retrouvé ces deux instantanés. Aurais-je imaginé que ce mémento apparaisse sur une note de recherche éditée sur un ordinateur portable 50 ans plus tard et dont le brouillon est souvent relu sur une tablette?

Bien des souvenirs on refait surface en écrivant ceci, dont ce voyage en autobus scolaire avec les élèves de ma classe, alors que ma mère avait eu cette magnifique idée de glisser une banane très mûre – trop mûre – dans mon sac de voyage tout neuf à l’effigie d’Expo 67, bien sûr. Sa prévoyance s’avéra désastreuse pour ce beau guide officiel de l’Expo 67 que j’avais lu tant et tant de fois en rêvant de ce voyage. Non, il ne sent plus la banane, mais ceci nous mène tout droit à la page 183, au pavillon des Indiens du Canada.


Un mât totémique générique? Ça n’existe pas!

Fac-similé – Expo 67 Guide officiel – Les indiens du Canada – page 183
Collection personnelle de l’auteur

Pour créer l’atmosphère propre à un tel pavillon, l’on a fait appel au talent de peintres et de sculpteurs qui ont exprimé dans les éléments d’exposition l’idée d’un dialogue entre les lndiens et leurs concitoyens canadiens et aussi entre les lndiens et les autres peuples de la Terre des Hommes. Les difficultés que les plus anciens des Canadiens rencontrent dans le monde moderne sont ici l’objet d’une réflexion sur la volonté d’affirmer des valeurs que les ancêtres tenaient en haute estime.

Comme on le voit sur la page jaunie du guide officiel que je conserve depuis, cette esquisse de l’architecte J. W. Francis fait une belle place au mât totémique élevé à ce moment et restauré en 2007, 40 ans plus tard. On remarque que Francis utilise une représentation stéréotypée des mâts totémiques, dont le sommet est un aigle aux ailes déployées. C’est l’apparence habituelle des petits mâts qu’on retrouve dans les boutiques pour touristes.


Mother Earth and Her Children
[La Terre-Mère et ses enfants] 1967

Murale conçue pour le pavillon des Indiens du Canada – Œuvre détruite

Lire le livre en ligne
Norval Morrisseau. Sa vie et son oeuvre

En plus du mât totémique Kwakiutl qui continue de garder le site sur le défunt pavillon, l’exposition universelle fut une belle opportunité pour mettre en valeur les artistes autochtones. Prenons par exemple cet artiste anishinabé, qui est commémoré dans la collection de livres l’Institut de l’art canadien : « Norval Morrisseau. Sa vie et son oeuvre « . Tel qu’on le mentionne dans sa biographie, la création d’une murale extérieure pour le pavillon sera une dure épreuve.

Peu après son exposition au Musée du Québec, Morrisseau fera partie des neuf artistes autochtones invités à réaliser des œuvres pour le pavillon des Indiens du Canada d’Expo 67, à Montréal. Il conçoit une grande murale extérieure représentant des oursons allaités par la Terre-Mère, mais lorsque les organisateurs de l’événement expriment leurs préoccupations entourant cette image peu orthodoxe, Morrisseau décide d’abandonner le projet plutôt que d’en censurer le contenu. La murale sera modifiée et complétée par son ami, l’artiste Carl Ray (1943-1978).


Revue de la Société historique du Canada Vol. 17, No. 2, page 169
Lire l’article original
Erudit.org

On pourra dire que la représentation des autochtones aura été soumise à beaucoup d’analyses et de critiques, comme on peut le constater dans un des articles phares à ce sujet : “It’s Our Country”: First Nations’ Participation in the Indian Pavilion at Expo 67 publié dans la Revue de la Société historique du Canada en 2007, quarante ans après la tenue de l’événement. Retenons ce point essentiel du résumé.

[…] rien de permet d’affirmer que le pavillon Indiens du Canada – quel que soit le succès de scandale dont il a pu profiter – a eu une incidence durable sur les façonneurs d’opinion ou sur les décideurs. Par contre, l’expérience de construire, de gérer et de défendre le pavillon importait tout d’abord aux Premières nations elles-mêmes. Que ce soit une relation de cause à effet ou une coïncidence, la confiance et la fierté récemment découvertes qui étaient à la base de la création du pavillon indien concordaient tout à fait avec le comportement positif des dirigeants politiques autochtones de la fin des années 1960.

Avec ce que nous avons vu sur le Nid de l’Aigle à date, on peut se demander si l’acquisition des mâts totémiques n’est pas toujours entourée de controverses. Dans cet article, on mentionne également cet épisode où le ministère des Affaires indiennes décide de consulter un anthropologue, ce qui les conduit à retenir Bill Reid. Mais il rejette cette commande dans une lettre caustique dans laquelle il souligne qu’un mât « générique », tel que demandé par le ministère des Affaires indiennes (MAI), était impossible à réaliser, car les styles de mâts totémiques varient en fonction de la communauté d’origine du sculpteur. En fait, on tombe dans le même piège dans lequel est tombé l’architecte en dessinant son croquis, un mât stéréotypé.

Si vous embauchez un sculpteur haïda, vous obtenez un pôle haïda. Si vous embauchez un sculpteur kwakuitl, vous obtenez un pôle kwakuitl. Il n’y a pas de sculpteur tsimshian. Si vous voulez un bâtard, tirez vos propres conclusions.

Finalement, on retient les services de Henry et Tony Hunt, père et fils, pour sculpter un totem générique pour moins de la moitié du montant demandé par Reid. Ce sera donc un totem kwakiutl qui sera élevé près du pavillon.


Nos relations d’Ouest en Est

En avançant dans cette recherche, au fil des années, j’aurai appris à réfléchir un peu plus sur les relations entre les différentes cultures du Canada. Rappelons-nous du roman Les deux solitudes écrit par Hugh MacLennan en 1992, qui exposait de manière imagée les rapports tendus entre Canadiens francophones et anglophones du Canada; nous tentons encore d’en faire une relecture. Devrait-on plutôt penser qu’il y en a trois : Les anglophones, les francophones et les autochtones, qu’on a peine encore à appeler les Premières Nations?


Amalgame et juxtaposition des années 1930

1933 Campement « indien » sur le site du Jardin zoologique – circadiens 1933-34
Diapositive sous verre colorée manuellement
BAnQ Fonds P625,S44 Contenant 1960-01-600297

J’hésite moins aujourd’hui, après cette période de recherche, à me prononcer sur des aspects moins reluisants de l’histoire en empruntant des routes inédites, un licence que je m’accorde.

Par exemple, cette photo d’archives jette un regard inédit sur les années 1930, au moment où les Canadiens tentent de s’établir une identité, justement. Voici un bel exemple de notre imaginaire qui se matérialise au jardin zoologique de Charlesbourg. Il représente une juxtaposition inédite de trois cultures, d’un seul coup d’oeil : Un mât totémique Nisga’a de la côte ouest planté sur la gauche, un trio de tipis de l’est du pays et une maison ancestrale canadienne.

Pour remettre en contexte notre relation avec la culture autochtone dans les années 1930, revenons à une citation de l’abbé Albert Tessier du Séminaire des Trois-Rivière publiée dans le numéro de septembre de la revue L’enseignement primaire.

Et ce n ’est pas tout… À l ’extrémité du champ défriché, là-bas, sous les arbres denses, s’érigera un campement indien, et, tout à côté, un campement de bûcheron. De cette façon la vie des bois sera évoquée sous tous ses aspects et elle revivra de façon concrète pour le plus grand intérêt de milliers de gens qui ne la connaissent que par les livres.


Totem du Nid de l’Aigle à Gitiks
Ouvrir dans le site Anciens Villages et Totems Nisga’a

Dans cette citation, les « indiens » sont associés à la vie des bois vraisemblablement. Même aujourd’hui, nous devons apprivoiser les différences et les similitudes entre les groupes autochtones de deux aires culturelles distinctes à chaque extrémité du pays : la Région de la Côte Nord-Ouest où habitent près d’une dizaine de groupes, dont les Kwakiutl et les Nisga’a et la Région boréale subarctique où une vingtaine de groupes se retrouvent, tels les Huron-Wendat de la région de Québec et les Innu de la Côte-Nord.

Comme nous sommes habitués d’entendre des critiques sur les amalgames, cette association avec la vie des bois n’est pas surprenante, mais elle ne représente pas véritablement ce qu’était l’environnement initial du Nid de l’Aigle, comme on peut le constater dans la photographie prise par W.A. Newcombe en 1913, derrière une maison en planches, style typique d’habitation qu’on voyait sur les rives de la rivière Nass et de la rivière Skeena.


Art autochtone de l’Ouest à l’Est

Nous devons également considérer que les mâts totémiques sont avant tout une production artistique typique des autochtones de la Côte Nord-Ouest; leur sculpture et leur élévation ne fait pas partie des moyens d’expression artistique des groupes autochtones dans l’est du pays.


Même si Le Nid de l’Aigle est disparu, des mâts créés par des artistes Kwakiutl sont maintenant présents dans la région de Montréal. Depuis 1967, le Mât Kwakiutl sculpté Tony et Henry Hunt et dévoilé lors de l’Expo 67 fait partie de la collection d’art public de Montréal. Depuis 2017, le Mât totémique des orphelinats trône devant le Musée des Beaux-arts de Montréal. C’est une création de Charles Joseph entre 2014-2016. C’est la raison pour laquelle cette note est intitulée Vents d’Ouest.


Un second mât pour Montréal

Mât totémique des pensionnats
Charles Joseph – 2016-2017
Ouvrir la fiche descriptive
WikiCommons

Ce nouveau mât du paysage montréalais prend un sens important au niveau de l’histoire des relations entretenues entre le gouvernement canadien et les autochtones, comme on le démontre dans la fiche Wiki Commons qui le dépeint devant le musée.

Ce totem a été créé par l’artiste Charles Joseph de la nation kwakiutl de la Colombie-Britannique. Sa stature de plus de 21 mètres impose devant le pavillon Michal et Renata Hornstein du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM).

Le dévoilement eut lieu le 3 mai 2017, dans le cadre du 375e anniversaire de Montréal. Nommé Mât totémique des pensionnats, l’œuvre fait partie d’un parcours de l’exposition La Balade de la Paix – un musée à ciel ouvert. Il rappelle les enfants autochtones qui ont été retirés de leurs familles et placés dans des pensionnats durant la période de 1820 jusqu’en 1996, une situation que l’auteur a lui-même vécu.

Il est intéressant de prendre note de l’ensemble du contenu de l’exposition Balade pour la paix, programmée pour le 375e anniversaire de Montréal, également. Voilà donc une leçon d’histoire qui s’exprime dans le talent artistique d’un sculpteur de l’autre bout du pays, un dévoilement spectaculaire que le BMAM annonce sur son site. Espérons que cette nouvelle merveille, qui subira les intempéries au fil de temps, saura être préservée aussi bien que celui de Terre des Hommes.


Charade 2 : Où est le Nid de l’Aigle?

Si nous conservons notre intérêt pour l’histoire du mât du Nid de l’Aigle, depuis de nombreuses années, c’est justement en découvrant que cette histoire débutant sur la Côte Nord-Ouest aura permis d’enrichir le paysage urbain d’un objet dont la valeur patrimoniale était sans doute inestimable. En tentant de comprendre comment on en sera arrivé à des décisions administratives qui ont résulté dans sa disparition, on se demande encore pourquoi une telle oeuvre d’art s’est volatilisée. Cela ne fait pas honneur à la région.

Comme le disait Raymond Cayouette, conservateur des oiseaux au Jardin Zoologique de Québec, « ce mât totémique a d’ailleurs une histoire fort étrange et il est au surplus l’un des trois parmi les plus hauts connus ». Nous étions en 1964. Mais à ce moment, on ne savait pas encore que la fin de son histoire le serait autant en mars 1995, et que des années plus tard, d’anciens membres de la Société zoologique de Québec expulsés des lieux en 1995 se poseraient la question suivante en 2006, comme on a pu retracer dans un des fonds d’Archive de BAnQ.


Fac-similé – Courriel du 27 mars 2006 – page 1 – expéditeurs et destinaires caviardés.
BAnQ – Fonds P625 -1992-09-002 /1

 Où est le Totem, monument donné à Société zoologique (sic); où l’avez-vous caché; nous n’osons croire que ce patrimoine soit détruit?

A moins d’une incompréhension ou d’une erreur au niveau de la rédaction, c’est la Société zoologique qui avait fait don du mât au Jardin zoologique en 1933, comme on l’a déjà vu. Ceci est un échantillon de ce qui s’en vient quand on abordera la période 1990 à 1995. Cette disparition a laissé des traces dans les archives de la BAnQ qui ne cachent rien, comme on le verra….

NOTE SUIVANTE

Le Nid de l'Aigle retient l'attention des médias pendant près de 50 ans; toujours quelque chose à dire sur lui… Mais quelqu'un tente de lui voler la vedette!

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org peuvent être empruntés facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

Révissions

  • 2019-07-21 – Ajout d’une discussion sur les mâts totémiques « génériques »
  • 2019-08-28 – Aération de la mise en page

1881-1931 – La voie des totems sur la Skeena

Photo d’archives mise en avant

Grand Trunk Pacific Railway General Superintendent’s Car Along Skeena River – 1914
BCA D-06320

NOTE 03

Pourquoi la construction d’une voie ferrée, dans la vallée de la Skeena en 1914, a-t-elle transformé les totems de Kitwanga en aimant à touristes? [Note 02/24] 

1913-1921 – Un village riverain

Pendant que quelques personnes se promènent à travers les mâts totémiques à Kitwanga, au bord de la rivière Skeena – en arrière plan – une femme attentive fixe le rivage, faisant dos à un paysage qui sera modifié considérablement par l’arrivée du rail dans la région.


1921 Mâts totémiques à Kitwanga
CVA 289-002.012

1913 British-Columbia Forest Service – Kitwanga
BCA NA-03626

On pourrait bien dire : « voir le totem au bout du rail », car les mâts totémiques de Kitwanga deviennent une attraction touristique de la Côte Nord-Ouest, une fois que la Grand Trunk Pacific Railway inaugure le tronçon descendant la vallée de la Skeena en 1914. Si on ne descend pas à la station du village, on ne les verra que furtivement par la fenêtre de la voiture, sans savoir qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient. Dès 1923, la Canadian National Railway entreprend un projet de restauration des mâts de Kitwanga, et en fait la promotion dans un livret offert aux agents de voyage, comme on le verra plus loin.

Pour bien comprendre le contexte dans lequel ce projet a été mené, on peut d’abord prendre connaissance de l’article de John Lutz, publié en 2018 :  Comment le mat totémique est devenu un symbole au Canada (traduction Google). Il expose les aléas du projet de restauration, une collaboration entre CNR et le Ministère des Affaires indiennes, qui aura conduit à créer un point focal d’intérêt pour les touristes, à Kitwanga.


La mémoire des cartes

Pour vous situer dans la région et prendre connaissance de l’étendu des voies ferrées gérées par la GTPR dans les années 1900, voici deux cartes.


1915c Carte GTPR
UNBC G3511.P3 1911 .P6 (visionneuse avec zoom)

La première (ci-dessus) provient du fonds d’archive de l’Université de Colombie-Britannique. Le document numérisé Map of the central section of British Columbia : showing the country served by the Grand Trunk Pacific Railway comporte le segment allant de Hazelton à Prince Rupert. Cette carte a été créée par la Poole Brothers, dans les années 1910, peu après l’inauguration de cette nouvelle desserte de la région.


Carte créée par l’auteur
Google Maps

La seconde (ci-dessus) la carte Google en ligne Chemin de fer Côte Nord-Ouest 1914-2017, a été créée à partir des archives consultées pendant la rédaction de cette note. Elle illustre deux segments du parcours (Grand Trunk et Via) qui sillonne les Rocheuses, entre Jasper et Prince Rupert.

Une note de recherche sur l'histoire du train Skeena de Via Rail est en révision.

Elle sera publiée le 6 décembre 2019 afin de démontrer comment les mâts totémiques ont persisté dans notre mémoire culturelle.

1872-1905 – Une histoire de la résistance

Ces trois photos bucoliques, prises sur les berges de la rivière Skeena, nous introduisent à un des paysages qui seront prisés par les touristes qui se rendront à Kitwanga en train, dès le milieu des années 1920. Remarquez la dernière : qu’est ce qui a changé? La réponse un peu plus loin…


1916 Mâts
à Kitwanga
BAC A-0111266

1915 Mâts
près de la Skeena
MCH 34596

1927 Mâts après restauration
MCH 70394

Ouvrons une parenthèse sur l’histoire, pour saisir le contexte de l’époque. Certains événements survenant dans la région ne présagent rien de bon pour le peuple autochtone Gitxsan; cela bien avant qu’un projet de restauration des totems à Kitwanga prétende sauver leur patrimoine artistique.

Retenons les événements les plus marquants figurant à la chronologie du site web Histoire de la résistance Gitxsan (traduction Google).

En 1872, une dizaine de longues maisons et mâts totémiques de Gitsegukla sont brûlés par des prospecteurs européens campant à proximité. Les mineurs refusent de discuter de l’indemnisation prévue par la loi gitxsane. Les chefs de village bloquent la circulation sur la rivière Skeena. Deux canonnières sont envoyées à l’embouchure de la Skeena. Les chefs de Gitsegukla rencontrent sur l’eau le lieutenant-gouverneur Joseph Trutch. Une indemnité de 600 $ est accordée. Le blocus est levé.

En 1883, on trouve de l’or à Lorne Creek. Les chefs de Kitwanga, craignant que les prospecteurs perturbent le gibier, affichent des avis sur les arbres autour des camps pour annoncer que les mineurs se trouvent sur des terres « indiennes ». Ils sont ignorés et les Indiens sont invités à quitter la région.

En 1884, les fêtes (potlatch), institution politique et sociale centrale de la culture gitxsane, sont interdites par le gouvernement fédéral. Toute personne surprise en train de festoyer peut désormais être emprisonnée, de même que les non-autochtones qui ont eu connaissance d’un festin et omettent de le signaler.

En 1893, les Gitxsans sont encouragés à brûler leurs habits de cérémonie, dans le cadre d’un processus de purification chrétienne.

En ce qui a trait à l’incendie dont il est question plus haut, on peut prendre connaissance d’ une revue critique de ces événements en lisant l’article The Burning of Kitsegula, 1872 (en ligne), publié dans la revue académique BC Studies. On y présente les difficultés de compréhension mutuelle entre les canadiens et les autochtones et fait ressortir également comment le contrôle du territoire par les unités familiales (terme Nisga’a) contribue à maintenir de l’ordre dans les transactions commerciales, surtout pour le commerce de la fourrure.

On évoque également ces faits sur le site web Totems de la Skeena du site Cathedral Grove (traduction Google). Retenons ici l’essentiel.

Dans un acte de répression, le gouvernement de la Colombie-Britannique a ouvert les terres des Gitxsans à l’industrie du bois en 1905. Lorsque les chefs de Kispiox et de Kitwanga ont réagi en arrêtant la construction des routes, beaucoup ont été arrêtés. En 1908, les chefs se rendirent à Ottawa pour présenter une pétition contre le vol de leurs terres non cédées. Lorsque le chemin de fer envahit le territoire gitxsan en 1909, de nombreux sites de pêche furent détruits sur la Skeena, sans que les Gitxsan fussent indemnisés pour leur perte. D’autres manifestations ont été organisées, suivies de procès « bidons » du gouvernement contre les activistes gitxsans et de leur emprisonnement.


1881-1905 – Exploration du Col jaune dans les Rocheuses

Au début du XXème siècle, la vallée de la Skeena vit encore au rythme du transport à cheval. La livraison du courrier par les traineaux à chiens, pendant l’hiver, le long de la future voie ferrée qui viendra changer l’histoire de la région.

1910 Courriers sur la Skeena
BCA D-03262

1912c Près d’Hazelton
BCA A-0355

Les livreurs de courrier ont l’habitude de voyager dans la vallée de la rivière Skeena, mais y passer un chemin de fer sera un défi; plus de 40 cols des Rocheuses mènent à la région. Après une prospection s’étalant sur plusieurs années, la Grand Trunk Pacific Railway en retiendra quatre; Yellowhead (le Col Tête-Jaune), Wapiti, Pine River et Peace River.

1881 – Esquisse représentant le franchissement du col au milieu du XIXème siècle.
British Library HMNTS 9555.f.7. (domaine public)

Comme on le raconte dans le livre The Making of a Great Canadian Railway (p. 160 – en ligne), la compagnie est en concurrence avec Canadian Northern, qui voulait aussi se rendre au Pacifique; on veut mater la concurrence.


ca1913 Grand Trunk Pacific Railway survey party pack train crossing Moose River
Northern BC Archives 2002.1.9.1.010

Comme au poker, la Grand Trunk Pacific Railway ne doit pas ouvrir son jeu, quitte à semer son adversaire dans la poussière; on incite les journalistes à propager la rumeur qu’on hésite entre Pine River et Peace River. La presse locale embarque dans le jeu; c’est le col Yellowhead qui est la cible du projet, mais cela ne se sait pas encore.


1905-1914 – La Grand Trunk Pacific Railway en chantier

1910 Carte du trajet Hazelton-Prince Rupert deGrand Trunk Pacific Railway
Vue complète avec zoom : DRHMC 5078.000

Regardons donc d’un peu plus près cette histoire qui aura un grand impact sur l’appréciation et l’admiration des totems par les touristes de l’intérieur du pays, au lieu de ceux provenant des États-Unis, en croisière sur les bateaux à vapeur.

1912 Construction durant l’hiver près de Tête Jaune
BCA A-04814

Avant de lire cette histoire, vous pouvez aussi plonger dans la mémoire de l’époque en consultant la collection 2002.1.9.1 – Grand Trunk Pacific Railway de Northern BC Archives ou encore parcourir une sélection de photographies entre 1900 et 1915 provenant du fonds numérique de RBC Archives.

La Grand Trunk Pacific Railway initie la construction d’un chemin de fer qui descendra la rivière Skeena. Ce projet ambitieux aura un double effet: pour le développement des communautés locales, ceci leur permettra d’avoir accès à un moyen de transport pratique, mais en revanche cela les exposera, quelques années plus tard, à une vague de touristes qui sont fascinés par les mâts totémiques.

Triste constat cependant, dans certains cas des mâts seront même arrachés des villages d’où ils provenaient, pour être replantés sans cérémonie sur le bord des voies ferrées – nous y reviendrons.

En 2014, on célèbre le centenaire de l’inauguration de la voie qui descend de Hazelton à Prince-Rupert. C’est la Grand Trunk Pacific Railway qui décida d’y établir son trajet, tel qu’on le relate dans la page Le chemin de fer du Grand Trunk Pacific, 100 ans dans la vallée de Skeena (traduction Google), produite pour le district régional de Kitimat Stikine, dont voici les éléments essentiels.

Les géomètres et les ingénieurs avaient choisi le Col Tête-Jaune qui reliait les Rocheuses à Prince Rupert, avec des dénivellations moins prononcées, quoique difficiles. De l’est, on commence à Winnipeg en 1905, pour se rendre à Wolf Creek en Alberta; de l’ouest, on commence à Prince Rupert en mai 1908. La distance entre Winnipeg et Wolf Creek était près de 1 500 km, tandis que celle de Wolf Creek à Prince Rupert était aux environs de 1 300 km. 

Dans la section des montagnes, la portion de la vallée de la Skeena située sur une voie ferrée s’étendait sur une distance de 300 km entre Prince Rupert et Hazelton; c’était le tronçon le plus difficile et le plus coûteux du trajet. La rivière Skeena, de Hazelton à l’océan Pacifique, chute de 1 000 pieds, ce qui en fait l’une des rivières à la descente la plus rapide sur la côte ouest de l’Amérique du Nord. Parmi les obstacles rencontrés en cours de route figuraient les parois escarpées du bas Skeena, le canyon Kitselas et la traversée du Skeena à l’ouest de Hazelton.


G.T.P. first passenger train from Prince Rupert, Mile 45
RBCA E-04102

Enfin, le premier train de voyageurs en provenance de l’est n’a emprunté la voie qu’en avril 1914; toutefois, un service de transport de passagers était disponible sur le tronçon Skeena, dès 1911. On ajoute également que les villes de Smithers, South Hazelton et Prince Rupert sont toutes des communautés issues directement de la construction de cette voie ferrée.

Liste des stations
RDKS

On peut également examiner la liste des stations du trajet initial de la GTPR en 1914, publiée par la communauté RDKS. On reviendra sur l’arrêt à Kitwanga, qui deviendra le point focal de cette ligne de chemin de fer, et le demeure encore mais avec moins d’emphase. Il est intéressant de noter que la Grand Trunk Pacific Railway s’est aussi donné le rôle de planificateur urbain, notamment en publiant des livrets explicatifs exposant le plan de développement de la ville de Prince Rupert.

C’est ainsi que se résume cette épisode crucial pour le développement de la région, ce qui nous conduit à examiner sommairement le prochain acteur qui deviendra aussi un levier de changement de la région, la compagnie Canadian National Railway.


1925 -1930 – Les totems de la Canadian National Railway

Indiens hissant un mât totémique, Kitwanga, B.C.
BAC 3648568

Harlan Smith expose les facteurs de résistance qu’il a rencontré pendant le projet de restauration des totems dans son rapport Restoration of Totem Poles in British Columbia, publié dans le Bulletin 50 (Rapport Annuel 1926 du Département des mines et du Musée national du Canada).

La première étape consistait à obtenir la bonne volonté et le consentement des propriétaires indiens des pôles. Ce n’était pas facile, car ils étaient défavorisés envers les hommes blancs en général, et particulièrement envers les représentants du gouvernement.

Ils pouvaient invoquer de nombreux griefs, certains sans doute réels et d’autres imaginaires. Les hommes blancs s’étaient installés sur leurs terres et poussaient de plus en plus les Indiens contre le mur: ils avaient construit des conserveries sur la côte qui détruisaient tout le poisson; ils coupaient tous les meilleurs bois du pays, de sorte que dans quelques années, il ne resterait plus rien pour les Indiens: ils vendaient du whisky dans les magasins d’alcool du gouvernement et mettaient les Indiens en prison pour le boire.

Il y a quelques années, ils avaient interdit l’érection de mâts totémiques; pourquoi souhaitaient-ils maintenant les conserver?

Il a fallu beaucoup de tact et de patience pour répondre à ces objections et à d’autres objections soulevées par les Indiens face à toute ingérence dans leurs pôles, mais la plupart des difficultés ont finalement été surmontées avec bonheur.

Après tous les écueils rencontrés lors du projet de restauration, la petite station de chemin de fer de Kitwanga verra les touristes débarquer pour aller visiter les totems du village de Kitwanga, au bord de la rivière Skeena et faire également un détour du côté d’un site à proximité, qui sera reconnu comme un lieu historique national, la Colline Battle Hill de Gitwangak.


1914 Chemin de fer à Kitwanga
MCH 63438
1979 Station de Train CN Kitwanga
NBCA 2012.13.1.6.099

C’est après le décès de son président, à bord du Titanic en 1912, que la Grand Trunk Pacific Railway connaîtra des difficultés financières. Elle sera nationalisée et fera partie de la Canadian National Railway.

Couverture du livret de 24 Pages
Archive Alaska

C’est en 1923 qu’on offre aux touristes le livret Totems of Kitwanga and North Central British Columbia (à feuilleter en ligne) qui tente d’expliquer succinctement ce que sont les « totems », avec une certaine maladresse faut-il dire.

On doit lire d’un œil circonspect le texte introductif de ce livret, cousu de quelques formulations pour le moins alambiquées.

Depuis notre arrivée (1), le nombre de mâts totémiques érigés chaque année est de moins en moins nombreux et, dans une génération à peu près, l’Indien aura adopté la culture de l’homme blanc à un point tel qu’il ne fera plus d’efforts pour en ériger d’autres – l’art de les sculpter sera oublié et aucun nouvel artiste ne surgira. En fait, ces dernières années, certains Indiens ont utilisé des pierres tombales achetées à des hommes blancs à la place ou en plus des mâts totémiques. Les Indiens ont de plus en plus tendance à les considérer comme appartenant à la famille. Les mâts existants devraient alors être considérés comme un témoignage artistique qui ne peut être remplacé.

Les totems sont donc un objet de curiosité intéressant pour le touriste occasionnel, et ceux qui les contemplent d’un point de vue artistique ont beaucoup à admirer dans le merveilleux travail artisanal d’un soi-disant peuple sauvage, suivant de véritables canons d’art qui laissent présager un long développement. L’étudiant en anthropologie y voit un témoignage aussi qui peut être interprété tout comme n’importe quelle armoirie conçue par une école d’héraldisme.

Le totem d’origine a été érigé dans le cadre d’une cérémonie funéraire après le décès d’une personne importante, généralement par l’un des enfants de la sœur que la famille jugeait suffisamment apte et riche, cette personne a hérité du nom du défunt et du siège d’honneur lié au nom. Ce n’était pas nécessairement un fils comme chez nous, mais un membre de la famille de la mère, généralement un neveu (2).

Le pôle a été érigé un an ou deux après la mort, car il a fallu du temps à la famille pour déterminer qui allait hériter. Il a également fallu du temps pour rassembler les biens nécessaires à la distribution et la nourriture pour le festin qui l’accompagne (3), sans parler du temps nécessaire pour le sculpter et le peindre.

Un sculpteur du côté paternel de la famille a été employé pour fabriquer le pôle. Cette personne appartenait à une fraternité différente et avait par conséquent différents emblèmes. Parfois, il embauchait quelqu’un d’autre pour faire la sculpture proprement dite, tout comme nous avons des porteurs honoraires et des porteurs titulaires. L’un des emblèmes du parent paternel employé pour faire la sculpture était parfois gravé sur le poteau en guise de signature.

Il y a environ cinq ans, les travaux de restauration des totems, notamment à Kitwanga sur la ligne nationale canadienne entre Jasper et Prince Rupert, ont commencé et un bref historique de ceux conservés à proximité de cette station est présenté dans cette brochure.

Trois particularités font surface à travers les observations du rédacteur de ce texte promotionnel.

  1. L’auteur parle manifestement de la présence colonialiste (notre arrivée) dans la région; ceci transparait ailleurs dans le texte.
  2. Il passe à côté d’un aspect très important de la structure familiale de certains clans de la Côte Nord-Ouest, dont les Gitsxan appartenant à la famille Tsimshian, soit le système de lignage matrilinéaire; il faut avoir une certaine indulgence devant cette incompréhension. On discutera de cet aspect dans une publication future : le cas de l’acquisition du mât totémique du Nid de l’Aigle. Une contestation au niveau des héritiers impliquait justement de la descendance du côté des femmes.
  3. On fait également référence aux pratiques du potlatch, dont on traite dans un supplément, et ne peut sûrement pas rappeler que c’est l’appareil gouvernemental qui a interdit ces fêtes traditionnelles, donc éliminé une des raisons fondamentales pour ériger des mâts totémiques.

1925 – Mât totémique no. 19 vers le nord-est, montrant la base du nouveau mât. Kitwanga, B.C. 29 juillet
MCH 64327 LS

1926 – Vue vers le nord-ouest sur les mâts 9, 8, 7, 6, 5 et 4, après reconstruction, repeinte & réélévation & no. 3 au loin avant d’être retouchés par nous, Kitwanga, B.C.
MCH 68056 LS

En fait, on en présente une quinzaine dans une brochure de 23 pages, ce qui est quand même un bel effort, si on compare aux documents des compagnies de bateaux à vapeur que nous avons examiné dans une section précédente. Comme on le mentionne dans les notes ci-dessous, on essaie de démystifier certaines facettes de l’organisation sociale, sans bien les identifier, comme le lignage matrilinéaire et la pratique du potlatch.

Regards actuels sur Kitwanga… et Gitwangak

L’analyse de la culture Tsimshian, dont les peuples Nisga’a et Gitxsan, et l’examen de leurs pratiques artistiques continue d’exercer de l’attrait pour les chercheurs académiques. Ils s’interrogent sur les pratiques d’appropriation du patrimoine autochtone notamment, remettant en question note attitude vis-à-vis la culture autochtone.

Kitwanga aura aussi été un lieu important au niveau de l’histoire de la Côte-Nord Ouest, comme en fait foi la création d’un parc historique National par le gouvernement canadien en 2006, un lieu de mémoire à découvrir.

1980 – Une critique du projet de restauration

Si vous appréciez l’examen critique de l’Histoire, l’article de David Darling et Douglas Cole, Totem Pole Restoration on the Skeena, 1925-30 (en ligne), vous convaincra des aléas de ce projet de restauration.

Et vous avez peut-être trouvé la réponse sur la différence entre les clichés de de 1915 et 1927, au début de cette note? Voici la réponse, tirée et traduite de l’article de Darling et Cole.

Les mâts totémiques ont été réinstallés dans des lignes droites, plutôt sans imagination et ont été peints avec tant de vigueur qu’un conservateur de musée provincial en 1930 a déploré le fait qu’ils étaient à peine reconnaissables parmi les plus belles œuvres d’art autochtone de la province. Emily Carr, qui a vu les totems restaurés en 1928, a estimé qu’ils « perdaient tellement d’intérêt et de subtilité dans le processus ». Elle a apprécié les difficultés et la valeur de leur conservation, « mais cette lourde charge de peinture les noie ».


2006 – Gitwangak Battle-Hill en lieu de mémoire

1921 Kitwanga
CVA 289-002.013

Il n’est pas possible d’évoquer le village de Kitwanga sans mentionner le Lieu historique national de la colline-Battle Hill-des-Gitwangaks (carte en ligne), qui est à proximité.

Le  site web de Parcs Canada décrit ce lieu sommairement.

En mars 2006, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada a approuvé le changement de nom de ce lieu historique national. Il ne s’agit donc plus du fort Kitwanga, mais bien de la colline Battle Hill des Gitwangaks.

« Gitwangaks » reflète l’orthographe correcte, en langue gitksan, du nom de la Première nation qui a construit le fort au XVIIIe siècle. « Battle Hill » (colline de combat) est le nom utilisé par de nombreux habitants de la région pour décrire le lieu.

Bien qu’il y ait déjà eu un fort à cet endroit, il s’agissait d’une appellation trompeuse puisque le fort a été rasé par les flammes dans le courant du XIXe siècle.

Kitwanga – House and Totem Pole
NBCA 2012.13.1.68.12

En tenant compte des événements historiques mentionnés plus haut, ce lieu devient un objet d’étude en soi, pour les adeptes de l’Histoire. Il est effectivement un point cardinal autour duquel se déroulent les luttes de l’époque coloniale en raison des changements de régime économiques imposées par les grands marchands de fourrures, notamment. Les ressources de la région sont une denrée nécessaire pour ce commerce.

La page poles village de gitwangak, détaille un peu plus les totems, de manière similaire au petit guide du CNR. Pour un examen plus détaillé de cette partie de l’histoire, la page connexe Village et publications permet d’accéder à 3 publications académiques de Parcs-Canada.

Sur plus de 350 pages, elles sont une invitation pour tout étudiant ou étudiante, en ethnologie ou en histoire, afin de bien cerner quels étaient les enjeux culturels et économiques chez les peuples autochtones de la Côte Nord-Ouest du Pacifique.

Les mâts totémiques ne sont qu’une partie de l’équation… et ils sont bien là pour rester.

Article suivant : Le Nid de l'Aigle, dominant le Jardin zoologique de Québec pendant plus de 60 ans, sera passé d'une d'oeuvre d'art autochtone monumentale à un simple symbole de prestige canadien. Sombrant dans l'oubli et la négligence, la méconnaissance de son histoire ne l'aura pas sauvé.

Aide à la recherche…

Pour explorer le thème de cette note, on peut se référer aux sources documentaires disponibles en ligne au moment de la publication.

Certains titres d’ouvrages provenant de archive.org peuvent être empruntés facilement en s’inscrivant avec son adresse courriel.

Corrections et ajouts

  • 2019-05-11 – Ajout de photos – maisons de Kitwanga – CVA 289-002.013 et maison de traite Hudson Bay NBCA 2012.13.1.68.12